sdf Pourquoi brûle-t-on des bibliothèques ? - ADBDP
logo
ASSOCIATION DES DIRECTEURS DE BIBLIOTHEQUES DEPARTEMENTALES DE PRET Dernier ajout – 27 août 2014.
Accueil du site > Journées d’étude > Les journées d’étude annuelles > Journées d’étude 2009 : "Réinventer la bibliothèque : espaces et services en (...) > Conférence d’ouverture > Pourquoi brûle-t-on des bibliothèques ?

Pourquoi brûle-t-on des bibliothèques ?

par Denis Merklen, sociologue, Maître de conférences à l’Université de Paris 7, chercheur à l’Institut de recherches interdisciplinaires sur les enjeux sociaux (IRIS)

publié le samedi 5 décembre 2009

impression

- Denis Merklen, sociologue, Maître de conférences à l’Université de Paris 7, chercheur à l’Institut de recherches interdisciplinaires sur les enjeux sociaux (IRIS)

Merci pour votre invitation et pour me permettre ainsi de présenter quelques réflexions et observations tirées d’une enquête que nous avons commencée il y a deux ans avec une équipe de recherche de l’Université Paris 7.

Cette recherche autour des bibliothèques qui brûlent ou qui ont été brûlées a été motivée par une invitation du service Études et recherche de la Bibliothèque publique d’information qui m’a sollicité pour parler de ce sujet. Ils m’ont alors présenté un « objet », un phénomène dont j’ignorais pratiquement tout à ce moment-là : durant les émeutes de 2005, un certain nombre de bibliothèques avaient été prises pour cibles des révoltes et avaient été brûlées ou fait l’objet de tentatives d’incendies. Lors de cette invitation, la BPI avait mis à notre disposition une liste de bibliothèques qui avaient brûlé sur le territoire national (une vingtaine). Nous avons, par la suite, découvert d’autres cas, à d’autres époques, toujours pendant des émeutes de quartier. Puis nous avons constaté que la liste fournie était incomplète et que d’autres cas s’étaient produits depuis : vous avez tous, par exemple, eu connaissance par les médias du cas de Villiers-le-Bel. Nous avons observé également des bibliothèques prises pour cibles durant le scrutin présidentiel de 2007 ou plus récemment en juin 2009, à Brest, où une bibliothèque a brûlé dans le quartier de Pontanézen. Motivés par ce sujet d’enquête, nous avons commencé à explorer ce que nous avions à portée de main, à faire une observation dans un quartier au nord de Saint-Denis, à la frontière avec Stains. Peu à peu, nous avons étendu notre enquête qui demeure encore très concentrée dans la banlieue de Paris et, plus particulièrement, sur les villes de la communauté d’agglomération de Plaine Commune.

Pourquoi des bibliothèques brûlent-elles ?

Pourquoi des bibliothèques brûlent-elles ? C’est la première question de notre sujet. Une question qui demeure incompréhensible tant que nous n’observons pas l’économie des échanges entre la bibliothèque et son quartier, entre la bibliothèque et son environnement – ce qui n’équivaut pas précisément au rapport de la bibliothèque avec son public. Car, il y a aussi dans son environnement le non-public, les personnes qui ne viennent pas à la bibliothèque. Et surtout parce qu’un quartier excède largement ce qui est recouvert par la notion de « public ». Notre travail consiste essentiellement à observer les échanges qui ont lieu à l’intérieur et à l’extérieur de la bibliothèque, échanges très complexes marqués par un certain nombre de caractéristiques qui concernent la notion de territoire.

Ces échanges sont multiples et complexes mais ce que nous avons également pu constater, car les bibliothécaires nous en ont parlé, c’est que la violence n’avait pas lieu seulement au moment des événements les plus spectaculaires que sont les émeutes, mais qu’elle était beaucoup plus fréquente et banalisée. Il fallait donc mesurer l’ensemble de ses éléments dans notre analyse et ne pas rester confinés dans ce qui apparaissait, à prime abord, comme le plus visible.

