Peut-on élaborer une politique culturelle ?

Rodolphe Rohart, Sylvain Gautier, Christelle Blouet, modération par Cécile Jallet.

Rodolphe Rohart, Chef du Service Arts et Territoires à la Direction Sport, Jeunesse au Conseil général du Finistère Sylvain Gautier, Directeur de la Culture et de la Citoyenneté au Conseil général de la Gironde Christelle Blouet, Coordinatrice du réseau Culture 21

Table ronde modérée par Cécile Jallet, BDP de la Dordogne.

 

Cécile Jallet

Cette table ronde s’intitule « Peut-on élaborer une politique culturelle ? Elle pourrait aussi s’intituler « Comment élaborer une politique culturelle » ou « À quoi peut servir une politique culturelle ? ».

Ce questionnement, relativement permanent, revêt plus d’acuité à l’heure où se pose la question de la légitimité des politiques culturelles, à laquelle on peut répondre de plusieurs façons. Nous allons avoir le plaisir d’entendre quelques retours d’expériences propres à deux Conseils généraux, celui du Finistère et celui de la Gironde. Et en guise de conclusion ouverte, quelques pistes de réflexion pour l’avenir de nos politiques culturelles. Je vous propose, dans un premier temps, la présentation de différentes politiques mises en place ou en cours de mise en œuvre dans les collectivités et une présentation de l’Agenda 21 de la culture pour ensuite avoir le temps d’une discussion. Nous allons commencer par le Conseil général du Finistère et par Rodolphe Rohart, Chef du service Arts et territoires à la Direction Culture, Sport, jeunesse au Conseil général du Finistère. Cela a du sens d’avoir à la fois le mot arts et le mot territoire dans un même intitulé. Pour introduire la manière dont la politique culturelle a été mise en place dans votre collectivité, je vais vous demander de présenter ce territoire et ses spécificités.

Rodolphe Rohart, Chef du Service Arts et Territoires à la Direction Sport, Jeunesse au Conseil général du Finistère

Il m’a été demandé de présenter l’élaboration de la politique culturelle du département. Comme toute politique culturelle, elle s’élabore sur un réel projet politique, qui repose sur la volonté de placer les arts et la culture au centre de la politique et se construit sur un territoire en tenant compte de ses particularités et de ses spécificités.

Je vous propose d’abord une rapide présentation du Finistère. C’est le département le plus littoral de la Bretagne, avec plus de 1000 kilomètres de côtes, à l’extrémité la plus occidentale de la France. C’est également un département peuplé, fortement peuplé même, avec 873 000 habitants, peu de communes, 283 dont 272 ont moins de 10 000 habitants, et seulement onze villes de plus de 10 000 habitants, deux grandes villes, Brest, avec 200 000 habitants - le quart de la population, et Quimper. La population se caractérise par un vieillissement certain. Plus du quart de la population a 60 ans, mais la moitié des finistériens a moins de 40 ans. Département agricole, il est le premier département pour la pêche. L’intercommunalité y est forte, une agglomération urbaine avec Brest métropole océane, deux communautés d’agglomération, Quimper et Morlaix et vingt-trois communautés de communes.

Sur le plan culturel, le Finistère est doté d’une forte identité culturelle. La langue bretonne y est historiquement bien présente, parlée encore sur l’ensemble du territoire, il existe un nombre important d’ensembles traditionnels, en musique et en danse, avec plus de soixante-dix bagads et cercles celtiques (10 000 pratiquants amateurs de tous les âges). Le Finistère recèle un vivier d’artistes dans toutes les disciplines - les deux écoles supérieurs d’art, les deux conservatoires à Brest et à Quimper, mais aussi une multitude d’écoles municipales de musique y contribuent fortement. Ce contexte participe à créer de nouvelles générations d’artistes, qui pour certains tentent de se professionnaliser dans le Finistère. Un dynamisme qui se caractérise : par une pratique culturelle développée, une vie associative dense et une forte implication « bénévole » (on parle de la « bénévole attitude bretonne ») dans tous les événements (festivals, festnoz, fêtes maritimes…), par un certain nombre d’événements emblématiques inscrits dans le paysage depuis longtemps (le festival de Cornouaille à Quimper avec quatre-vingt-huit éditions, plus récents : les Vieilles Charrues, Le Bout du Monde…), par une offre culturelle et artistique contemporaine tout au long de l’année, (plus de cinquante lieux de diffusion aujourd’hui) et une présence de la lecture publique sur tout le territoire. Dans certains secteurs géographiques du département, la bibliothèque représente la seule offre culturelle.

Je vais aborder l’élaboration de la politique culturelle après 1998 (année du changement de majorité de l’Assemblée départementale) qui va se construire sur du partenariat et du développement culturel. Un petit rappel de ce qui existait avant 98. La politique culturelle départementale se réduisait au soutien exclusif des pratiques traditionnelles et de la langue bretonne, au détriment des pratiques plus contemporaines. Aucun programme et aucun dispositif d’attribution des aides n’existaient, les lignes budgétaires étaient identifiées sous des rubriques telles que « loisirs culturels divers », « peinture beaux-arts », « art et traditions populaires », « langue et culture bretonnes » etc. Le soutien aux associations et aux communes prenaient des formes particulières, chaque vice-président disposait d’une enveloppe qui lui permettait d’apporter des aides sans nécessité d’examen préalable en commission permanente. Seules les subventions de quelques événements et le fonctionnement annuel de certaines associations étaient présentés en commission permanente, bien souvent sans aucune instruction.

Quelques éléments de méthodologie : la nouvelle équipe va s’atteler à mettre en place un chantier important pour définir les nouvelles politiques en s’appuyant sur une démarche de concertation dans tous les secteurs avec les acteurs et porteurs de projets du terrain (appelée aujourd’hui : « démocratie participative »). Une période de gestation qui va s’avérer riche et féconde, avec un foisonnement d’idées sans précédent. Dans les champs de la culture, aucun artiste, aucun responsable de structure n’avait été consulté auparavant. Les attentes du secteur culturel finistérien étaient fortes. La réflexion s’est nourrie de la présence d’acteurs d’autres départements bretons et de personnalités qualifiées venues présenter leur expérience. Les élus locaux étaient également associés. Cette politique départementale s’est construite sur la base d’états des lieux et de diagnostics (de territoires, sur les thématiques…). Pour l’anecdote, cette démarche a bénéficié d’un fonctionnement « particulier » et efficace, le service culturel, maître d’œuvre, ayant des liens privilégiés avec l’exécutif et principalement le Président, dérogeant des circuits traditionnels ! La position du service, vis-à-vis de l’administration générale, n’a pas toujours était facile !

