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Synthèse

Dominique Arot (Secrétaire général du Conseil Supérieur des Bibliothèques)

publié le lundi 15 août 2005

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Il me semble qu’une synthèse, parmi de nombreuses exigences, doit évaluer la pertinence et l’actualité du sujet traité ; elle doit aussi tirer quelques conclusions et esquisser des perspectives, ce qui est le moins que l’on puisse faire dans un lieu dénommé " Futuroscope ".

La lecture de la presse ne constitue pas le plus mauvais moyen pour mesurer cette pertinence et cette actualité d’un thème. Par exemple, le quotidien Libération consacrait son supplément multimédia du 13 novembre, Dominique Lahary y a fait allusion hier, à la place et au rôle des nouvelles technologies de l’information et de la communication dans le monde rural, en s’appuyant sur l’exemple des " Inforoutes " de l’Ardèche présentées devant vous jeudi après-midi par Maurice Weiss. Je vous lis quelques lignes de l’article : " A Alboussière, 730 habitants, Monsieur Geoffroy, octogénaire courbé, pousse la porte de l’auberge, avec un carton plein de truites pêchées par ses soins : " Mon bon Monsieur, l’Internet, j’ai pas le temps " !

Maintenant, quelques lignes, dans Télérama, édition du 11 novembre, et cette déclaration d’un syndicaliste : " Je milite dans un monde où personne n’ouvre jamais un livre ". Voici, sous forme de ce bref sondage, non seulement la confirmation de l’urgence et de la pertinence de votre réflexion durant ces trois journées, mais aussi l’illustration de quelques propos tenus par les intervenants : la distance entre le discours et la réalité, le décalage entre offre et demande, les risques conjoints de l’analphabétisme de l’écran et de l’illettrisme, pour reprendre les termes de Jean-Claude Groshens.

Oui, le thème retenu pour vos journées correspond bien à un besoin et une actualité véritables, et il faut porter au crédit de votre association de l’avoir retenu, et d’avoir tenté de le traiter, en ne négligeant aucun aspect, tant théorique que pratique (les démonstrations d’Alain Caraco et Dominique Lahary et les divers ateliers y ont contribué), en y associant des intervenants d’horizons très divers.

Pour ma part, en faisant le bilan de ce qui s’était dit, tant à la tribune que dans la salle, avec un public nombreux et studieux, j’ai regroupé une première série de remarques autour du thème du temps.

Votre ancienne et nouvelle présidente, Martine Blanchard, l’a rappelé d’emblée, il vous faut faire preuve en la matière de volontarisme. Les uns ont parlé d’urgence, les autres d’accélération. Alain Caraco comptabilisait 33 bibliothèques départementales connectées au réseau. Dans un exposé fait il y a un peu plus d’un an devant le Conseil supérieur des bibliothèques, le même Alain Caraco en dénombrait 4 dont 2 réellement actives. Jean-Yves Chamard rappelait que le nombre des connexions en France augmentait de 15% par mois. C’est ce même thème du rapport au temps que suggérait le titre de l’intervention, hélas seulement virtuelle, de Jean-Paul Baquiast, " le retard français ". Et c’est cette même approche temporelle qu’ont tentée Olivier Demilly et François Reiner, en interrogeant l’avenir des supports de l’écrit, avenir éclairé par le passé, puisqu’on a alors évoqué les copistes et les codex médiévaux.

Au fond, la première leçon qu’il vous faut retirer de ces exposés prend la forme d’un paradoxe : vous devez être volontaristes, avancer sans attendre, combler vos retards (toutes les BDP sont loin d’avoir atteint le même niveau de développement, par exemple dans le domaine de l’informatisation et de la diversité des supports proposés au public) et dans le même temps faire preuve de patience, car il vous faut créer des outils, des services, des infrastructures, anticiper comme l’a bien dit Dominique Lahary, dans la logique du " juste à temps " chère à François Reiner, tout en éveillant patiemment la curiosité et l’appétit de vos publics. Il vous faut, en empruntant ce titre à Pierre Sansot, faire " bon usage de la lenteur ".

