CR journées d'étude Tables rondes

La territorialisation en BDP, où en est-on ?

 

Intervenants

Annie Dourlent, directrice de la Bibliothèque départementale d’Ille-et-Vilaine

Didier Guilbaud, directeur de la Direction du livre et de la lecture de Touraine (Indre-et-Loire)

Amandine Jacquet-Triboulet, Bibliothèque départementale d’Eure-et-Loir

Modération de la rencontre assurée par Dominique Lahary, directeur de la Bibliothèque départementale du Val d’Oise

 

 

Dominique Lahary

En ouverture de cette table ronde, je passe la parole à Didier Guilbaud pour présenter les résultats d’une enquête adressée aux BDP au début de l’été pour préparer ces journées d’étude et repérer les bibliothèques ayant adopté une démarche de territorialisation.

Didier Guilbaud

Cette enquête n’a pas un caractère scientifique et ne permet pas de restituer des pourcentages significatifs sur l’ensemble des BDP à partir des seules 43 réponses obtenues (ce qui reste toutefois un score très honorable). Sur ces 43 réponses, 25 BDP affirment avoir une démarche de territorialisation. En excluant la BDP de la Drôme qui a entamé une démarche de cette nature depuis 1982, on constate que celle-ci s’affirme dans les BDP depuis 10 ans et plus particulièrement depuis 2004.

Une interrogation est posée dès le départ : lorsqu’on parle de territorialisation ne parle-t-on pas, déjà ou encore, de sectorisation ? Les annexes construites sur le territoire, avant même la décentralisation, est-ce de la territorialisation ou de la sectorisation ?

La démarche de territorialisation est-elle une démarche volontaire de la BDP ou une démarche impulsée par le Conseil général ? D’après les réponses obtenues, elle serait plutôt impulsée par les BDP « mais rejoint la politique du Conseil général » . Cette démarche de sectorisation/territorialisation est construite depuis plusieurs années, dans les BDP qui l’évoquent, sur la base de différents secteurs en rejoignant la démarche du Conseil général dans le domaine social et des routes. Une démarche, plus récente, se traduit par une impulsion des conseils généraux, à la suite d’études ou d’audit, pour transposer ce qui se fait dans le social dans le domaine culturel, et en particulier dans les BDP. Cette impulsion peut aussi être donnée en partie par le Conseil général et en partie par la BDP, avec parfois des conventions État/Conseil général ou des conventions Communauté de communes/Conseil général, depuis 1982 et 1985.

Quelle est la géographie de la territorialisation ? On constate un redécoupage du territoire, souvent calqué sur les communautés de communes, avec parfois pour objectif la création de bibliothèques de proximité, médiathèques ouvertes ou lieux décentralisés fermés au public, mais avec des missions plus larges que celles des précédentes annexes de BDP. On assiste, de manière significative, à l’émergence d’un service d’action territoriale au sein de la BDP sans que celui-ci ait nécessairement une position hiérarchique mais plutôt un rôle de coordination. Il peut s’agir d’un service à part entière ou dépendant d’un autre service (animation, formation, ressources documentaires). La gestion du territoire par la BDP induit la nécessité de la création de postes nouveaux et une répartition du territoire entre les bibliothécaires et les pays ou communautés de communes. Les bibliothécaires sont qualifiés de « référents territoriaux », en lien dans l’organigramme avec la direction et les responsables administratifs.

En ce qui concerne l’organisation de la BDP, on note plutôt une gestion centrale pour ce qui ressort des techniques administratives et logistiques et une gestion déconcentrée, voire décentralisée, pour l’action territoriale : la BDP 66, par exemple, va créer à terme 10 bibliothèques communautaires qui deviendront des « maisons de service public ». D’autres appellations sont également indiquées par les répondants : « bibliothèques tête de réseau », « points d’appui », « bibliothèques municipales associées ».