Les principaux enjeux retenus : soutenir l’ensemble des esthétiques contemporaines, en encourageant celles peu présentes sur le territoire (la danse contemporaine ne représentait à peine 2% des propositions de spectacles, l’art contemporain, les cultures urbaines …) avec un traitement égalitaire entre les différentes pratiques. Le traditionnel est au même niveau que le hip hop ou le jazz ! L’aide à la création artistique, en plaçant l’artistique au cœur de la politique départementale dans tous les domaines : l’édition, le spectacle vivant, les arts plastiques, le cinéma. Troisième enjeu, qui a son importance pour fixer la « ressource artistique » sur le territoire : accompagner la professionnalisation et le soutien aux artistes et aux équipes professionnelles du département. Enfin, un soutien à la diffusion, en privilégiant les zones dépourvues (milieux rural et côtier) avec l’objectif d’ouverture et de sensibilisation des publics à la culture.

Très vite des programmes, des dispositifs vont être mis en place, avec des taux, des plafonds pour l’ensemble des domaines culturels. Les programmes sont conçus pour être de véritables leviers pour le développement culturel, l’aménagement du territoire et la structuration des différents secteurs.

Parallèlement, une politique de partenariat est mise en place, avec la signature de conventions d’objectifs, pour soutenir les principales structures et équipes artistiques, qui remplissent des missions d’intérêt départemental et dont les objectifs sont partagés avec les orientations de l’Assemblée départementale. L’objectif, dans le cadre de financements croisés, est d’assurer à la fois la présence, la pérennité et le développement d’équipes et de structures « ressources » en Finistère, qui deviennent de réels piliers de l’action publique. Aujourd’hui, plus de quarante structures sont conventionnées avec les villes, le Conseil général, la Région Bretagne et parfois l’Etat.

Les programmes définis vont apporter de nouveaux moyens aux artistes et aux lieux de diffusion (leur nombre vont sans cesse augmenter au fil des années !), dans le domaine des arts plastiques, des aides individuelles sont allouées aux artistes. Après avoir fait le tour d’autres départements, on peut dire que le Finistère est allé assez loin dans le domaine du soutien individuel aux auteurs-plasticiens. Le cinéma, est un secteur important en Finistère, un fonds d’aide à la création audiovisuelle est créé en direction du film court, un réseau de salles voit le jour : Cinéphare (plus d’une vingtaine de salles à gestion associative et municipale), les Musiques actuelles, les enseignements artistiques sont également très accompagnés. Bien avant la loi du 13 août 2004, le Conseil général s’est doté d’un schéma départemental de développement des enseignements artistiques. L’objectif était déjà à l’époque de mieux organiser la complémentarité des offres d’enseignement, notamment entre les écoles rurales, en les amenant à se rapprocher des établissements ressources, et de favoriser ainsi l’accès à un enseignement pour tous les publics, de renforcer la formation des enseignants et d’en améliorer les conditions d’emploi.

Dans le domaine de la lecture publique, comme vous le savez, le département, dans le cadre de ses compétences, a pour mission d’assurer l’égalité territoriale dans l’accès à la lecture, la formation et la documentation. La bibliothèque départementale joue un rôle extrêmement important auprès des bibliothèques locales par l’offre en conseil, en formation et la desserte documentaire de 211 communes sur 272, soit de près de 80% des communes. Le budget d’acquisition a été augmenté de 30% en 2000 pour, je cite, « combler le retard du Finistère dans ce domaine, retard cumulé ces dernières années, qui a conduit le département au 83ème rang des départements français concernant les dépenses documentaires par habitant à desservir ». Chiffre éloquent sur la situation de la lecture publique et des moyens de la bibliothèque départementale. En 2000 le Conseil général va se doter d’un dispositif ambitieux pour mieux accompagner les communes pour améliorer le niveau d’accueil des bibliothèques locales. Pour information : sur 283 communes plus d’une cinquantaine ne disposait d’aucune bibliothèque publique ni même d’un point de prêt direct.

Le constat d’un clivage entre le Nord et le Sud du département, entre les zones rurales et urbaines est vérifié. De plus, il existe un déficit notoire en matière de surfaces calculées à partir des normes. A la lumière d’un état des lieux, en 2003, des attentes exprimées et d’une réflexion commune en concertation avec les responsables des bibliothèques, les élus locaux et la DRAC, l’Assemblée départementale a adopté un Plan de développement de la lecture publique, en 2004, dont les actions vont s’étaler sur plusieurs années, avec un budget conséquent de plus de 6 millions d’euros. Ce plan va permettre assurément de corriger toutes les faiblesses repérées avec quatre axes prioritaires :
  des actions fortes et mobilisatrices autour de la lecture publique avec un souci d’élargissement des publics et de diversification et notamment orientées prioritairement vers les jeunes
  la réorganisation de la bibliothèque du Finistère et de son offre de service dans le sens d’une plus grande proximité avec le terrain
  prendre en compte de nouveaux territoires de lecture en déterminant quatre bassins de lecture
  créer un observatoire de la lecture publique à l’échelle du département Chaque année, un échelon supplémentaire du plan est franchi. Aujourd’hui, la sectorisation est en cours avec la mise en place de navettes. La construction de trois antennes est en phase de concrétisation dans les pays. Celles-ci ouvriront en 2013 pour devenir de véritables plates-formes documentaires de la bibliothèque départementale, avec une équipe et des moyens en logistique au service des bibliothèques locales. L‘objectif de ces antennes est de mettre la bibliothèque du Finistère à moins de 25 minutes de 80% des communes du Finistère.