Pour demeurer dans cette réflexion sur le temps, si vous devez faire preuve de patience, vous devez accepter aussi, et c’est sans doute une révolution dans nos métiers, de vivre définitivement dans une forme de provisoire : normes, matériels, logiciels, pratiques, et même principes juridiques comme l’a bien montré l’exposé de Françoise Danset. Dans un avenir sans doute beaucoup plus proche que nous ne pouvons l’imaginer, François Reiner l’a parfaitement souligné, vos micro-ordinateurs et Internet auront rejoint le gramophone et le fardier de Cugnot au Musée des sciences et techniques.

Après le temps, ma seconde série de remarques portera naturellement sur l’espace, mais j’aurais pu tout aussi bien employer les termes de " distance " ou de " territoire ". Les interventions des élus, de Jean-Yves Chamard et Jean-Pierre Weiss, ont, je crois, éloquemment montré que le bon échelon d’impulsion des initiatives est l’échelon local (initiatives dont Marie-Christine Pascal vient de tirer le bilan) et que c’est à cet échelon-là que vous devez être les interprètes (j’emprunte l’expression à Jean-Yves Chamard) des besoins de vos réseaux. Toute stratégie qui oublierait les données fondamentales de la déconcentration et de la décentralisation serait vouée à l’échec, ce qui n’enlève rien bien sûr au rôle indispensable de régulation et d’incitation de l’Etat.

Pour rester dans le registre spatial, Olivier Demilly, et André Ansroul à partir d’un exemple concret, ont bien montré les mécanismes de mondialisation et de resserrement de la diffusion des produits électroniques, mais aussi l’interaction entre le local, un cédérom lu ici et maintenant, et le distant, les mises à jour sur le réseau. C’est de ce même champ métaphorique de l’espace que participent les observations de plusieurs intervenants sur l’autoroute qui ne suscite rien sur son trajet et qu’il ne faut pas confondre bien sûr avec le but vers lequel elle mène.

Il me semble qu’ainsi ces journées ont contribué à mieux identifier l’espace propre des bibliothèques face à l’individualisme de masse : recréer un espace et de la communauté entre l’individu enfermé en lui-même et le monde auquel il se croit relié sans intermédiaire. Hervé Le Crosnier a employé les termes de " crédibilité " et " d’humanité ". Yves-Armel Martin a parlé des bibliothèques comme de lieux de partage.

Brigitte Braillon, avec laquelle je partage l’amicale complicité des premières heures de la Bibliothèque publique d’information, me disait hier soir au détour d’un couloir : " Tu vois, Dominique, elles font peau neuve les BDP " ! Je crois, en effet, que les BDP se trouvent à un virage (encore une image dans l’espace), à la conjonction de bouleversements technologiques et d’une redéfinition de leur territoire.

Après ces quelques remarques synthétiques sur les thèmes du temps et de l’espace, maintenant quelques perspectives : les BDP n’ont pas vocation au confort, elles sont depuis leur origine des institutions culturelles et éducatives de mission. Elle sont, pour reprendre la belle expression de Jean Gattegno, " des bibliothèques d’équilibre ". Par leur souplesse, et les nouveaux moyens de communication sont pour elles de formidables atouts, elles peuvent investir de nouveaux territoires et répondre aux urgences de l’inégalité et de l’exclusion, jouer pleinement leur rôle de service public.

Elles sont, mais faut-il le rappeler, des services départementaux de la lecture, insérées à part entière dans les politiques culturelles, éducatives, économiques et sociales de leur département. Alors, ne vous abritez pas derrière des circulaires et pensez plus en termes de missions et de fonctions que de statuts : vos nouveaux chantiers s’appellent en vrac le périurbain, l’espace rural en pleine évolution, la lecture des jeunes, l’égalité d’accès de tous à tous les médias, la constitution de contenus en ligne, la formation des adultes, le développement économique, et toutes les missions que vous inventez déjà au fil des situations et du temps.

Pour conclure, je pense être fondé à me faire votre interprète pour dire, et j’adopte les termes de l’intervention d’introduction de Martine Blanchard, que ces journées auront contribué à " lever des blocages " et qu’elles auront été " suffisamment frustrantes " pour donner à chacun l’envie d’approfondir ces sujets, de passer à la pratique et de faire en sorte que vos bibliothèques mettent du sens et de l’humanité dans cet univers de signes dans lequel nous vivons.



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