Quelles sont les actions mises en valeur par cette territorialisation ? Globalement, ce sont surtout le suivi et le conseil qui sont clairement affichés dans le rôle qu’occupent les référents réseau ou référents bibliothèque sur le territoire. Il s’agit du suivi de l’état des bibliothèques (collections, inventaire, désherbage), des échanges (tournées de bibliobus ou sur place, réservations, recherches bibliographiques, expositions) et des conseils dans le domaine de l’animation, de la bibliothéconomie, de l’incitation à la formation et des relations avec les élus locaux. Cela peut se traduire, le cas échéant, par des réunions de secteurs pilotés par les référents. Pour la desserte, on note l’abandon progressif du bibliobus, la suppression du prêt direct au profit d’un accueil sur place dans les lieux décentralisés et un assouplissement des échanges.

Globalement, sauf exception, on ne note pas de modification de la résidence administrative du personnel ou de modification administrative partielle lorsqu’il y a création d’antennes ou décentralisation de l’activité dans le cadre de la coopération avec les communes. Seulement deux ou trois cas de rattachement direct du personnel au territoire concerné sont envisagés.

Les organigrammes soulignent l’importance des catégories B qui, de par leur rôle de référent, sont les plus concernées par la territorialisation. On assiste aussi à l’arrivée de responsables par secteur pour les têtes de réseau ou antennes décentralisées.

Dans l’enquête, on distingue une opposition entre les arguments en faveur d’une organisation fonctionnelle et ceux en faveur d’une organisation territoriale. En faveur d’une organisation fonctionnelle : la structure actuelle des emplois qui semblerait « incompatible avec la territorialisation », l’unité d’action de la BDP (la territorialisation laisse craindre la disparité entre les territoires), et globalement un sentiment d’absence de maturité de la territorialisation dans les conseils généraux. En faveur de la territorialisation : « l’avenir du management », la responsabilisation des agents sur un territoire et la proximité avec le public. Les moyens font également pencher vers la territorialisation si elle est clairement édictée : lorsqu’un projet est piloté au départ par le conseil général, on note le plus souvent une augmentation des moyens et du nombre d’agents.

Des collègues soulignent que la territorialisation permet une meilleure lisibilité dans l’institution, notamment pour tout ce qui est dynamique transversale, un repositionnement du conseil général par rapport à la BDP, avec un meilleur partage des tâches entre les communes et le département (par exemple, avec une incitation des communes à développer leur propre réseau de lecture publique, la création de médiathèques de pays, l’aboutissement de plans de développement).

Les difficultés proviennent, pour certains, d’un départ trop rapide (la territorialisation « maison », vue par la BDP, telle qu’elle avait été pensée il y a quelques années ne correspond plus aujourd’hui aux communautés de communes ou aux pays). Les changements de partenaires (notamment des élus) posent également problème, car ils nécessitent à chaque fois de nouvelles explications pour poursuivre la territorialisation. Autres problèmes évoqués : la raréfaction des finances publiques, l’écart entre la volonté politique et la contrainte des moyens et la gestion du facteur temps.

Dominique Lahary

Merci Didier pour cet exposé concis. La table ronde va maintenant s’organiser en trois temps : avant, pendant et après la territorialisation. Premier temps : que signifie la territorialisation dans votre département, pour votre conseil général et comment cette idée est-elle née dans votre BDP ?

Annie Dourlent

La territorialisation dans notre département couvre trois aspects :
- une décision de déconcentrer la bibliothèque départementale sur cinq sites de service public ;
- une sectorisation : chaque assistant ou assistant qualifié a un territoire en charge, organisé autour d’EPCI, dont il est le bibliothécaire référent.
- le schéma départemental de la lecture publique, adopté dans une forme définitive en juillet 2007, qui donne comme une des missions principales de la BDP l’incitation à faire travailler ensemble les bibliothèques à l’échelle d’une communauté de communes, qu’elles aient ou non la compétence lecture publique.

