Nouveaux services en BDP, quelles stratégies ?

A la table :

Jean-Luc Gautier-Gentès, inspecteur général des bibliothèques

Véronique Flageollet-Casassus, directrice de l’action culturelle du Conseil général du Val-d’Oise

Diane Roussignol (Bibliothèque départementale du Val-d’Oise), chef de projet de l’enquête "Les facteurs de réussite des bibliothèques et médiathèques publiques"

Pierre Franqueville, directeur de l’agence d’ingénierie culturelle ABCD

Modération assurée par Alain Duperrier, vice-président de l’ADBDP

 

Véronique Flageollet-Casassus

Puisque j’ai la parole, j’en profite pour vous remercier tous d’être présents, c’est un honneur que vous nous faites d’être parmi nous. Durant ces deux jours et demi nous allons nous enrichir, ce qui va nous permettre de revenir sur nos territoires avec de nouvelles dynamiques pour développer nos politiques respectives. Je veux aussi remercier particulièrement Cécile Le Tourneau et Dominique Lahary et leurs équipes pour le travail fantastique fait par la bibliothèque départementale du Val d’Oise.

Il me semble important de resituer le contexte du département du Val d’Oise, seconde couronne de la région Île-de-France, département diversifié et très hétérogène. Il y a la partie ouest, zone très rurale, le Vexin, mais il y a aussi tout l’est, très urbain avec des banlieues très denses, des populations complexes. Les problématiques sont complètement différentes d’un bout à l’autre du département. Le département comporte 185 communes, avec 1 200 000 habitants. 73% de la population se retrouve dans 34 communes, la densification est importante et les problématiques culturelles sont très variées. Il y a 127 bibliothèques dans 115 communes, ce qui nous semble très honorable. Nous sommes heureux de cette couverture, même si elle est loin d’être terminée puisqu’il y a beaucoup de projets en cours. La politique départementale de lecture publique est ancienne, depuis les lois de décentralisation. Le premier plan de lecture publique départemental date de 1991, depuis ils se sont succédé en s’adaptant aux réalités. Financièrement cela représente 10 millions d’euros investis en 20 ans, c’est beaucoup, ou pas, selon les cas. Les zones très denses sont celles du sud et de l’est, la partie rurale de l’ouest est moins couverte.C’est un peu parsemé mais c’est quand même le premier équipement culturel.

Parmi les équipements culturels des communes, les bibliothèques et médiathèques jouent un rôle essentiel. Dans le Val d’Oise, il y a 50 écoles de musique et conservatoires et 127 bibliothèques. Parmi leurs missions, les bibliothèques départementales construisent des outils d’aide à la décision en partant de données locales. Elles construisent également une méthodologie de conseil et d’approche avec un rôle d’expertise auprès des élus et des professionnels des bibliothèques et médiathèques du Val d’Oise. Il se trouve que dans notre département, nous avions beaucoup de projets nouveaux de restructurations, d’extensions ou de créations de nouveaux équipements. Pour répondre à toutes ces questions, pour aller au-delà des rapports statistiques annuels, pour mieux comprendre les usages et les enjeux de la lecture publique et être un facteur d’aide à la décision dans le cadre de notre politique, la bibliothèque départementale du Val d’Oise a proposé et réalisé une étude sur Les facteurs de réussite des bibliothèques et médiathèques publiques. Cette étude fait suite à un état des lieux qui a été fait en 2001, à une enquête sur les Usages et usagers des bibliothèques publiques en Pays de France et Plaine de France en 2003 et à des films réalisés avec des usagers en 2008 . Elle a débuté en 2009 et s’est concrétisée en mars 2012. Je remercie tous ceux qui ont collaboré à la réalisation de cette étude : les bibliothèques du Val d’Oise, notre service, l’Observatoire départemental du Conseil général, dirigé par Florence Bannerman et son équipe, qui s’appelle maintenant Service de l’innovation du département. Nous sommes en train de réfléchir à des études de plus en plus innovantes, originales dans leur conception, dans leur méthodologie. L’Observatoire nous a beaucoup aidé, ainsi que la BPI, avec la participation d’élèves conservateurs et de stagiaires qui sont venus enrichir cette étude au moyen, entre autres, d’interview auprès d’usagers. C’était important pour nous, nous avions des intuitions sur ce qui marche et pourquoi, mais les intuitions ne suffisent pas, il faut se rendre compte sur un plan méthodologique si cela correspond à une réalité pour pouvoir communiquer et faire partager les conclusions auxquelles on arrive. D’où cette étude, réalisée sur un plan qualitatif et quantitatif, avec un travail particulier en terme d’échantillon de population et de bibliothèques concernées. Je vais maintenant passer la parole à Diane Roussignol.