Parallèlement à ce Plan de développement de la lecture publique, en 2007, le Conseil général a fait évoluer son dispositif d’accompagnement des communes, pour être plus incitatif et pour répondre aux objectifs de ce plan, notamment en soutenant la professionnalisation, l’informatisation et les aides aux acquisitions de multi-supports (ressources numériques…).

L’offre de services de la BDF aux bibliothèques est désormais graduée, en fonction des conditions d’accès, du temps d’ouverture, d’un coût moyen d’acquisition par habitant et du niveau de formation des bénévoles et des professionnels.

Depuis la mise en place de ce Plan et du dispositif d’aide aux collectivités, les effets sont patents avec une nette amélioration du niveau d’accueil des bibliothèques et de la professionnalisation des bibliothécaires. En 2009, plus d’une trentaine de communes ont bénéficié du programme de soutien aux bibliothèques, avec plus d’une dizaine de constructions nouvelles et des créations de postes. En même temps l’Internet entre peu à peu dans les bibliothèques. Les bibliobus desservent 206 communes. D’année en année, la desserte par navette est en augmentation, aujourd’hui, plus de 114 communes en bénéficient, les réservations ont été multipliées par cinq, en 2010, grâce à la mise en ligne du catalogue de la bibliothèque du Finistère. L’objectif est de doubler les réservations par navette et de passer de 15 000 à 30 000 multi supports et de voir peu à peu avec la construction des antennes la disparition à terme des bibliobus.

En guise de conclusion. L’action publique est indispensable pour le développement de l’art et la culture et sans les artistes et les structures il ne peut exister de politique culture. La présence d’un service culturel départemental, sur le terrain, aux côtés des élus locaux, des acteurs culturels, des équipes d’animation et artistiques change le rapport entre la collectivité et les porteurs de projets. Sans se substituer aux communes dans leurs démarches, celles-ci trouvent dans l’action départementale un soutien important au développement culturel de proximité (dans l’investissement, la multiplication de l’offre culturelle…). Au fil des années, cette politique a eu des effets positifs sur l’aménagement culturel du territoire même si il reste encore à faire notamment avec une plus grande implication de l’intercommunalité. Je n’ai pas abordé la question de l’évaluation qui me semble essentielle pour faire évoluer et orienter les politiques publiques culturelles !

Néanmoins on peut se poser la question : serait-il possible aujourd’hui de mettre en place une telle politique dans un contexte de réforme territoriale et de baisse des finances publiques ? J’ai la conviction que oui mais en inventant de nouveaux usages, de nouvelles formes de coopération et de mutualisation….

Je suis convaincu que le département reste la meilleure échelle territoriale et géographique pour mettre en place des politiques culturelles de proximité et de démocratisation culturelle.

Céline Jallet

Merci beaucoup. On prendra un temps de questions après Je vais passer la parole à Sylvain Gautier, pour présenter une politique en cours de refondation, de réflexion, sur les mêmes bases, c’est-à-dire une présentation de ce territoire girondin lui aussi particulier, voir quels sont les éléments de contexte qui aujourd’hui vous poussent à repenser la politique culturelle.

Sylvain Gautier, Directeur de la Culture et de la Citoyenneté au Conseil général de la Gironde

Bonjour. La création de la Direction de la Culture et de la Citoyenneté il y a onze ans s’est inscrite dans un projet politique global. Dès la fin des années 90, le Conseil général de la Gironde s’est impliqué très activement dans la mise en œuvre des lois Chevènement et Voynet sur l’intercommunalité et le développement durable, avec notamment la création d’une dizaine de pays girondins.

S’il reste difficile aujourd’hui encore de s’entendre précisément sur ce qu’on entend par culture et par citoyenneté, (combien existe-t-il de définition de l’une et de l’autre ?), les élus girondins souhaitaient clairement qu’elles participent pleinement des projets de territoire constitutifs des nouveaux pays. La création de ces pays était un acte politique fort, en réponse à des mutations déjà très perceptibles du territoire départemental.

Le département de la Gironde est le plus vaste par sa superficie, avec une double caractéristique : c’est un département urbain autour de Bordeaux et de son agglomération, qui est la capitale régionale. Celle-ci concentre une grande partie de l’activité administrative et économique de la région et affiche une grande ambition culturelle, avec un opéra et un orchestre. La partie située en dehors de l’agglomération, est au contraire rurale, voire très rurale avec un vaste secteur viticole et forestier

On assiste aujourd’hui à une sorte de basculement de cet équilibre, avec une pression démographique très forte, car c’est un département où il fait bon vivre et qui attire chaque année 15 000 habitants supplémentaires. L’accroissement de l’espace urbain amplifie les mouvements pendulaires importants d’habitants qui travaillent sur l’agglomération et résident en dehors. On est donc dans ce que les géographes appellent une métropolisation, qui s’accélère avec la construction d’infrastructures importantes, notamment autoroutières.

La communauté urbaine de Bordeaux a engagé un travail de réflexion et de consultation auprès des habitants pour essayer d’endiguer l’étalement urbain, en se donnant pour objectif d’atteindre un million d’habitants à échéance d’une vingtaine d’années. Dans l’immédiat, l’espace rural est quelque peu bousculé par ce phénomène de métropolisation, avec de fortes disparités démographiques et sociales, puisque certaines franges du département connaissent un vieillissement et un appauvrissement de leur population, avec notamment l’arrivée d’urbains qui viennent y chercher des conditions de vie moins coûteuses.

En fait, on pourrait qualifier de « culturelles » ces profondes mutations, dans le sens où l’on voit s’opérer une transformation de la sociologie des territoires, des attentes des nouvelles populations, notamment en termes d’équipements culturels. On assiste aussi à une évolution du rapport des habitants de plus en plus mobiles avec leur territoire de vie, celui-ci correspondant de moins en moins à leur territoire de travail. C’est aussi notre rapport au temps qui est bousculé, avec l’évolution du temps de travail et des rythmes de vie, ou encore sous l’effet de la révolution numérique en cours. La question des identités locales et des patrimoines culturels ou naturels est devenue centrale.

Finalement, l’évolution rapide du contexte local durant ces dernières années nous a amenés à retravailler en permanence le projet de la politique culturelle départementale, et ce chantier n’est toujours pas clos s’il doit l’être un jour. Le plus important dans notre démarche n’était pas tant de poser une politique départementale de la culture ou de la citoyenneté, mais de travailler à la conjonction des deux.