« Yvelines - Les Clayes-sous-Bois – 18 000 hab. : le bâtiment d’environ 550 m2 date des années quatre-vingt. Il a reçu dans la nuit du dimanche 6 au lundi 7 novembre un cocktail Molotov qui a provoqué un début d’incendie. Ont brûlé : un chariot à livre, une étagère et quelques livres. L’intégralité des documents restants, soit environ 40 000 ouvrages, est souillée de suie et de cendres » (Extrait de la liste, établie par la direction de Livre et de la Lecture des bibliothèques brûlées durant les émeutes de 2005).

Dans les descriptions de ce type, le mot « souillure » est quasiment toujours présent. Nous avons entendu et lu ce mot, à plusieurs reprises, dans d’autres contextes. Par exemple, pour le cas de Pontanézen, dans la presse régionale et les déclarations des autorités, le mot « souillure » est mis en avant non seulement pour transmettre une description de la matérialité des événements mais aussi de l’émotion que ces attaques contre les bibliothèques suscitent. On comprend que le mot « souillure » vient là comme une interprétation des faits. Une première piste est ainsi donnée car, qu’on le veuille ou non, ces violences sont constituées de messages qui sont interprétés par les uns et par les autres. Ainsi, le mot « souillure » viennent signifier quelque chose qui s’oppose au sacré. Deux collègues sociologues, Stéphane Beaud et Michel Pialoux, qui ont beaucoup écrit sur les classes populaires et les banlieues, avancent dans un article intitulé « La racaille et les vrais jeunes » deux idées : que ces émeutes sont produites par des jeunes ordinaires et non par une portion marginale de ces quartiers ; et que les émeutes s’inscrivent dans l’ordre des choses de la réalité de ces quartiers, qu’elles ne constituent pas un événement exceptionnel. Par opposition à cette vision des sociologues, lorsque le mot « souillure » est employé pour décrire ce qui se passe, on comprend qu’il sert à signifier quelque chose qui est de l’ordre du désordre, de la maladie, du malheur, du mal, de l’inexplicable. Il institue une division entre ce qui est propre (la bibliothèque avant les attaques) et ce qui est « souillé ».

Observer les frontières qui traversent les espaces sociaux où agit la bibliothèque

Une façon de comprendre ce qui se passe dans ce type de situation consiste peut-être à observer les frontières qui traversent les espaces sociaux où agit la bibliothèque, les divisions de ces espaces, et d’essayer de les voir pour mieux comprendre où est située la bibliothèque, comment elle se positionne dans ces divisions, dans quel univers conflictuel, et comment son action, et à travers elle celle des autorités locales, produit des effets dans un univers très conflictuel.

Quelques éléments de terrain

Je vous livrerai maintenant une série d’éléments de terrain pour pointer des situations qui sont de l’ordre du conflictuel autour de la relation entre les bibliothèques et leurs quartiers.

- Une étudiante et moi-même devions rencontrer pour un entretien un homme de 28 ans dans un quartier ; c’était l’hiver et nous avions rendez-vous sur un trottoir ; il nous attendait Ne sachant pas trop où aller pour « discuter tranquillement », il nous propose de nous rendre à la bibliothèque. Il fait demi-tour, se dirige vers la bibliothèque à quelques mètres de là et nous le suivons. Il marche d’un pas sûr et décidé mais nous savions déjà qu’il ne la fréquentait pas. Il ouvre la porte, entre et passe devant l’accueil comme une trombe et nous, derrière, à la traîne. Nous savions qu’il était connu par le personnel comme un « personnage » du quartier, comme étant « l’un de ceux qui tiennent les murs ». Les bibliothécaires le voient arriver étonnées. Il s’installe à une table et nous nous mettons en face de lui. Il hoche la tête et repart dans les collections. Quelques minutes après, il revient avec des guides touristiques dont un guide sur l’Argentine (sachant que j’ai des origines argentines) qu’il nous remet et en ouvre l’un d’eux car « il faut faire comme tout le monde ». Nous commençons alors notre entretien sous l’œil bienveillant des bibliothécaires. Une première question est pointée ici : celle de l’appartenance. Évidemment, ce jeune homme montre là qu’il veut s’approprier de quelque chose et va ainsi dans le sens de nombreux discours de responsables et d’élus : « il faut que les personnes des quartiers s’approprient les espaces ». Notre interviewé, quant à lui, signifie que « cette bibliothèque est à moi, ce quartier est mon quartier, nous y allons donc pour faire l’entretien ». Mais en même temps, on voit bien dès son entrée qu’il est complètement dépossédé, que dans un tel espace « il faut faire comme les autres ». Nous avons ici une première ambiguïté dans la perception que de la bibliothèque on peut avoir dans un quartier, une ambiguïté qui est source de conflit y compris dans une même personne, comme dans le cas de ce « jeune du quartier ».