Un mois et demi après mon arrivée à la BD, j’ai rédigé un rapport où je constatai, grâce à une étude faite durant l’été, de très fortes inégalités de traitement liées notamment à la force centripète autour de Rennes : si la desserte par bus concernait de manière égalitaire tout le département, les venues en formation, l’emprunt d’expositions, les échanges plus fréquents avec la BDP ne concernaient eux qu’un grand rayon de 30 km autour de Rennes. J’ai alors proposé de réfléchir à des sites multiples sans, à l’époque, dire s’ils seraient déconcentrés, décentralisés, ouverts ou non au public. L’équipe a adhéré au principe. Un audit, réalisé par un laboratoire de géographie, a conduit, en 2002, à la décision de déconcentrer la bibliothèque départementale sur quatre sites. Nous étions alors 22 salariés à la BDP : il était alors impossible d’éclater en quatre sites sans création de postes, sans renforcer les budgets. Nous avons eu la chance de pouvoir construire ce budget juste avant les fortes restrictions budgétaires dans les conseils généraux. Avec un effectif actuel de 41 salariés, nous sommes passés d’un à huit cadres A.

Didier Guilbaud

Il y avait déjà territorialisation, en Indre-et-Loire, avant même la décentralisation puisque dès sa création, en 1946, la BCP était divisée en trois sites (Tours, Loches et Chinon). Au départ, les services aux écoles, le prêt de livres aux bibliothèques, le prêt direct, etc. étaient éclatés entre plusieurs personnes pour une même commune. En 1998, ces activités ont été regroupées sous la responsabilité d’une seule personne par commune. Ensuite – nous avions un effectif d’environ 50 salariés, donc une relative aisance du côté du personnel –, nous avons regroupé les activités d’un secteur géographique donné, confié à un bibliothécaire. Mais nous nous sommes rendus compte que cette sectorisation n’avait pas d’identité politique : nous avons ainsi profité de la création des communauté de communes pour caler notre organisation territoriale sur celles-ci – en Indre-et-Loire cela correspond le plus souvent aux cantons, nous avions donc les mêmes acteurs politiques. De multiples interrogations ont été soulevées par les catégories B sur les conséquences de ces modifications sur le travail du personnel, notamment avec la création des bibliothèques municipales associées et la disparition du bibliobus. Ce mouvement continue actuellement avec la création de deux bibliothèques municipales associées dans trois sites de la BDP et deux nouvelles pour cette année. Dans un rayon de 20 km environ, les bibliothèques peuvent trouver un relais départemental. À la suite des interrogations du personnel, nous avons décidé, avec le directeur général, de faire un audit. Il a permis d’étudier globalement l’état de la politique départementale et a donné lieu à la mise en place d’un plan de développement de la lecture, réaffirmant et confirmant les orientations précédentes de territorialisation et permettant de repositionner le personnel sur ses nouvelles tâches. Le choix retenu est d’abord celui d’une organisation territoriale.

Amandine Jacquet

Un audit, effectué il y a environ trois ans à la BDP, a débouché sur un diagnostic de la lecture publique en Eure-et-Loir avec trois axes (action culturelle/territorialisation/mise en place d’un réseau informatique départemental et d’un portail internet), devenu le schéma de développement de la lecture publique. La territorialisation s’est alors mise en place sans découpage territorial particulier à l’échelon départemental. Le service social avait le sien, le nôtre était différent et certains services ne sont pas du tout territorialisés. Notre découpage respecte avant tout les intercommunalités puis les pays.

Annie Dourlent

Le glissement des bibliothécaires vers un nouveau rôle de bibliothécaire référent est une mutation importante dans le métier. Au départ, leur rôle, à travers les tournées de bibliobus, était surtout centré sur le choix des documents alors que le conseil en développement était fait par le directeur, seul cadre A à l’époque. L’installation de bibliothécaires référents nous a conduits à la mise en place d’un stage « Relations de conseils », accepté par la DRH, en 2006, stage auquel toute l’équipe a participé (10 jours au total). Mais actuellement, dans l’équipe, tous les cadres B ne se sont pas saisis de la même manière de leur rôle de cadre référent.

Dominique Lahary

Comment, dans ces différents types de territorialisation, les services aux bibliothèques sont-ils opérants ? Avec quelle organisation interne ? Quelle gestion des collections ? Avec quels changements de fonds notamment en matière d’organigramme ?