Céline Jallet

Cela fait onze ans que vous vous posez la question « Que faire en matière culturelle » ? Les évolutions récentes reposent cette question de manière différente. Un certain nombre d’éléments ont fait que vous vous reposez cette question. Pouvez-vous nous les présenter rapidement ?

Sylvain Gautier

Cette dialectique rural-urbain se traduit au plan culturel. Autant la ville et Bordeaux affichent une ambition culturelle de type institutionnel, autant le milieu non urbain a une autre conception, une autre définition de la culture, qui est plus une culture du vivre ensemble, de l’art de vivre, avec des valeurs et des pratiques relativement différentes. Il faut trouver un bon équilibre entre deux approches, entre deux conceptions culturelles, entre ces deux mondes. La réforme des collectivités territoriales repose le problème de cette recomposition du territoire de manière crue. Nous sommes revenus à nos questionnements de départ, lorsque le département de la Gironde, à la fin des années 90, a pris le virage du développement durable. Il a cherché, très vite, à accompagner la mise en place de ses pays autour de la notion de projet de territoire, qui était déjà une réponse à un risque de dislocation de la conscience des territoires que les habitants pouvaient avoir de leur cadre de vie. Ce développement durable, avec la mise en place des pays, a provoqué une petite révolution culturelle. C’était une manière de penser différemment l’action publique en la sortant de ces logiques sectorielles déconnectées les unes des autres. A l’époque, on ne savait pas non plus très bien ce qu’était un développement durable. Chacun devait inventer et adapter ce concept à partir de son propre secteur d’intervention. Le développement durable, c’est une idée finalement très simple, qui consiste à faire attention aux conséquences de ce que l’on fait et pour son voisin et pour l’avenir. Les conséquences peuvent être d’ordre économique, d’ordre social, d’ordre environnemental. C’est plutôt une façon de penser l’action publique en termes d’impact, de connexion avec les autres secteurs. Les pays ont été de vrais laboratoires pour la mise en place de ces projets de territoires, à travers une large consultation des acteurs, des populations. Cette idée de projet de territoire était très nouvelle, parce portait sur des projets très globaux, on n’abordait pas la question de l’économie, du social, des infrastructures de façon séparée mais dans un ensemble pensé et concerté à l’échelle d’un bassin de vie donné.

Au niveau culturel, au début, nous ne voyions pas très bien le lien entre la culture et le développement durable, hormis qu’il fallait éviter de multiplier les centres culturels, s’il y en avait un à 10 kms et si on n’avait pas les moyens de les faire fonctionner ensuite. La première tentative de réponse a consisté à trouver une plus grande cohérence au niveau des différentes directions en charge de la politique culturelle. Nous avons donc renforcé les liens avec la BDP et les archives départementales, avec l’agence culturelle du département qui s’occupe plutôt du spectacle vivant (l’Institut Départemental de Développement Artistiques et Culturel, IDDAC), ainsi qu’avec les autres directions non culturelles du département, notamment en matière de jeunesse, de social, de développement local. Nous sommes partis d’un principe assez simple : le développement durable est celui qui n’exclut personne. Nous avons regardé du côté de toutes les formes d’exclusion culturelle, là où il y avait à intervenir. Cela nous a conduits à élaborer, avec nos collègues en charge des personnes âgées handicapées, le volet culturel du schéma départemental des adultes handicapés, avec la réalisation d’outils très concrets, par exemple la création d’un site web dédié à la participation à la vie culturelle des personnes en situation de handicap (site Culture Accessible ). Cela nous a conduits aussi à travailler avec la direction chargée de la gestion du RMI à l’époque et du RSA maintenant, pour mettre en place des dispositifs d’accompagnement des artistes au RMI. Bordeaux concentre une bonne moitié de la vie artistique d’Aquitaine et attire de très nombreux professionnels qui viennent pour se former. Beaucoup d’artistes allocataires du RMI sur place sont aussi une charge économique pour le département. On a dû mettre là aussi des outils très concrets d’accompagnement. Ces deux exemples montrent que nous nous sommes efforcés de nous placer du point de vue des personnes concernées, en les consultant de la manière la plus étroite possible, en essayant de mieux comprendre leur réalité quotidienne ; en essayant de dépasser les représentations que nous en avions et de sortir d’une optique culturelle encore très centrée sur la logique de l’offre.

En travaillant auprès de ces publics dits spécifiques, nous nous sommes aperçus que les publics spécifiques n’avaient rien de spécifique. Quelle que soit la forme du handicap, elle est autant produite par des difficultés personnelles que par l’environnement de ces personnes. Nous sommes tous menacés par la situation de handicap et d’exclusion, ne serait-ce que par le vieillissement naturel. La question du handicap n’est d’ailleurs pas limitée à des pathologies, elle est beaucoup plus large. Elle porte sur des situations économiques, sociales ou culturelles, que cumulent souvent les personnes dites handicapées, mais concernent une large partie de la population. Ainsi, nous en sommes venus à regarder du coté des artistes et nous nous sommes aperçus en travaillant sur certains dispositifs d’accompagnement que loin d’être des artistes auto-proclamés en mal d’insertion, une majorité d’entre eux étaient dans une situation précaire, y compris ceux qui étaient programmés dans les grandes institutions. Certains d’artistes sont au RSA uniquement parce qu’ils ont renoncé à la démarche administrative, à se déclarer, parce que l’administration n’a pas prévu le cas des artistes qui sont souvent sur de la multi-activité, qui peuvent cumuler des activités de création, d’enseignement, d’écriture, de production. Cette activité professionnelle est tellement atypique qu’elle ne rentre dans aucune case. Beaucoup d’artistes parfaitement intégrés professionnellement sont donc au RMI parce que l’administration ne sait pas où les caser. Nous avons ainsi affaire à des situations excluantes qui ne viennent pas des personnes elles-mêmes mais de leur environnement économique et social.