- Je discutais il y a un an avec un bibliothécaire de la bibliothèque Aimé-Césaire à Villiers-le-Bel. Il me racontait alors que la bibliothèque venait d’ouvrir, après l’incendie de la précédente, et les jeunes y passaient pour faire un peu de désordre, ce qu’il qualifiait de « marquage de territoire ». Que signifie ce « marquage de territoire » par rapport à l’appartenance ? Les questions de l’appartenance et de la dépossession interrogent le rapport au territoire des habitants et des institutions. Qui gouverne le territoire ? À qui appartient-il ? Comment l’appartenance est-elle sentie ? Qui définit les normes qui gouvernent une bibliothèque, les habitants ou les bibliothécaires ? Et parmi les habitants, lesquels ?

- « Si Sarko passe, on vous brûle la bibliothèque ». Nous sommes à Saint-Denis, dans une vielle ville communiste. Comment interpréter cette parole ? Plusieurs réactions sont possibles : ne pas essayer de comprendre, considérer cela comme « de la folie », du non- sens ou au contraire adopter une démarche d’ethnographe et essayer de comprendre et chercher une rationalité possible à ces mots. Comment se fait-il que les institutions soient mises dans une situation homogène ? La bibliothèque, par ces paroles, occupe la même place que la police, la maison de quartier, le centre social…

Ces paroles renvoient à une dimension « politique » importante, dans tous les sens du mot, dans la vie des quartiers. Il y a là quelque chose à explorer qui échappe souvent aux bibliothécaires comme aux travailleurs sociaux, en première ligne de ces conflits. Quelle est la place des institutions dans le quartier ? La place qu’elles tiennent et la place à laquelle elles sont renvoyées par l’action des habitants ?

- On interroge un habitant de 28 ans d’un quartier dans lequel une bibliothèque neuve a été prise pour cible d’un lancer de cocktails Molotov. Il nous dit : « ils mettent des bibliothèques pour nous endormir, pour que l’on reste tranquille à lire ; ce que les gens veulent, c’est du travail ! ». Une fois de plus ; la question de l’appartenance et du groupe social est posée. Comment chacun définit-il son groupe d’appartenance et comment il définit « l’autre » ?

- La création d’une bibliothèque dans une maison de quartier crée une situation conflictuelle entre l’équipe des travailleurs sociaux déjà en place et les bibliothécaires. Les travailleurs sociaux se sentent dépossédés des activités autour de la lecture qu’ils conduisaient jusqu’alors. Le marquage du territoire s’effectue à partir du partage des actions possibles et « comme il y a des spécialistes de la culture qui sont arrivés, ils se prennent pour les propriétaires de la "haute culture" ». C’est aussi un type de conflit qui peut exister. La distance sociale entre les bibliothécaires et les travailleurs sociaux n’est pourtant pas très grande en comparaison avec la distance qu’ils ont avec les habitants.