Annie Dourlent

Pour l’organisation des services aux bibliothèques, la grosse différence provient de l’arrêt de la desserte par bibliobus, au fur et à mesure que nous ouvrons des sites plus proches des usagers. L’antenne de Fougères a ouvert sans bibliobus, l’antenne de Bécherel ouvrira en juin 2008 également sans bibliobus et, pour l’antenne de Rennes, toutes les bibliothèques basculeront en accueil sur place en 2008. Un aspect important est à signaler dans les services aux bibliothèques : chaque antenne de la BDIV sera dotée d’une salle de documentation professionnelle, afin d’aller au plus près des usagers, non seulement pour la desserte, mais, surtout, pour l’assistance professionnelle et le conseil. Ainsi, nous avons déjà largement entamé l’organisation des formations sur l’ensemble du territoire. Après le stage de 2006 pour la formation de bibliothécaires référents, il est apparu que nous avions besoin de nous doter d’outils. Sur le mode de « groupes projets », constitués à l’intérieur de la Bibliothèque départementale, des fiches diagnostic type ont été établies : une pour les bibliothèques, une autre pour un secteur, et une troisième pour évaluer les collections d’une bibliothèque. Un outil est actuellement en cours de réalisation, la « malette du référent », véritable kit du bon bibliothécaire référent. Pour la gestion des collections, nous avons choisi de ne pas avoir de budgets répartis par site. Nous avons gardé une politique documentaire et une base bibliographique départementale. Chaque agent de catégorie B est responsable d’un secteur d’acquisition pour l’ensemble du département. Nous avons des réunions d’acquisitions collectives (secteur jeunesse, littérature adultes, documentaires adultes). Chaque cadre A, responsable d’antenne, a une double responsabilité à la fois géographique et transversale sur les collections : la responsable de l’antenne de Rennes est responsable des documentaires adultes, celle de Bécherel des collections jeunesse… L’implication des sites dans l’élaboration de l’offre à leur public se fait en amont par l’élaboration, lors de la répartition budgétaire, de grands secteurs de la documentation en nombre d’exemplaires. Un tableau fixe les objectifs de l’année en nombre d’exemplaires par catégorie et par site. Nous tenons beaucoup au principe de politique documentaire départementale et sommes dans la déconcentration plutôt que dans la décentralisation. Toutes les antennes sont multi supports et ont fait l’objet d’un ajustement collectif pour le nombre de documents prêtés selon le type de bibliothèques, à partir de la typologie créée par l’ADBDP.

Amandine Jacquet

Un groupe de référents se réunit deux fois par mois, depuis deux ans, dans une démarche de création d’outils. En début d’année, chaque référent négocie ses objectifs avec la direction en ce qui concerne le territoire : par exemple, pour un secteur de 12 bibliothèques, nous décidons de la mise en place d’un équipement structurant (un équipement doté de moyens par une collectivité pour un bassin d’habitants donné). Le référent doit soutenir cette commune pour l’aider à gravir des échelons définis (qui commencent par l’aménagement, la signalétique, le tri et qui débouchent sur une réflexion autour des acquisitions, du développement de la collection avec des politiques d’acquisitions complémentaires entre la BDP et la commune en question). Ces étapes franchies, une convention est signée entre le département et la commune et débouche, pour un secteur, sur un contrat d’objectifs lecture (COL) intégrant le contrat départemental de développement intercommunal (CDDI), dispositif de convention avec le département qui va au-delà de la lecture publique et qui est également un mécanisme de subventions. La politique d’acquisitions sera menée en interne, en 2008, avec l’arrivée d’un cadre chargé de projets. Nous avons déjà mis en place une « nouvelle desserte » (mise à disposition par commune de 0,8 livres/habitant, avec un minimum de 1 000 livres déposés, en tenant compte des bassins de population). L’objectif est de vider nos magasins : il y a deux ans nous avions encore 50 % de notre fonds en magasin, actuellement nous n’en avons plus que 35 % et nous visons les 10 %. Pour y arriver, nous avons établis des quotas par type de d’ouvrages et par catégorie de la Dewey.