Ces questions nous ont conduits à réfléchir sur la notion d’accessibilité. A tous les niveaux, pas seulement permettre la fréquentation de lieux et services culturels par des personnes en situation de handicap mais aussi la participation effective à la vie culturelle, y compris au niveau des artistes eux-mêmes et des producteurs. Cette question de l’accessibilité débouchait finalement sur une notion de droit à la culture et de droit de la culture. Cette période a été pour nous extrêmement riche et instructive car travailler avec des personnes dites en difficulté donne de l’enthousiasme, de l’acuité et c’est cette approche qui a permis de finalement conforter l’ambition culturelle du département.

Céline Jallet

Nous aimerions vous entendre sur l’enquête que vous avez menée auprès de vos partenaires il y a un an et demi. L’entrée public handicapé vous a ouvert l’esprit sur cette particularité et vous a permis de vous poser la question plus générale des publics qui a donné lieu à un retour d’enquête dont j’aimerais que vous nous parliez.

Sylvain Gautier

Les politiques de développement durable s’appuient aujourd’hui sur les démarches de l’Agenda 21 qui mettent en avant l’exigence d’une évaluation plus rigoureuse des politiques publiques. Après avoir travaillé sur cette question de l’accessibilité, il a fallu se mettre à la question de l’évaluation dans le domaine culturel. La pratique de l’évaluation n’est pas très répandue, à part chez les bibliothécaires. Nous avons voulu savoir quels étaient les bénéficiaires de notre politique culturelle. Question complexe car en fait nous touchons très peu de bénéficiaires en direct, nous subventionnons des associations, des communes qui développent des initiatives et des projets et qui, elles, sont en contact avec les publics mais nous n’avons pas, nous, de relations directes. Pour pouvoir évaluer notre action nous sommes obligés de voir quelle est la culture de l’évaluation et quels sont les outils d’évaluation de nos intermédiaires relais.

Nous avons lancé en 2009 une enquête auprès de ces partenaires pour savoir quels étaient leurs publics, quels étaient les moyens dont ils disposaient pour les connaître. Nous voulions en particulier savoir quelle était leur connaissance des freins et des facteurs qui incitent ou « désincitent » à une pratique culturelle. L’idée n’était pas de mesurer les audiences et les fréquentations, elle était plutôt de faire un état des lieux des outils et de la réflexion dans ce domaine. C’est le cabinet Culture partagée, dirigé par Daniel Populus, qui nous a proposé une méthodologie basée sur l’analyse des représentations que pouvaient avoir les acteurs à partir d’un corpus important de plus d’une centaine de textes produits par le département, entretiens, ateliers etc. Près de 300 personnes ont été associées à cette enquête. Le résultat fut très intéressant. L’analyse sémantique de notre littérature a été plutôt décapante. Nous-nous sommes rendus compte que si nous-mêmes tombions dans l’approximation, nos partenaires n’étaient pas toujours plus clairs. Nous nous sommes même aperçus que plus l’opérateur était soutenu par le département, plus il était amené à circuler dans son département, moins il le connaissait au niveau de ses populations. Nous avons découvert un déficit d’outils de connaissance avant même une absence d’outils d’évaluation. Il y a une certaine inculture de l’environnement sociodémographique de la part des opérateurs culturels qui sont concentrés sur leurs propres difficultés. Ce n’est pas tant un problème d’outils ou de posture, c’est surtout une question de formation des opérateurs culturels qui disent « nous ne sommes pas des démographes, nous ne sommes pas des sociologues, nous n’avons pas les outils pour déchiffrer l’environnement dans lequel nous sommes ». Pourtant, comment faire une offre culturelle si nous n’avons pas une idée très claire de ce qu’est le public, si l’on ne connait pas les horaires et les tarifs que l’on peut proposer à une population, les contenus que l’on peut offrir, si l’on a du mal à appréhender ces populations, ces mutations, ces mobilités.

Nous nous sommes aperçus, au cours de cette enquête, que la question des publics est une question délicate. Il n’y a pas, comme pour la culture, 297 définitions des publics, mais il y en a beaucoup. On n’a pas une définition très claire de l’usager, est-ce un citoyen, est-ce une population d’habitants ? Les choses restent relativement vagues. Il manque un véritable socle homogène de réflexion qui permettrait une meilleure intelligence entre nous de ces questions. Avant d’évaluer, il faut nommer les choses, savoir ce que l’on veut, ce que l’on fait, essayer de mieux connaitre le milieu avec lequel on interagit. Avant de commencer à créer, il faut essayer de constituer une culture commune entre la collectivité publique, les acteurs, les partenaires pour avoir un cadre commun de référence avant de commencer à aborder la connaissance des publics et l’évaluation du travail fait.

Céline Jallet

Pour vous quel est ce socle commun qui peut permettre de refonder cette politique culturelle ?

Sylvain Gautier

Peut-on élaborer une politique culturelle ? C’est très complexe. On peut se donner en tout cas les conditions d’une réflexion sur l’action culturelle, en créant du lien et du partenariat. Nous avons beaucoup travaillé aux croisements avec d’autres politiques de la collectivité, on a créé un espace de connivence de manière à croiser des compétences très différentes. Nous travaillons par exemple avec l’Observatoire de la pauvreté, avec les collègues du social, avec les démographes qui travaillent sur les constructions de collèges. Au sein d’un Conseil général, on a la chance d’avoir des métiers très différents, beaucoup de données. L’enjeu est d’arriver à organiser les données, à les rendre utiles, utilisables et utilisées par les acteurs locaux pour leur permettre d’accroitre leur propre efficience. Ce croisement des politiques est régénérateur. Si nous nous développons des actions nouvelles par rapport à notre socle de base, les autres directions trouvent une respiration dans le travail que nous faisons, nos collègues du social développent beaucoup d’actions culturelles, c’est une façon pour eux d’avoir une relation un peu différente avec leurs usagers. Il peut y avoir autour de l’enjeu culturel une action publique qui dépasse très largement l’enjeu d’une seule politique culturelle.

Céline Jallet Christelle Blouet, je vais vous passer la parole maintenant. Vous êtes coordinatrice du réseau Culture 21. Ce réseau a pour objectif de promouvoir la culture comme une composante du développement durable. Il s’appuie sur un outil, l’Agenda 21 de la culture. Pouvez-vous le présenter rapidement ?