Diane Roussignol PP Cette démarche rejoint un peu la démarche d’innovation qui nous a été présentée ce matin. L’objectif de ces travaux est de mieux connaitre les usages et les usagers pour proposer des équipements mieux adaptés aux besoins de la population. Il ne s’agit pas d’appliquer une norme mais de repartir de la base, de repartir des usages. La première question que nous a posée l’Observatoire quand nous les avons rencontrés pour mettre en place cette étude, c’est « De quelles données disposez-vous pour étudier les usages ? » Nous avons répondu que nous avions le nombre de prêts, le nombre d’inscrits Ce sont les données du rapport statistique annuel du Service livre et lecture. Cela ne fait pas beaucoup de données sur les usages. Nous avions envie d’intégrer les données sur la fréquentation.

Nous avons demandé à toutes les bibliothèques du Val d’Oise de compter les entrées. Soixante-dix bibliothèques l’ont fait. Elles l’ont fait pendant une semaine, ce qui a permis d’avoir une donnée pour l’enquête et de sensibiliser les collègues à l’importance de cet indicateur.

Mais nous avions envie d’en savoir plus sur les usages réels. Dans la précédente étude sur les usages et les usagers, nous avions décidé de faire un questionnaire sur les usages réels. Nous avons interrogé les usagers à la sortie des bibliothèques, afin de savoir ce qu’ils avaient fait juste avant. Cela a permis d’avoir des informations sur les usages réels mais il s’agissait toujours de données quantitatives, même si il y avait quelques questions qualitatives.

Nous avons donc souhaité, pour mieux comprendre les envies et les démarches des usagers, compléter par des données qualitatives qui permettent d’expliquer les données quantitatives. C’est pourquoi nous avons mené des entretiens avec les usagers. Nous avions commencé avec les trois films réalisés en 2008. Nous avons aussi fait réaliser vingt entretiens beaucoup plus poussés avec des usagers, des entretiens de type sociologique qui ont permis de recueillir des données qualitatives. Vous en verrez des extraits assez longs dans l’étude Facteurs de réussite des bibliothèques et médiathèques publiques.

L’objectif, c’est le conseil opérationnel. Il ne s’agit pas seulement d’analyser les données, il faut aussi les valoriser, les partager, les diffuser. Notre première cible ce sont les élus, les responsables administratifs, ceux qui décident, ceux qui portent les projets. Pour eux, l’Observatoire départemental nous a dit qu’il fallait des synthèses, des documents courts. Pour chaque étude on fait des synthèses, les films sont aussi des supports qui marchent bien, ils sont très efficaces. Notre cible ce sont aussi bibliothécaires, du Val d’Oise et de toute la France. C’est pour eux qu’on publie le rapport complet, qu’on intervient dans des formations, dans les journées d’étude. Une autre cible, ce sont les lieux d’enquête, les bibliothèques qui ont accepté de recevoir les enquêteurs. Pour eux, on publie les résultats partiels, nous les invitons à des ateliers, nous leur donnons les textes intégraux des entretiens. Enfin la dernière cible, le public que nous oublions le plus souvent, c’est l’équipe de la bibliothèque départementale qui participe en marge à tous ces travaux. Ce sont eux qui utilisent les outils de conseil, c’est important de penser à eux. Sur la dernière étude, nous avons fait un petit film off qui s’appelle « Les recettes du succès » où jouaient beaucoup de collègues.

Nous avons essayé de synthétiser les résultats. Le schéma que vous voyez essaie d’expliquer « Pas de réussite sans moyens ».

L’axe horizontal est l’axe des moyens et l’axe vertical est l’axe des résultats. Dans la plupart des cas, c’est corrélé. A moyens faibles, on a des résultats faibles. A moyens intermédiaires, on a des résultats intermédiaires, à moyens supérieurs, on a des résultats intermédiaires et excellents.