Didier Guilbaud

Dans le prolongement de l’audit, les deux antennes de Chinon et de Loches ont servi de modèles pour la réorganisation. Nous avons créés quatre territoires de lecture avec au sein de chacun d’eux un personnel globalement composé des catégories B. Ces agents ont été baptisés « animateurs de réseau ». Chaque animateur de réseau a une responsabilité d’accompagnement des bibliothèques sur un réseau intercommunal. Les animateurs de réseau sont regroupés dans de petites équipes, une dizaine de personnes maximum, intitulées « Territoire de lecture » : il y a donc un territoire de lecture à Chinon, un à Loches et deux à Tours qui cohabitent dans le même bâtiment. Cette cohabitation n’est pas sans poser de problèmes : si pour le conseil et le suivi des bibliothèques les attributions sont claires, elles le sont moins pour la gestion des collections. Depuis plusieurs années les budgets sont déjà entièrement décentralisés et nous nous dirigeons vers une décentralisation territoriale sur la base de quatre territoires. La logistique de transport des ouvrages est rattachée à chaque territoire, en aval, et, en amont. une équipe de direction adjointe regroupe toutes les orientations transversales (l’action culturelle, la communication et la formation qui dépendent directement du directeur). L’affirmation de l’organisation par les territoires est atteinte mais la difficulté qui apparaît concerne la gestion des collections. Il existe cependant une unité générale de la politique documentaire au sein de l’équipement (même catalogue, même site web). Le lien entre toutes les équipes d’acquéreurs est effectif par l’inscription de la politique d’acquisitions dans un plan de développement des collections qui n’existait pas auparavant. Des réunions d’équipe de direction (le directeur, son adjointe et les responsables de territoires) permettent d’harmoniser la politique d’acquisition sur l’ensemble du territoire.

Dominique Lahary

Dans le cadre des démarches engagées, quelles sont vos premières observations ? quelles sont les transformations observées au sein de l’équipe et de la hiérarchie ? Comment les bibliothèques ont-elles accueilli ces évolutions ? Quels sont les changements constatés par rapport à l’autorité politique et administrative du conseil général ?

Didier Guilbaud

J’ai deux types d’observations à faire : l’une concerne l’équipe de la BDP, l’autre le réseau. Pour l’équipe, il est clair que chaque animateur de réseau a sa personnalité et sa manière de s’engager dans cette nouvelle politique : il y a évidemment des réticences et des personnes qui n’arrivent pas à imaginer faire autre chose que de la gestion de collections. Nous avons des réseaux moins bien accompagnés que d’autres. Néanmoins, globalement, le personnel s’est plutôt bien emparé de cette proposition d’autant plus qu’elle a fait l’objet de discussions préalables. Comme les bibliothèques sont mieux suivies, avec la mise en place de procédures clairement édictées et d’un organigramme revu avec des fiches de postes liées à ces modifications, chacun doit pouvoir se situer correctement dans l’organigramme et savoir quels sont leurs niveaux de responsabilité et leurs tâches. Le rôle des responsables de territoires, devenus chefs de services, facilite cette organisation et des missions, formellement définies, sur l’ensemble de l’équipe pour la directrice adjointe aident à la mise en place du dispositif et à apaiser les interrogation. Ceux qui s’engagent dans la territorialisation constatent tous que le retour des bibliothèques est plus positif qu’auparavant. Les bibliothèques savent qu’une même personne peut répondre à toutes leurs questions. Du côté de l’autorité politique, une meilleure lisibilité de notre action a été l’occasion d’un débat sur la mise en place d’un plan de développement.

Amandine Jacquet

Je rejoins Didier Guilbaud au sujet des difficultés du départ concernant l’élaboration de nouvelles fiches de poste. Les réticences des référents sont désormais effacées et un retour en arrière ne serait plus envisageable pour eux. Nous pouvons désormais effectuer un diagnostic d’ensemble annuel pour une bibliothèque car un référent connaît toute l’équipe et l’évolution du projet. Les agents sont amenés à développer leur technicité et leur capacité d’impulsion et sont beaucoup plus impliqués dans leur travail. Pour les élus, c’est une prise de conscience politique qui a attiré l’attention sur la BDP et lui a permis d’intégrer les contrats départementaux de développement intercommunal (CDDI). Nous avons fait voter aussi notre schéma de lecture départemental. Pour les villes de plus de 10 000 habitants, nous mettons en place des conventions spécifiques : la ville et son bassin de population, qui ne correspond pas forcément à l’intercommunalité, forment un territoire associé avec lequel on signe un Contrat d’objectif lecture de territoire associé (COLTA) La territorialisation a soutenu l’évolution du cœur de métier : une évolution qui va des collections vers le territoire et le public. Mais ceci s’est fait avec les référents et non avec le reste de l’équipe et nous nous retrouvons, de fait, avec une BDP à deux vitesses. Nous n’avions malheureusement pas envisagé ce problème au départ.