Christelle Blouet, Coordinatrice du réseau Culture 21

En synthétisant rapidement, car ce sont des enjeux très globaux, l’Agenda 21 de la culture fait référence à deux corpus, l’un sur la question culturelle et l’autre sur le développement durable .

Agenda 21, c’est le programme d’action pour le XXIème siècle en vue de la mise en place des politiques de développement durable, notamment au niveau territorial. Ce nom Agenda 21 de la culture a été pris en 2004, par un texte adopté à Barcelone par les collectivités territoriales regroupées dans une association qui les représente au niveau des Nations-Unies. Ce texte promeut l’idée que la culture est une dimension essentielle des politiques publiques et pas seulement une politique sectorielle. Il promeut aussi l’idée que le développement durable, sans intégrer les enjeux culturels, ne va pas réussir à être durable, ne va pas atteindre ses objectifs. Or le développement durable est un peu parti sans la culture au début des années 90.

Pour éclairer les questions de définition, l’Agenda 21 de la culture s’appuie sur une définition de la culture ayant le mérite d’élargir la conception de la culture en vigueur dans les politiques culturelles françaises. Cette définition de l’Unesco, adoptée par la Conférence de Mexico de 1982 (Déclaration de Mexico sur les politiques culturelles, Conférence mondiale sur les politiques culturelles, Mexico City, 26 juillet-6 août 1982) dit « que, dans son sens le plus large, la culture peut aujourd’hui être considérée comme l’ensemble des traits distinctifs, spirituels et matériels, intellectuels et affectifs, qui caractérisent une société ou un groupe social. Elle englobe, outre les arts et les lettres, les modes de vie, les droits fondamentaux de l’être humain, les systèmes de valeurs, les traditions et les croyances ». Cette définition a été depuis relayée depuis par la déclaration sur la diversité culturelle de 2001 et les deux conventions qui ont suivi et par la déclaration de Fribourg que je vous invite à consulter, adoptée en 2007, en fait un travail qui irrigue les travaux de l’Unesco et des Nations-Unies depuis 20 ans sur la question des droits culturels.

Qu’est-ce que les droits culturels en France ? On a un peu de mal en France avec cette notion qui s’inscrit un peu en faux avec les fondements de la construction républicaine qui a présidé à notre nation, bien qu’on se revendique comme le pays des droits de l’homme. Pour Patrice Meyer-Bisch, qui est le coordinateur du groupe de Fribourg et qui a beaucoup dirigé ses travaux depuis 20 ans, les droits culturels ce sont les ressources qui permettent aux personnes d’accéder à leur identification. La reconnaissance des droits culturels devrait permettre aux gens de travailler davantage sur ce qui fait individu, individuation. Les deux définitions sont éclairantes mais je vous invite à en lire une deuxième « La reconnaissance des droits culturels permettrait que toute personne puisse s’exprimer, créer et diffuser ses œuvres dans la langue de son choix, en particulier dans sa langue maternelle, toute personne a le droit à une éducation une formation de qualité, qui respecte pleinement son identité culturelle, toute personne doit pouvoir participer à la vie culturelle de son choix et exercer ses propres pratiques culturelles dans les limites qu’imposent le respect des droits de l’homme et les libertés fondamentales ». Pour Patrice Meyer-Bisch, les droits culturels sont sans doute les droits les plus importants des droits de l‘homme car ils sont leviers de tous les autres droits : économiques, sociaux, politiques, civils. En ayant accès aux droits culturels, on peut avoir accès à tous les autres. Si on n’y a pas accès, on n’a probablement pas accès aux autres droits non plus.

Outre ce socle de référence sur les questions culturelles de l’Agenda 21 de la culture, la notion de liberté culturelle est également essentielle. Il s’agit d’augmenter la faculté donnée aux individus de choisir ce qu’ils veulent être et ce qu’ils veulent devenir. Cela fait écho aux propos de ce matin sur la question de la trajectoire.

Le développement durable, même si le concept a été beaucoup dévoyé, reste une notion passionnante, ressource pour renouveler nos politiques publiques.

Je vous invite à explorer ce que le développement durable représente comme méthodologie de travail pour repenser nos manières de faire. Il y a des éléments déterminants. Ce que l’on appelle éléments déterminants d’une démarche de développement durable, c’est concevoir les projets avec une vision de stratégie d’amélioration continue. On fait en marchant, on est dans une vision d’amélioration continue, qui s’appuie sur la participation de toutes les parties prenantes, sur une gouvernance renouvelée, sur le pilotage de la démarche avec les parties prenantes, une gouvernance de ces parties prenantes, une transversalité des approches, une évaluation non seulement continue mais partagée. Ce sont de nouvelles méthodes de travail qui permettent de produire autre chose et différemment.

Les étapes clefs d’un Agenda 21, je vous les laisse méditer. En général on commence au point 9 des étapes, voire au point 8. D’abord impulser la démarche, organiser le pilotage, former, mobiliser en interne, c’est un des enjeux essentiels. Être exemplaire, c’est aussi un des enjeux essentiels.

Donc l’Agenda 21 a ces deux socles de référence, une vision très large de la culture, des enjeux culturels, la reconnaissance des droits culturels et toute la question de la méthodologie du développement durable, de la finalité de la politique publique, pourquoi on fait des politiques publiques et à quoi vise la politique culturelle.

Pour faire rapide, si on fait une analyse du texte, on a trois axes prioritaires : la diversité culturelle, la démographie participative et les nouveaux modes de gouvernance, et la transversalité de la culture dans les politiques publiques. Cet analyse se fait au regard de notre histoire française. Comme c’est un texte international, selon le point de vue d’où l’on se place, les leviers sont différents. Pour la France ces trois axes permettraient une valeur ajoutée considérable dans notre manière de faire une politique publique.