Nous voyons aussi qu’avec le même type de moyens, il existe des résultats extrêmement variés. Ces différences s’expliquent par le qualitatif et non par le quantitatif. C’est pourquoi dans une deuxième phase, nous avons été voir des lieux et interviewer des directeurs de bibliothèques. L’idée était aussi, par les entretiens avec les usagers, de montrer la diversification des usages. Dans nos entretiens, le prêt est toujours central mais on voit l’apparition d’autres phénomènes, la consultation, le travail sur place, la participation à des animations, à des ateliers, avec à chaque fois des publics qui se superposent ou qui au contraire sont très différents.

Nous avons tiré de cette étude quelques leçons pour l’action intitulées, dans un article de Livres hebdo, « Les sept piliers de l’efficacité » (ils figurent dans la synthèse de l’étude). Je vous les énumère :  À fréquentation importante, moyens conséquents  La bibliothèque crée son public  Faciliter des usages différents  La complémentarité, pas la concurrence  Proposer une offre variée, actualisée, adaptée  Aménager un lieu accueillant pour tous  Rendre visible la bibliothèque et ses services

Rien de révolutionnaire dans ces leçons, mais les retours qui nous on été faits, c’est que l’important était de le démontrer et de l’écrire. Comme le dit Véronique Heurtematte dans Livre hebdo « Tout cela va sans dire mais cela ira encore mieux en le disant ». C’était un peu l’objectif.

Véronique Flageollet-Casassus

À la suite de cette étude, qui a été très mûrie et a impliqué beaucoup de monde, le Conseil général a proposé de mettre en place des aides aux projets des établissements, à partir des conclusions de l’étude. Des critères ont été déterminés pour soutenir ces aides aux projets. Ils se sont basés sur les résultats de cette étude. Voilà ce que je voulais dire en conclusion de ce qu’a dit Diane, qui est coordinatrice de cette étude.

Diane Roussignol

Pour conclure de mon côté, le fait d’avoir mis en place ces études conforte une posture de conseil auprès des bibliothèques du Val d’Oise, une posture de conseil et non de prescription. Nous avons également tiré de ces études un certain nombre de formules chocs qu’on utilise en conseil. Je vous les livre pour conclure. La première, tirée de l’enquête Usages et usagers :  « une bibliothèque tous les quarts d’heure ». Tous les gens nous ont dit mettre moins d’un quart d’heure pour aller à la bibliothèque, en voiture ou à pied.  La deux et la trois vont ensemble :« On ne saurait se satisfaire d’un public satisfait » et« la bibliothèque crée son public ». Donc attention à ne pas rester en cercle fermé avec son public.  « Les moyens sont nécessaires mais pas suffisants ».  « Dépenser moins coûte plus cher ». Nous avons constaté que certaines communes sous-investissent dans leur bibliothèque, donc elles pensent dépenser moins. Mais en terme de résultat, cela ne rapporte pas puisque, comme elles reçoivent peu d’usagers, le prix de revient par usager est beaucoup plus important que pour des communes qui dépensent plus mais reçoivent beaucoup plus de monde.  Et enfin, « 2 millions d’entrées dans les bibliothèques », c’est le chiffre tiré de la semaine de comptage sur 2009 soit, comme le rappelle souvent Cecile Le Tourneau, autant que le parc Astérix.

Alain Duperrier

L’expression un peu rapide dans le cadre d’un exposé pourrait donner le sentiment que l’étude ne fait que renforcer les convictions que nous avons les uns et les autres. La grande valeur de cette étude, c’est que, derrière, il y a une démarche scientifique complète, avec des outils d’interrogation sociologique qui sont très forts et qui posent une assise à nos propres discours. Elle donne des éléments objectifs pour porter nos discours. Quand bien même il a été redit ce matin que tous les projets étaient contextualisables, il me semble que cette étude est renouvelable partout, les enseignements que vous tirez ont une portée nationale, on n’interroge pas spécifiquement le contexte valdoisien. Vous parliez, Madame, du Service de l’innovation du département. Je trouve que cette étude a une portée nationale, dans quelle mesure il ne s’agit pas d’une responsabilité de l’Etat ?