Annie Dourlent

J’évoquerai à nouveau l’organigramme pour pointer l’importance des territoires : quatre antennes existent actuellement, sans centrale, mais avec, à l’antenne de Rennes, des services communs. J’ai fait une guerre acharnée contre le terme de « centrale » car il n’y a pas de sites plus importants que d’autres. Chaque antenne a une responsabilité territoriale : les catégories B, en tant que bibliothécaires référents, jouent un rôle important sur leur territoire, mais, dans notre organigramme, le responsable d’antenne est la personne compétente pour analyser le territoire dans le cadre de la démarche de contrat de territoire avec les différents services du Conseil général. La Bibliothèque départementale analyse le projet présenté par l’EPCI, pose un diagnostic – la BD été reconnue pour la qualité de ses diagnostics territoriaux – et ce sont les responsables d’antennes qui portent, au cœur des territoires, la politique de lecture publique définie au niveau départemental. Les services communs (circuit du document, politique documentaire, plans de formation, outils d’animation) sont un pôle de ressources pour les antennes mais sans cette notion de centrale qui dirigerait les autres antennes. Cette organisation a été mise en place et portée par les élus, qui ont fait le choix d’un modèle d’antennes sans ouverture au public en restant sur les missions strictes du Conseil général, avec la conviction de développer les bibliothèques sur le territoire. Au fur et à mesure de l’arrivée des responsables d’antennes et d’interventions démultipliées, nous avons constaté une explosion de projets sur le département, une remontée du niveau des bibliothèques, la création de certaines d’entre elles. Le responsable d’antenne est également l’interlocuteur des EPCI. Progressivement, deux EPCI ont pris pleinement la compétence lecture publique et quatre ou cinq d’entre eux interviennent sur l’informatisation, l’animation, la mise en réseau des bibliothèques. Notre élu départemental, chargé de la lecture publique, est convaincu qu’il est possible d’inciter les bibliothèques à travailler ensemble, même à défaut de compétence lecture publique, et c’est la mission qu’il nous donne. Les premiers résultats sont extrêmement encourageants du point de vue du territoire avec une amélioration très nette du niveau de l’offre : l’intérêt essentiel de cette organisation étant de ramener les bibliothécaires au plus près de leurs usagers. Nous avons mis en place des réunions de secteurs, encore irrégulières, car il n’y a pas, pour l’instant, dans les fiches de poste l’obligation d’une réunion technique avec chaque bibliothèque au moins une fois par an mais nous y pensons ! L’assistance professionnelle de la BDIV est maintenant reconnue avec un changement positif de son image de marque auprès de nos usagers mais aussi auprès des élus. La déconcentration des services du Conseil général sur les sept pays d’Ille-et-Vilaine conduira à la création de sept agences départementales, qui devraient ouvrir au 1er janvier 2010, avec une déconcentration de l’ensemble des services. Les responsables d’antenne seront alors sous la responsabilité hiérarchique des responsables des agences départementales. Se posera alors la question (et c’est valable pour tous les services du Conseil général) de savoir comment conserver une unité et une cohérence de politique à l’échelon départemental.

L’organisation à l’épreuve des territoires

Table ronde avec des représentants institutionnels

Intervenants

Daniel Barroy, directeur régional des affaires culturelles de Lorraine
Valérie Gaye, chef du bureau du développement de la lecture, Direction du livre et de la lecture
Jean-Luc Gautier-Gentès, inspecteur général des bibliothèques
Emmanuel Serafini, chef du service Culture, Éducation, Jeunesse, Sport de l’Assemblée des départements de France (ADF)

 