Pour revenir en détail sur ces trois axes, la diversité culturelle pose beaucoup de problèmes à beaucoup d’acteurs français car elle interroge le concept républicain cher à notre pays. On ne se rend pas compte à quel point on est conditionné par ces postures et à quel point la question de la diversité culturelle est promue à l’extérieur de nos frontières et à quel point elle n’est pas reconnue à l’intérieur, au point même d’être un déni de droits humains. Les acteurs culturels ont un gros chantier sur la question. Les politiques culturelles françaises se sont construites sur ce modèle, sur la question descendante de l’accès à « la culture » reconnue comme celle à laquelle il fallait accéder. Or l’Agenda 21 de la culture invite à un changement de posture important. On ne considère plus les gens comme un public, on les considère comme des personnes, on essaie de faire en sorte qu’elles puissent accéder aux ressources qui permettent leur identification. Mais quelles sont ces ressources ? C’est toute la question. En tout cas elles sont multiples. On quitte le référentiel de l’accès à la culture pour adopter celui des droits culturels : tout est à construire en la matière en termes de politique publique.

Quand on évoque la diversité culturelle, beaucoup de personnes, notamment en France, ont peur qu’on ouvre la boite de Pandore sur le communautarisme, sur le relativisme culturel alors que, quand on creuse ce que disent ces textes, ils sont au contraire les défenseurs de l’universalisme, qui puise sa ressource dans la diversité et non dans un modèle imposé. Ils sont les garants de la lutte conte le communautarisme et contre le relativisme culturel au contraire. Il s’agit de construire une troisième voie entre ce qu’ont été nos politiques d’intégration et d’assimilation et la politique de certains pays anglo-saxons sur le multiculturalisme, qui juxtapose. Il s’agit de construire une politique de lien, d’inter-culturalité où la culture est une vision dynamique et se construit dans l’altérité avec l’autre et non comme quelque chose d’immuable.

Sur la participation, autre grand enjeu, instauré depuis une dizaine d’années dans les politiques publiques qui s’inspirent du développement durable, la posture n’est pas très mûre ni toujours très sincère. Quand elle l’est, on manque de méthode, d’expérience, on est souvent insatisfait du résultat et on aurait tendance à s’en éloigner alors qu’il faut plutôt augmenter notre compétence et notre expertise en la matière. Cela permettrait dans le secteur culturel de sortir de ce face à face, devenu omnipotent, entre les professionnels de la culture et les élus. Sans doute que les bibliothèques publiques sortent un peu du lot des politiques culturelles mais mon propos n’est pas spécifique à la question des bibliothèques. L’enjeu est de sortir de ce face à face sans pour autant remettre en cause la nécessité d’un accompagnement et d’une expertise professionnelle, aussi absolument essentielles. La question porte sur les modalités de cette participation, les modalités de gouvernance et les règles du jeu qui sont données : qui décide, pourquoi, comment, jusqu’où, dans quelle temporalité, qui on inclut dans le processus ? Ces réflexions sont indispensables et font aujourd’hui l’économie d’une certaine exigence, malheureusement.

Les nouveaux modes de gouvernance s’appuient sur une conception différente de la coopération et de la place donnée aux personnes. La question de l’équivalence entre les personnes, la question du processus, tout ça, c’est beaucoup des postures de travail, la manière dont on se positionne, ce qui est important n’est pas seulement ce qu’on fait mais comment on le fait.

L’Agenda 21 de la culture qui place la participation au cœur du développement des politiques publiques, émet des hypothèses, propose des pistes de travail qu’il faut compléter par des outils méthodologiques qu’il apporte en partie. Les méthodes d’intelligence collective qu’on voit se développer de plus en plus sont des ressources méthodologiques importantes à explorer.

Sur la transversalité, le décloisonnement des secteurs culturels les uns par rapport aux autres, premier enjeu, et du secteur culturel vis-à-vis des autres secteurs de l’action publique, on peut observer des endroits un peu pilotes de ce type de posture : l’expérience des politiques de la ville, l’expérience des parcs naturels régionaux ; qui avaient cette dimension culturelle transversale quand ils sont nés, les nouveaux territoires de l’art, qui sont plus dans le champ artistique mais qui ont construit leur projet sur des dimensions territoriales fortes et l’implication de toutes les parties prenantes..

On pourrait faire remarquer qu’il manque la dimension rurale. Pour avoir vu les expériences diverses se monter en milieu rural, on peut dire que ce texte est très pertinent pour les politiques publiques en milieu rural. Il n’empêche que ce texte a été généré au départ par des villes et la question urbaine revient beaucoup dans son vocabulaire. Une deuxième version en 2014 devrait réouvrir le champ. Les questions d’innovation, d’exploration de nouvelles politiques, de transversalité, d’approche de projet intégré sont plus faciles en milieu rural qu’en milieu urbain car il n’y a pas tous les blocages institutionnels qu’on observe quand les institutions sont implantées depuis longtemps. L’enjeu est de développer une horizontalité dans un monde très vertical. On repositionne la question de pourquoi on fait les choses et qui les fait. Quand les élus parlent de leur approche de cela, j’ai vu des élus dirent « on n’a plus la même posture, on est plutôt accoucheurs plutôt que porteurs ». Les logiques de coopération questionnent vraiment la manière de se positionner.

Ce qui est intéressant, c’est aussi comment toutes les autres politiques peuvent faire valoir et mettre en œuvre leur dimension culturelle ; dans les politiques d’emploi, d’urbanisme, d’éducation mais aussi de santé, de transport, d’aménagement du territoire, toutes ces politiques ont une dimension culturelle à faire valoir et le secteur culturel peut avoir un apport d’expertise en la matière.

Cela ne fait pas l’économie d’un leadership politique fort. Si un maire ou un président de conseil général ou de région n’a pas souhaité prendre cette direction, on n’y arrivera pas. Il s’agit d’un projet politique qui doit être porté.

Pour conclure, les gens qui s’engagent à travers l’Agenda 21 de la culture le font de manière très différente les uns des autres, certains l’annoncent, en font une vraie publicité, d’autres le font plus discrètement, ils s’en servent comme un outil. Il y a un grand spectre dans les types d’engagement, mais la plupart du temps, comme ils le reconnaissent, quelle que soit la modalité de leur positionnement, c’est très utile, cela leur permet de réinterroger profondément ce qu’ils font, de faire des choix et de reconstruire de nouvelles propositions. Ce n’est pas un texte parfait, ce n’est pas une bible, c’est un outil d’aide au développement de nouvelles politiques publiques, accompagné par plein d’outils méthodologiques qu’il faut continuer de développer. Il ne fait pas l’économie de vos engagements et de l’échange de pratiques et du travail de coopération des acteurs. C’est dans ce sens qu’on a créé le Réseau Culture 21, pour que les gens qui s’engagent dans ce type de démarche puissent échanger sur ce qu’ils font, et commencer à créer de petits laboratoires pour que ce type de démarche se développe.