Fabien Plazannet, Chef du département des bibliothèques au Service du livre et de la lecture

Il n’était pas prévu que j’intervienne, mais puisque vous demandez à l’État ce qu’il essaie de faire pour les bibliothèques et sur l’innovation en particulier, je répondrai d’abord que, bien évidemment, l’étude que la bibliothèque départementale a faite est extrêmement intéressante, par sa démarche et par ses résultats. Le ministère de la culture pourrait s’inspirer de cette étude pour d’autres travaux, notamment différentes études thématiques que nous sommes en train de lancer, en complément de l’enquête statistique annuelle. L’enquête statistique annuelle est en effet une opération lourde, riche, qui mobilise beaucoup de monde mais dont le principal défaut est d’être essentiellement quantitative. On reste ainsi parfois sur sa faim dans les résultats proposés puisque l’on n’a pas d’éléments qui permettent d’aller plus loin et de comprendre ce qu’il y a derrière les démarches des uns et des autres. Je voudrais signaler plus particulièrement deux études qualitatives, l’une en cours, la seconde sur le point d’être lancée : l’offre de livres numériques dans les bibliothèques publiques à l’étranger, la seconde porte sur les actions des bibliothèques en matière d’éducation artistique et culturelle. D’autres études sont en projet, mais le SLL ne peut pas en lancer trop à la fois en raison des coûts et des personnels mobilisés. Igor Groudiev, responsable de l’Observatoire de la lecture publique, dont une des missions est de dépasser le simple cadre statistique qu’on avait jusqu’à présent, est dans la salle et pourra répondre à vos questions.

Par ailleurs, je voudrais signaler que le Service du livre et de la lecture a créé l’an dernier un poste de conservateur sur les bibliothèques innovantes. Ma collègue Marine Rigeade, ici présente, a pour mission de travailler à partir des statistiques de la base quantitative dont nous disposons sur les bibliothèques et des autres sources disponibles pour produire un certain nombre d’éléments qualitatifs et pour essayer d’aller plus loin dans la connaissance des bibliothèques et de leur action. Elle s’intéresse actuellement à plusieurs sujets, notamment la question des horaires d’ouverture. Voilà très rapidement ce que nous essayons de faire avec des moyens limités. Nous souhaitons enfin développer un certain nombre de partenariats avec les acteurs que vous êtes, l’ADBDP et les autres associations de bibliothécaires qui ont une expérience à faire partager.

Alain Duperrier

Je me réjouis de toutes ces perspectives et de notre convergence de point de vue sur le fait que cette étude du Val d’Oise a en réalité une portée nationale. Nous allons reprendre le fil de nos interventions avec Pierre Franqueville dont je vous invite aussi à lire l’article paru dans le BBF. Pour résumer, vous avancez l’idée que, pour que les bibliothèques se parent de leurs plus beaux atours et répondent mieux aux besoins de la société, il conviendrait d’abord qu’elles commencent par se déshabiller quelque peu de certaines de leurs rigidités. D’ailleurs votre article commence par cette phrase « Concevons nous des bibliothèques répondant aux besoins actuels et futurs ? » La réponse est dans la question ?

Pierre Franqueville

Bonjour à tous. C’est compliqué d’innover car c’est compliqué dans nos quotidiens de se donner le temps. Innover, c’est changer de système de référence, c’est se faire violence, c’est changer de regard, d’échelle. Je peux vous raconter, très modestement, comment, à l’agence, on envisage certaines réflexions à partir d’une pratique de conseil dans la culture depuis 25 ans. Qui sommes-nous ? ABCD est une agence qui existe depuis 1986 et qui travaille sur deux échelles de territoire. Sur l’échelle territoriale, les villes, les agglomérations, les départements, les régions, et bien sûr le territoire national. C’est une réflexion liée à l’aménagement culturel et artistique du territoire, qui consiste à apporter aux élus une aide sur les prises de compétence, sur les audits, sur les études stratégiques de définition. C’est l’échelle globale du territoire qui est ici questionnée.

Le second mode d’intervention, c’est d’être un intermédiaire sur les équipements qui se créent. On vient assister les collectivités quand elles ont besoin de réaliser un équipement, notamment une bibliothèque. Je vais focaliser mon intervention sur les départements dans le domaine la lecture publique. ABCD a évalué la politique de lecture publique menée par le département du Nord il y a un an. On réalise en ce moment une évaluation identique pour le département du Gard ainsi qu’un plan de développement de la lecture dans l’Ardèche. Des missions qui consistent à prendre du recul par rapport à un territoire sous une focale particulière qui peut être la lecture publique. Il s’agit de missions d’observation, d’évaluation, de regard critique qui consiste à observer et à conclure sur un certain nombre de pistes stratégiques et d’aide aux décisions des élus et des professionnels.