Daniel Barroy, directeur régional des affaires culturelles de Lorraine

Je voudrais vous remercier, tout d’abord, d’avoir choisi la Lorraine pour vous réunir. L’ensemble des problèmes que vous pouvez rencontrer à des titres divers dans vos régions se trouve représenté dans cette région à la fois par sa structuration urbaine et aussi par le poids de l’histoire dont on sait qu’il peut être lourd, ici, en Lorraine. Il m’apparaît précisément que ces journées d’échanges entre les professionnels que vous êtes au niveau des départements doivent être pour vous, mais aussi pour les services de l’État en région, un véritable apport. Par-delà les réformes institutionnelles, qui se feront nécessairement, tout ce qui concerne l’organisation de la lecture publique sur le territoire nous place devant nombre d’évolutions importantes et que nous devrons piloter. Je n’ai aucune inquiétude car le réseau de lecture publique sur le territoire national représente le réseau dense des équipements culturels et, de surcroît, le plus souvent de proximité.

On pourrait faire un parallèle avec les maisons de la culture lancée par André Malraux. Ces maisons de la culture – dont on prévoyait d’en construire une par département – sont un réseau important dans le domaine du spectacle vivant mais aussi dans le domaine plus large de la culture. Le réseau de la lecture publique peut apparaître aujourd’hui comme un réseau véritablement complémentaire car justement il a su s’ouvrir à autre chose que la lecture publique et s’adapter aux modes de vie de nos concitoyens. Gardons ces éléments en tête pour nous dire que tout bouge et que le réseau ainsi constitué est une richesse absolument exemplaire et qu’il a pleinement sa place dans la diffusion de la culture sur notre territoire national.

Valérie Gaye, chef du bureau du développement de la lecture, Direction du livre et de la lecture

Je tiens tout d’abord à vous remercier d’avoir invité la Direction du livre et de la lecture à participer à vos journées professionnelles, toujours riches d’enseignement, et je vous prie d’excuser le Directeur du livre et de la lecture qui n’a pas pu être avec nous ce matin. Si vous vous posez la question de la poursuite de l’existence de la DLL, je suppose que c’est parce que vous avez entendu ou lu des informations contradictoires qui créent une incompréhension sur l’avenir de cette direction.

Je ferai brièvement un point chronologique qui permettra aux uns et aux autres de mieux se repérer mais sans pouvoir vous apporter des réponses extrêmement précises puisque cela s’inscrit dans une problématique plus large que celle de notre seule direction. Monsieur Donnedieu de Vabres, le précédent ministre de la Culture, a confié, fin 2006, une mission au directeur du livre sur l’avenir du livre à l’ère du numérique.

À cette occasion, le directeur du livre et de la lecture a organisé une large concertation construite autour de 11 tables rondes réunissant tous les professionnels de la chaîne du livre qui ont pu s’exprimer sur 10 thématiques (les auteurs, le régime social, la librairie, les droits d’auteur et des thèmes concernant la lecture publique…) Le rapport Barluet, du nom de la directrice de projet de cette mission, a été rendu avant les vacances 2007 et a donné lieu à la publication d’un document de synthèse. Parallèlement, dans la précédente législature, le ministre du Budget a lancé un certain nombre d’audits, dits de modernisation, réalisés par les inspections générales des différents ministères. Un audit de modernisation sur le livre a ainsi également été effectué. Nous avions donc deux documents successifs sur le sujet, émettant un certain nombre de propositions, dont une agence nationale pour le livre et une direction du livre et de la lecture plus restreinte, sous la forme d’une délégation d’une quinzaine de personnes. Puis, avec l’entrée dans une nouvelle législature, l’ensemble des politiques publiques va à nouveau être analysé et nous nous retrouvons dans une troisième strate consécutive, la Révision générale des politiques publiques (RGPP), démarche d’analyse des politiques publiques. 14 politiques publiques ont été définies et vont être auditées par des équipes d’inspection. Cette méthode d’aide à la décision donnera lieu, selon un calendrier défini par la Présidence de la République, à un certain nombre de propositions de réformes pour remettre à plat les missions suivies depuis plusieurs années. Dans le contexte dégradé des finances publiques, l’État réagit en faisant de nouvelles propositions. La RGPP constitue pour 14 ministères – il n’y a pas que le ministère de la Culture qui sera audité – en une audition formulée selon 7 questions identiques : Que faisons-nous ? qui fait quoi ? à quoi voulons nous aboutir ? Si je vous rappelle ces trois étapes, c’est pour répondre à vos interrogations sur l’avenir de la DLL. Il me semble que cette question est beaucoup plus vaste car elle s’inscrit dans une réorganisation générale des services de l’État et non seulement de la DLL. À ce stade, nous sommes audités et l’avenir de notre direction nous ne le connaissons pas encore.