Un des outils méthodologiques proposés par la commission culture repose sur quatre engagements intéressants à remettre en perspective : une stratégie culturelle locale écrite, une charte des droits et responsabilités culturelles avec un médiateur de la charte qui s’engage sur des valeurs et qui peut être interrogé par les acteurs et les citoyens, un conseil de la culture qui ne soit pas seulement consultatif mais qui ait aussi une part exécutive, l’évaluation de l’impact culturel dans les autres politiques.

Christelle Blouet

Au sommet de la terre de Rio en 1992, on a dit que le développement durable reposait sur l’interdépendance de trois piliers, les piliers économique, social et environnemental. Depuis l’Agenda 21 de la culture en 2004 et le début des années 2000, la culture est revendiquée comme un quatrième pilier. Mais il y a d’autres revendications, plein de choses revendiquées comme quatrième pilier, mais aujourd’hui les nouvelles générations de l’Agenda 21 essaient de transcender cette idée de pilier perçue comme réductrice et comme ouvrant la brèche du risque sectoriel. La manière dont a été abordé le développement durable a été très sectorielle, les gens ont pris par pilier, du coup ils ne sont pas dans une démarche de projet intégré. C’était sans doute une erreur de terminologie du départ. L’Agenda 21 a pris cette terminologie pour s’imposer dans le milieu du développement durable qui avait ces codes mais, petit à petit, on tendra à dépasser cette vision en disant que c’est une dimension centrale et essentielle.

François Deschamps, président de la Fédération des associations de DAC.

Peut-on élaborer une politique culturelle ? On doit élaborer une politique culturelle. Même quand elle n’est pas affichée, il y a toujours une politique culturelle qui ne se dit pas toujours. Les chiffres parlent, même si les chiffres ne sont pas tout. Il ne faut pas réduire une politique culturelle aux chiffres. Ce qui est compliqué pour un département, c’est que l’on a des élections par canton, échelon où l’on parle peu de culture. D’où la nécessité d’une volonté politique forte au plus haut niveau et une relation forte entre le président et le vice-président à la culture pour que cela puisse fonctionner et cela fonctionnera d’autant mieux s’il y a des compétences techniques en interne et de vrais professionnels. C’est la clef d’une politique culturelle départementale.

Intervenant salle

Quelle est la place de l’art et de l’artiste dans l’Agenda 21 ?

Christelle Blouet

La question artistique est très présente dans l’agenda 21. La place de l’artiste est très importante et au cœur de l’Agenda 21 de la culture. La question artistique est une question culturelle car nous, français, on l’a positionnée à cet endroit. J’aime bien citer l’exemple de la société sénégalaise où la musique est très présente et permanente dans tous les événements sociaux mais le terme musique n’est pas dans la langue wolof qui est la langue majoritaire du Sénégal. L’art, on a eu besoin de le conceptualiser et de le sortir comme un concept à part entière mais c’est notre culture qui le porte de cette manière, dans plein de sociétés il n’est pas séparé de la dimension culturelle.

François Deschamps

Pour compléter, les grands textes type Unesco ou Barcelone indiquent bien que la société doit donner des moyens aux artistes qui doivent être reconnus en tant que tels. Les reconnaître, c’est leur donner la place économique et sociale qui doit leur revenir. Un des premiers droits culturels à mettre en œuvre, c’est de veiller à ce que les artistes, lorsqu’ils sont sur un statut professionnel, soient reconnus en tant que tels.

Christelle Blouet

L’enjeu est de dépasser le fait que la politique culturelle doit permettre juste la parole et l’expression artistique. Dans la reconnaissance des droits culturels, on reconnait à chacun le droit d’être porteur de créativité et de cette capacité de penser le monde et de le traduire d’une manière sensible, ce n’est pas seulement l’apanage des artistes et d’un secteur professionnel.

Martine Jan, BDP de Seine-et-Marne

En écoutant vos interventions, je me demande si la culture étant partout, elle ne sera plus nulle part. Je me demande si cela n’annonce pas la fin d’une politique culturelle publique.

Christelle Blouet

C’est plutôt l’inverse à mon avis. On est fragilisés aujourd’hui, parce qu’il y a désengagement de l’état, une vision autre de la société etc. On a un enjeu fort à repenser les enjeux culturels du développement et à l’investir comme un enjeu prioritaire, pas seulement l’enjeu d’un secteur sinon on va tout simplement disparaitre. La posture nostalgique n’est plus valide, ce modèle ne satisfait plus aux conditions de vie d’aujourd’hui. Si on essaie de le conserver, tout disparaitra. Par contre l’enjeu de redéployer les enjeux culturels dans les politiques publiques est immense et c’est surtout un enjeu de réouvrir complètement ce qu’on a petit à petit refermé dans nos politiques publiques sur un nombre assez petit de bénéficiaires.

Intervenant salle

Le texte le plus abouti sur le sujet est la Déclaration de Fribourg . La Déclaration de Fribourg est un retour aux sources des politiques culturelles. Ce dont il s’agit, c’est la question de la dignité, de l’identité des personnes, ce n’est pas tant celle de l’accès à la culture que celle de l’appropriation de la culture y compris de la culture à travers ses œuvres. Le texte insiste sur l’importance de l’accès aux références de ces œuvres. Qu’est-ce que ces œuvres portent en termes de sens, de valeur, de contenu ? .Les structures culturelles les plus en prise avec cet enjeu sont les bibliothèques car elles sont l’endroit de l’appropriation de la culture. C’est le moment de recentrer, refonder les choses, ce qui permet d’être dans le champ culturel qu’on connait bien, avec une perspective plus large qui revivifie la réflexion. Cette réflexion permet de réenclencher les politiques sur ces questions parce qu’ils ont tendance à représenter nos métiers comme un secteur, une corporation, alors que ces textes ramènent cette question de la culture comme un des éléments fondateurs de l’individu mais aussi de la communauté, de la collectivité.

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