Le second niveau d’intervention est plus micro, il s’attache à réaliser des équipements : la bibliothèque multimédia de Limoges, la bibliothèque Émile Zola, tête de réseau de Montpellier, ou des équipements plus petits, comme Thionville qui portent le nom de troisième lieu, j’y reviendrai. On a travaillé aussi sur la refonte de la bibliothèque du Havre dans Le Volcan, ce magnifique bâtiment d’Oscar Niemeyer, de la remise aux normes avec réaménagement de la bibliothèque de Cherbourg, voire de plus petites bibliothèques telle que celle du quartier de la Marine à Colombes, voire des sortes d’OVNI dans le territoire culturel français, tel que le pôle du livre de Saint Mihiel, sur une thématique liée au patrimoine écrit, pour le département de la Meuse.

Pourquoi faire de la veille est une activité compliquée ? On se situe à deux échelles de temps différentes. Être en veille pour innover, c’est se sortir de son quotidien professionnel et se dire qu’il y a une échelle de temps qui permet de réfléchir d’une façon autre. Il faut clairement déconnecter ces deux pratiques de l’agence : l’agence quotidienne, qui répond à des demandes et l’agence qui aime réfléchir sur les sujets qui sont les siens. Bien entendu, il y a de la porosité entre les deux, les projets que les collectivités nous confient nous aident à valider, à infirmer, à réfléchir mieux sur des principes d’innovation.

Alain Duperrier m’a demandé de partir de l’article intitulé « La bibliothèque minimale » publié dans le BBF et dédié au thème de l’innovation dans le domaine des bibliothèques. Qu’est ce qui a motivé cet article ? On s’est aperçus, durant notre carrière d’observateurs des bibliothèques publiques, qu’il y avait souvent une déformation opérée par les usagers. Cette notion de déformation m’intéressait beaucoup. Je l’ai observée sur de petits équipements, voire de plus gros. La dernière fois que nous avons observé ce phénomène de la déformation, par le biais d’un diagnostic un peu fin, c’est la BPI. Thierry Grognet, directeur à l’époque, nous a demandé d’observer l’équipement d’une façon un peu critique. On a observé qu’il y avait la BPI telle qu’elle existait dans sa configuration architecturale et mobilière, telle qu’elle est sortie de la refonte en 2000 et qu’il y avait la BPI telle que les lecteurs se chargeaient de la déformer C’est cet écart que nous observions entre les intentions du professionnel qui gère, les intentions de l’architecte qui aménage et les intentions des lecteurs qui prennent les lieux comme pratiquement un fait de guerre et qui détournent cet équipement. Ce détournement nous intéressait beaucoup. On pourrait se contenter de dire que le principe de l’innovation consiste à suivre les lecteurs. A suivre ceux qui détournent ces équipements et à les interroger en leur disant « Puisque vous détournez, vous avez peut-être une idée de ce que vous souhaitez ». Mais l’observation est une chose, la parole du lecteur en est une autre. Il n’y a pas d’analyse prospective chez le lecteur car ce dernier veut quelque chose d’immédiat, il n’y a pas de tentative d’innover de la part du lecteur. Le souci du lecteur n’est pas d’innover mais d’occuper les lieux en détournant ce qui existe. Une façon d’innover, consiste à alors revenir vers ce lecteur et à l’interroger.