- Dans une antenne Jeunesse dirigée par un « grand frère », nous nous apercevons toute suite d’une situation conflictuelle, non pas entre les bibliothécaires et les personnes chargées de l’antenne Jeunesse, mais avec les responsables hiérarchiques de ces « grands frères », autour de la parole employée dans cet espace et perçue comme une parole déviante, comme une source de problème. « On ne peut pas parler ainsi aux jeunes. Il faut leur parler correctement », disent l’administration ou les autorités. Les « grands frères » rétorquant : « mais si on parle comme ça, notre antenne Jeunesse va se vider ! Si l’antenne est pleine, c’est parce qu’on parle le même langage que les jeunes ». On note encore une frontière et une source de conflit. Cette parole ne peut être celle d’un centre social ou culturel car ce n’est pas une façon correcte de parler. Mais comment définir la façon correcte de le faire ? Pierre Bourdieu disait que la parole légitime est la parole de ceux qui parlent d’une manière telle que cela mériterait d’être écrit. Il y a donc une imposition de l’écrit sur l’oral. Les actions que nous étudions doivent être inscrites dans le contexte du rapport des classes populaires à l’écrit.

- Dans un autre quartier, nous avons un entretien avec une discothécaire d’une bibliothèque qui doit fermer pour être réinstallée dans un autre équipement dans le cadre d’un projet de rénovation urbaine. Cette personne est très affectée par cette situation car elle se sent dépossédée d’un outil pour lequel elle a travaillé pendant 30 ans, elle est proche de la retraite. Elle nous décrit le quartier, ce qui s’y passe et qu’elle ne comprend pas. On découvre au long de l’entretien qu’elle a un passé de militante communiste, a d’abord travaillé dans une bibliothèque de comité d’entreprise, ensuite dans une usine comme déléguée syndicale CGT, etc. Au moment où on lui demande comment elle définit le quartier, elle répond : « ici, c’est l’Afrique » et se montre désolée de la dégradation du square Toussaint- Louverture qui se trouve devant la bibliothèque. Elle décide de monter une exposition dans la bibliothèque autour de l’esclavage et y invite les élèves du collège de l’autre côté du square, car elle pense que ces élèves sont « les descendants de Toussaint Louverture ». Elle ne s’aperçoit pas qu’elle opère une reconstitution historique qui fait de ces jeunes les descendants de Toussaint Louverture dont elle voudrait qu’ils soient les héritiers politiques. Entre la perception qu’elle a de l’environnement, de son histoire politique et sociale, et la façon dont les habitants se perçoivent eux-mêmes, elle est dans une impossibilité de communiquer. Lors des visites de l’exposition avec les élèves, des jeunes s’allongent parterre et ne portent aucune attention à ce qui est dit et exposé. Il y a là un décalage qui se présente autour de la mémoire.

- À Stains, une personne entre dans la bibliothèque après le Ramadan et dit « Salam Alaikum ». On lui répond : « ici, on est en France ». La personne ressort immédiatement de la bibliothèque et revient quelques heures plus tard avec un groupe pour mettre le désordre dans la bibliothèque. La question de l’appartenance, du territoire, de la façon de s’approprier un lieu et du sentiment de dépossession est posée. Qui possède l’autorité pour définir la façon dont on parle dans un lieu ?

- Autre remarque faite par un bibliothécaire : « il est difficile de leur faire comprendre qu’ici il faut enlever la casquette et les écouteurs, c’est une question de respect ! Parfois, je leur demande même de jeter leur chewing-gum ». On voit bien que ces injonctions peuvent aller jusqu’au corps des personnes.

Comment comprendre ces actes ? Qu’est-ce qui est attaqué lorsqu’on incendie une bibliothèque ou lorsqu’on lui jette des pierres ?

Quelle est la nature de la cible ? Cette question se pose à l’ensemble des acteurs et non seulement à propos des bibliothèques. Lorsqu’on va vers quelque chose qui pour nous est de l’ordre de l’inexplicable (brûler une crèche, une école maternelle), quelles sont les interprétations qui peuvent en être faites ? Ces interprétations se situent entre la dimension sociétale et la dimension locale. Le conflit qui est à l’origine d’une attaque précise est-il local (le comportement d’un instituteur, d’une bibliothécaire…) ou y a-t-il une raison sociétale ou, encore, un mélange des deux ?

Lorsqu’on attaque une bibliothèque, qu’est ce qu’on attaque ?