Partons d’un autre exemple d’équipement pour illustrer une autre façon d’innover. Le travail mené par ABCD à Thionville est parti d’une double commande de la part des élus : d’une part, réaliser un centre artistique de pratique numérique dans une friche à proximité du centre-ville et d’autre part bâtir un projet de médiathèque municipale assez conventionnel. Concernant la bibliothèque, les élus avaient souhaité qu’on ne travaille pas avec les professionnels du lieu, ce que nous avons d’ailleurs trouvé scandaleux. On a avancé sur les deux projets parallèlement. A un moment, on s’est sentis en inadéquation budgétaire avec les ressources de la collectivité Les élus nous ont d’ailleurs dit « C’est magnifique ce que vous proposez mais on n’a pas les moyens de financer cela ». Un élu, très en empathie avec le milieu artistique et culturel territorial, nous a dit « On est engagés politiquement pour faire ces deux types d’équipement, est-ce qu’on ne peut pas imaginer un équipement qui conjuguerait les deux institutions ? On a imaginé cet équipement qui n’était ni une médiathèque ni une centre d’art, on a imaginé un OVNI, un programme de médiathèque déformée, des forces complémentaires ont travaillé pour qu’il y ait une déformation et du centre d’art et de la médiathèque. En cherchant à m’informer sur cette bizarrerie qu’on était en train d’inventer, lors d’une recherche que je menai parallèlement sur les travaux des sociologues et urbanistes prospectifs je suis tombé le mémoire de l’ENSSIB que Mathilde Servet venait de soutenir. On s’est rencontrés et immédiatement nous partis sur cette idée de Troisième Lieu qui recoupait mes propres préoccupations d’évolution des équipements culturels, pas seulement des bibliothèques. Je rappelle que Ray Oldenburg est un urbaniste sociologue américain des années 70 qui voulait lutter contre l’éparpillement des banlieues américaines, en retrouvant des lieux qui ne soient ni la maison ni le bureau, d’où l’invention du troisième lieu, mais une sorte d’espace un peu libre où il y a une sorte d’atténuation naturelle des différences sociologiques, raciales, économiques, philosophique, etc. C’est une très belle idée que cette idée du troisième lieu. On est partis sur cette idée, on l’a contextualisée très fortement par rapport à Thionville et on a fait ce programme. Depuis d’autres programmes de troisième lieu ont repris l’idée. Le risque serait de modéliser le Troisième Lieu et d’en couvrir le territoire. Il nous est apparu également que le travail de Benchmark effectué par Mathilde Servet, consistant à aller voir à l’extérieur du territoire français des réalisations différentes des nôtres, de rencontrer des acteurs qui se donnaient une très grande liberté pour bâtir des équipements motivés par d’autres réflexes professionnels, était aussi une ressource intéressante. Je résume : interroger les usagers, oui c’est bien, aller observer ce qui se passe à l’extérieur, oui c’est bien, mais on risque de reproduire des modèles qui ne sont pas les nôtres et de se heurter à un très fort besoin de contextualisation. Donc comment faire pour innover ? Je dis que c’est compliqué d’innover en tombant juste. Il m’a semblé que la notion de troisième lieu donnait une piste de réflexion importante. Cette piste me semble être d’interroger le thème de l’« urbanité ». En quoi consiste cette réflexion ? Il faut procéder à un moment donné à une sorte d’inversion de la méthode. Il ne s’agit plus d’interroger les bibliothécaires en leur demandant « À quelle bibliothèque parfaite pourrions-nous aboutir », mais de renverser la chose, en interrogeant la cité et les acteurs de la cité en la personne des urbanistes prospectivistes comme François Ascher ou Marcel Roncayolo, … qui s’interrogent sur les besoins qu’un territoire a, et notamment que la cité a. Ils pointent le doigt sur des évolutions macro-urbaines et surtout macro-temporelles et se posent la question « Qu’est-ce qu’il faut à nos cités pour assurer le rôle que l’on attend d’elles, tout en respectant une obligation de développement harmonieux, soutenable ? ». Toute cette idée est partie de là, il faut moins se poser la question de ce que les bibliothécaires veulent, mais de ce que la cité souhaite comme bibliothèque. La conclusion est qu’il est nécessaire d’adopter pour répondre à cette question une sorte de regard macro-urbain. C’est un exercice de déterritorialisation de la question, à l’extérieur de la profession des bibliothécaires.

Une seconde étape a été de travailler avec Patrick Bazin qui venait de prendre la direction de la BPI. Il nous a dit dans nos conversations (j’outre un peu son propos pour mieux me faire comprendre) que la bibliothèque ne l’intéresse pas dans sa définition restreinte. Pour lui la bibliothèque est plus globalement une « maison du savoir », son objet premier est cognitif. Il se pose la question : « De quelle maison du savoir avons-nous besoin pour avancer dans notre propre histoire contemporaine ? ». Il se pose la question « Est-ce que les bibliothèques ne sont pas les maisons du savoir de demain ? ».