Lorsqu’on attaque une bibliothèque, qu’est ce qu’on attaque ? Une institution publique, un joli bâtiment pour faire du feu, une cible moins bien protégée qu’un commissariat de police, cette médiathèque-là précisément… Il faut prendre en considération le fait que ce soit une bibliothèque et la spécificité de celle-ci. C’est une première interprétation. Qu’est-ce une bibliothèque pour eux (c’est-à-dire d’autres que nous) qui l’ont attaquée ? On comprend très vite que nous sommes renvoyés par ces attaques, ces actions, ces paroles à une même position sociale. Et cette position sociale doit être considérée comme une position sociale singulière : nous vivons du marché du livre et nous affirmons notre position sociale en prenant appui sur les règles qui gouvernent la parole écrite. Nous sommes tous marqués par un ethnocentrisme social qui amène à croire que notre position est celle de tout le monde et que nous devrions tous être dans le même rapport à la parole écrite. Il y a une réelle difficulté à accepter que nous puissions être renvoyés vers une position particulière, partiale et partielle au sein de la société.

Ces attaques révèlent et agissent des divisions sociales, des frontières, des clivages, des distances. Il y a ainsi une double frontière entre le quartier et les institutions et entre eux et nous. Ces frontières ne sont pas établies comme quelque chose d’institué ; il y a des enjeux sociaux et politiques autour d’elles. Les institutions sont-elles à l’intérieur ou à l’extérieur du quartier ? Avons-nous une identité commune avec les habitants du quartier ou sommes-nous complètement étrangers ? Il y a là des enjeux et les attaques faites aux bibliothèques travaillent sur ces enjeux. L’action des bibliothécaires, des autorités et des institutions agit aussi sur ces clivages.

Un autre élément d’interprétation fait apparaître la bibliothèque comme un objet ambigu ou indéterminé. Une première façon de concevoir la bibliothèque, très fréquente parmi vous, est de la considérer comme un espace public, ouvert à tous, qui s’oriente de plus en plus vers la demande et qui, dans une démarche très démocratique, s’ouvre à tous les usages possibles (adaptation des collections à la demande, intégration des nouvelles technologies, etc.). On conçoit le livre et la bibliothèque comme un objet individualiste : on pense que tous les individus sont différents et que chacun doit pouvoir y trouver son compte et investir le lieu et les livres comme il le veut. C’est ce qui différencie, dans l’esprit des bibliothécaires, la bibliothèque de l’école, par exemple. C’est une ressource mise à disposition des individus. Une première ambiguïté repose sur la nécessité de la constitution des collections. Nous avons mené une centaine d’entretiens avec des bibliothécaires de quartiers populaires et nous leur posions systématiquement quelques questions concernant leur politique d’acquisition comme « Faut-il avoir Closer dans les collections de la bibliothèque ? ». Le bibliothécaire doit tracer des frontières à son institution sinon il se dilue et disparaît. Dans cette conception, il projette sur la population ce qu’il croit être ses besoins, ses goûts. Il conçoit son outil comme un espace public qui vise l’individu mais, en même temps, il introduit des clivages sociaux : « ici, on ne va pas mettre cet ouvrage qui ne servirait à rien, mais plutôt celui-là. ».

On observe aussi que les bibliothécaires pensent fréquemment les classes populaires par des critères ethniques et que les autres dimensions (travailleurs, ouvriers) tendent à passer en second plan. Des bibliothécaires ou des pouvoirs publics auront la tentation à s’adapter à ces individus par des critères ethniques et linguistiques (une collection en turc, par exemple). Les autres critères sont beaucoup plus difficiles à intégrer au travail du bibliothécaire. Il y a donc une ambiguïté entre l’identité sociale et le caractère purement individuel de ce qui est conçu comme un espace public. Mais les attaques faites aux bibliothèques (surtout lors des émeutes) et la désaffection des publics de ces quartiers positionnent la bibliothèque et le livre non pas dans un espace indéterminé d’individus, tous différents entre eux, mais au sein d’un clivage social, d’une division entre eux et nous. La bibliothèque fait partie d’une séparation et d’une confrontation : elle devient un agent au sein d’un conflit social. D’un côté, la bibliothèque s’ouvre aux individus pour leur développement individuel et, de l’autre, c’est un objet social qui participe au tracé des frontières, des groupes et des catégories.

Autre élément d’interprétation : les violences faites aux bibliothèques et les économies d’échanges doivent être observées en même temps que l’action des bibliothèques dans les quartiers et ce que font les autorités à travers la bibliothèque. C’est au sein de cette économie d’échange entre la bibliothèque et son quartier que nous observons un contraste entre la conception de la bibliothèque comme espace et service public et les effets que l’implantation d’une bibliothèque dans un quartier peuvent entraîner. Je prendrai comme exemple le cas des nouvelles bibliothèques construites dans des quartiers et s’inscrivant dans des projets de rénovation urbaine. On observe plusieurs choses au travers de ces projets de rénovation urbaine. La première, inscrite dans la loi, fait l’objet d’une réelle volonté politique : faire participer les habitants. On crée des « boutiques de la rénovation » pour qu’ils puissent venir s’y exprimer. Mais, d’une part, on sait bien que l’essentiel de ces projets ne se décide pas avec eux et qu’ils sont invités à se prononcer sur un projet déjà là. Cela traduit également la question de la possession, l’appartenance, la participation et la dépossession. Nous avons mené avec une étudiante une enquête dans un quartier considérablement modifié par un projet de rénovation urbaine, en nous installant dans la « maison du projet de rénovation urbaine », lieu censé récolter la parole des habitants. Dans le cahier mis à disposition des habitants, on peut lire : « l’ascenseur ne fonctionne pas » ; « on voudrait que, dans la Maison du temps libre, il y ait un studio d’enregistrement ». On observe aussi des demandes fréquentes sur les possibilités d’emploi. Face à ces doléances, l’institution commence à se refermer considérant que les personnes n’ont pas compris les véritables enjeux de la rénovation urbaine et ne mettent en avant que leurs problèmes de vie quotidienne. Les institutions sont renvoyées à un dysfonctionnement qui touche au plus profond la vie des habitants et elles répondent avec une logique de rationalisation administrative (« ce n’est pas le lieu pour poser ces questions »). Les bibliothèques ne sont pas là pour résoudre tous les problèmes sociaux mais elles sont confrontées à toutes ces problématiques à la fois.

Dans ces projets de rénovations, dans la plupart des cas, l’énergie phénoménale déployée par les collectivités territoriales et par les bibliothécaires, agit dans un double sens. D’une part, les nouvelles bibliothèques participent d’un projet de rénovation urbaine et de transformation sociale. Elles sont là pour changer le monde local. Parce qu’elles s’inscrivent dans un projet de rénovation urbaine, elles suivent un point de vue qu’on peut qualifier d’« écologique » : le changement de la configuration du quartier pourrait changer la vie sociale. Les bibliothécaires et les bibliothèques, sans le vouloir et sans en avoir les outils professionnels et les armes politiques, participent de ce processus. D’autre part, les bibliothécaires vont être amenés de plus en plus à effectuer un travail de médiation sociale et, souvent, ils évoluent ainsi vers la position des travailleurs sociaux. Par les effets de la décentralisation et l’action sociale des collectivités territoriales, les bibliothécaires trouvent leur travail quotidien traversé par des conflits qui échappent à la dimension immédiatement locale. Et, dans cette dimension, il y a souvent beaucoup de violences comme l’illustrent des propos tirés d’un blog sur « la cité la plus connue et la plus grande de Saint-Denis », après la démolition d’un bâtiment considéré comme insalubre (« un nid à rats » nous a dit une employée de la mairie) par les autorités : « et wai yavé grave de lambiance sous le porche, cétai mortel meme si yavé ke les grand dla cité voila koi ! » ; « il zété juste devan mon bat sa fou la rage pour ça on aimerai retourné en arrière » ; « jabiter juste la moi g la rage quand je vois sa g envie de pleuré » ; puuutin c t mon bat g troooo la rage il été trop mortel on c tapé vla le délir ds la terass du bat 4 se me donne tro envi de pleurer mé on en garde vla lé souvenir é en + il é zon détrui pr rien ison mi un vieu truc a la place » ; « La VéRiTé… y’a Koi à La Place ?.. Une Prairie Qui Sert à Rien… ViDe ! » [Projection d’images du blog].