Mais finalement n’y a-t-il pas là une combinaison entre deux objectifs : se poser la question du troisième lieu et se poser la question des maisons du savoir, n’est-ce pas se poser la même question, celle d’une sorte d’élargissement de la configuration et de la définition de nos bibliothèques publiques ? Au fond, est-ce qu’il n’y a pas en germe, dans nos bibliothèques, à la fois les outils et sociaux et cognitifs qui permettent d’apporter à la cité un outil dont elle a besoin et qu’elle ne trouve nulle part ailleurs ? Finalement ce travail de veille de l’agence que nous essayons d’injecter dans nos programmes d’équipement et dans nos réflexions sur les territoires se nourrit de cette réflexion qui se construit au fil des expériences que nous avons avec les bibliothèques et les urbanistes. Il y aurait une sorte de poursuite un peu asymptotique de se dire « Quelle est la bibliothèque idéale ? » J’ai écrit dans un article, il y a longtemps, « Il n’y a pas de bibliothèque idéale, il faut la construire au fur et à mesure que l’histoire avance ».

J’ai tenté, dans l’article dont parle Alain Duperie, de me poser la question à l’envers. Prenons une bibliothèque actuelle, qu’est-ce que je dois enlever à cette bibliothèque pour retrouver ce qui fait le cœur des compétences de cet équipement et des bibliothécaires que je dois maintenir ? Quelles sont au contraire les compétences qui petit à petit vont s’enlever parce que l’histoire va les enlever toute seule. L’argument est là. Déshabillons, rendons minimale la bibliothèque telle que nous l’observons aujourd’hui, pour qu’elle révèle le noyau génétique qui fait que c’est toujours un équipement dont la cité a besoin aujourd’hui et petit à petit enlevons les autres qualités qui sont des qualités aujourd’hui superfétatoires. C’est là où je posais la question de savoir si, dans cette espèce de jeu programmatique que nous menons sur nos équipements dans nos études, nous ne pouvions pas faire ressortir ce qui forme véritablement le patrimoine génétique de nos équipements du livre. Il me vient l’idée que la grande plasticité de ces équipements du livre, leur patrimoine génétique ainsi que l’ingénierie professionnelle dont disposent les bibliothécaires forment assez naturellement une sorte de terreau assez solide pour que et les maisons du savoir et les maisons ouvertes qu’on peut désigner comme « troisième lieu », invitant à des pratiques sociales fortes, constituent les deux vecteurs qui nous permettraient de définir la bibliothèque de demain. Cognitif et social, c’est finalement le même combat. Je m’arrête là.

Alain Duperrier

La question du cheminement, de la stratégie m’interroge. Je vais témoigner d’une expérience assez couramment pratiquée par les uns et par les autres. Quand on tient un projet, on est tellement contents de le tenir, d’avoir convaincu les élus qui sont rassurés par l’objet que l’on pose là que je n’ose pas leur dire « on va déshabiller, gardons simplement la matrice, on va contextualiser, avant de construire votre projet qui est beaucoup plus transversal ». Je crois que c’est une erreur fondamentale. On évoquait la perception qu’ont les décideurs de la lecture publique, c’est ce qu’on leur vend. Je pense qu’ils attendent autre chose. Si j’avais un discours et des pratiques plus audacieuses, peut-être que des programmes allant plus loin que la reproduction de l’existant verraient le jour sur le territoire.

Pierre Franqueville

On a parfois l’impression qu’innover c’est aller chercher à l’extérieur des qualités qu’on va importer dans le modèle qui est le nôtre. Je voudrais dire le contraire. Il faut observer à l’intérieur de nos équipements, si modestes soient-ils. La bibliothèque a cette force qu’elle pourra résister à l’histoire si on arrive à pointer du doigt les qualités qui font que sa durabilité est assurée. Prenons un exemple : les villes auront besoin d’acteurs pour animer le travail de contribution dont nos territoires ont besoin. Est-ce que les bibliothécaires ne disposent-ils pas de cette ingénierie de la contribution, est-ce qu’ils ne savent pas organiser au sein de la population ces logiques de la contribution et les mettre en œuvre, que ce soit au niveau du savoir, des pratiques sociales etc. ? La question est donc : est-ce que la bibliothèque n’est pas un espace idéal pour mettre en œuvre ce savoir-faire et révéler cette qualité dont disposent souvent les professionnels du livre ? Ce n’est qu’un exemple.

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