Questions

Corinne Sonnier

J’ai connu le temps où on ne brûlait pas les bibliothèques dans les quartiers (ou alors on ne le disait pas). Envisagez-vous aussi de déposer votre travail dans un axe diachronique pour mesurer cette évolution et expliquer ce qui fait que la situation a visiblement basculé a priori au milieu des années 2000 ?

Denis Merklen

Nous travaillons beaucoup sur cette dimension historique mais nous sommes encore loin de pouvoir préciser les choses. En premier, je crois qu’il y a une historicité qui se situe un peu en amont : à Vaulx-en-Velin, des bibliothèques avaient déjà été brûlées en 1979. Pour retracer l’historicité matérielle des événements, il faudrait pouvoir mener un travail avec une équipe élargie. Dans tous les cas, ces phénomènes sont très liés à de nouvelles conflictualités sociales qui s’installent à la fin des années soixante-dix. Nous observons là une bifurcation qui joue beaucoup avec la mémoire que la bibliothèque contient. Si on considère la bibliothèque comme un lieu de mémoire, on constate un déphasage, mais on note aussi le souci pour les bibliothécaires de s’adapter aux différentes mémoires. Cette historicité est très marquée par l’évolution de la profession des bibliothécaires et par la place des bibliothèques dans les collectivités territoriales. Il y a une très forte municipalisation et professionnalisation du personnel des bibliothèques qui pousse la bibliothèque vers une conception d’espace public et, parallèlement, un déclin important de ce qu’on appelait « la bibliothèque populaire », beaucoup plus explicitement définie en termes politique et social.

Sylviane Tribolet, Mediat Rhône-Alpes

Pourriez-vous nous apporter un éclairage sur le phénomène des voitures brûlées ? Pourquoi brûler des voitures dans son quartier ?

Denis Merklen

J’ai déjà bien du mal avec les bibliothèques [rires]. Je ne pourrai répondre à cette question difficile que de manière générale et improvisée, alors… Lorsque vous demandez à une personne, qui a brûlé une voiture, les raisons de son acte, souvent elle ne sait pas répondre. Il n’y a pas toujours un discours qui explique les raisons de nos actes. La construction sociale n’est pas toujours fournie dans le langage dont nous aurions besoin pour pouvoir le transcrire.

Alain Duperrier, BDP de la Gironde

Merci de nous avoir soit conforté soit perturbé dans nos convictions. Le public, ici présent, est assez peu confronté aux situations que vous décrivez puisque nous travaillons peu dans les zones urbaines que vous décrivez. Pour autant, ces situations sont paroxystiques : vous avez évoqué les ruptures de territoires géographiques, politiques, culturelles. De cet élément très symptomatique, ne pourrait-on pas aussi tirer des enseignements sur les non-publics qui n’expriment pas une telle violence ? Des attitudes beaucoup plus larvées existent sur d’autres territoires sans que cela devienne des objets d’étude car elles sont plus difficilement mesurables. Pourtant les distances que vous exprimez (administratives, politiques, culturelles, de représentation) existent là aussi et nous échappent encore beaucoup.

Denis Merklen

Notre réflexion est effectivement biaisée par la question de départ que nous posons « pourquoi avez-vous brûlé une bibliothèque ? ». Ce qui s’est passé là n’est pas forcément extensible ailleurs. La désaffection du public repose sur de nombreuses causes et la violence est un phénomène complexe : ce mot recouvre beaucoup de choses que, on pourrait le penser, ne sont pas assimilables. Nous avons posé une question aux bibliothécaires : « avez-vous été témoin de fait de violences et lesquelles ? ». Lorsque nous dressons la liste des actes que les personnes considèrent comme violents, on s’aperçoit par la diversité des réponses que le fait de savoir comment toutes ces choses peuvent entrer dans un même univers est déjà une question problématique.

Documents joints



Commentez cet article


Suivre la vie du site RSS 2.0 | Plan du site | Informations éditeur | Espace privé | SPIP