Jean-Luc Gautier-Gentès, inspecteur général des bibliothèques

Paradoxalement, je traiterai ici du thème qui est celui de vos journées d’étude. La territorialisation repose sur l’idée que chaque partie du territoire national doit pouvoir maintenir sa population et en attirer d’autres. Atteindre cet objectif passe par le renforcement de l’attractivité des territoires qui nécessite notamment une offre suffisante de services publics. L’idée que l’attractivité des territoires doit être renforcée vient au secours de celle, parfois un peu oubliée, d’assurer une égalité de la population devant l’offre de services publics. Or, la démarche politique de territorialisation consistant à renforcer l’attractivité des territoires et à assurer l’égalité devant l’offre n’est pas contradictoire avec les démarches et les missions des BDP. Bien au contraire, elle en est même à l’origine.

Ce qui est plus nouveau, c’est l’intercommunalité. Celle-ci résout en quelque sorte le dilemme du département qui consiste à savoir comment doter les petites communes de son ressort d’un équipement – sachant qu’isolément elles n’en ont pas la capacité, que la déconcentration des moyens a ses limites et qu’une territorialisation n’est réussie que si elle est vraiment adaptée au territoire considéré en terme de proximité géographique, mais autant et plus en terme d’adaptation aux publics. Cette démarche politique s’applique parfaitement aux bibliothèques et offre une alternative à la solution proposée, jusqu’à présent, par les BDP au défi de la proximité, à savoir la déconcentration. Je pense aux BDP qui avaient essaimées souvent modestement sous la forme d’une annexe couvrant une partie du territoire départemental que la centrale ne pouvait desservir. Mais, il se trouve que cette territorialisation, intimement liée à l’intercommunalité, apporte avec elle des problèmes et des exigences. Le premier est d’adapter l’organisation au territoire, avec plusieurs schémas possibles : la desserte traditionnelle depuis la bibliothèque départementale centrale, une desserte depuis des annexes ou un appui apporté aux EPCI. Ces modèles peuvent bien entendu être mélangés dans des proportions variables selon les territoires et nous sommes dans une phase où l’équilibre est en train de se chercher entre ces formes de dessertes, équilibre qui variera selon les départements – il y aura peut-être dans quelques années un modèle dominant mais certainement pas un modèle unique et ce n’est pas souhaitable. Cette adaptation à l’organisation des territoires inclut la prise en compte de la fin de la limite des 10 000 habitants pour intervenir et, évidemment, travailler avec une ville de plus de 10 000 habitants n’est pas la même chose que de travailleur avec un EPCI rural. L’adaptation de l’organisation doit également être interne : la territorialisation de la desserte doit-elle entraîner une territorialisation des équipes, constituées alors par territoire ? On en voit bien les avantages, c’est-à-dire l’adaptation au terrain, la réactivité, la responsabilisation des équipes. On en voit aussi les risques sinon les inconvénients : il faut autant de spécialistes que d’équipes territoriales. Bien entendu, les compétences exigées du personnel de la BDP sont un peu différentes dans le cas d’un modèle déconcentré et dans le cas d’un modèle décentralisé. Il faut aussi adapter le service aux spécificités du territoire et donc connaître celles-ci (géographiques, politiques, sociales). Il faut connaître les publics, leurs niveaux socioprofessionnels, tenir compte de leur mobilité et de leurs besoins professionnels. Au risque de choquer quelques-uns d’entre vous, je ne suis pas sûr que dans les bibliothèques municipales, en particulier, on connaisse bien les publics. Il y a parfois un fossé entre la représentation des publics qui ont cours dans les bibliothèques et leur réalité. Un des avantages de la conférence de ce matin était de nous expliquer à quel point cette réalité est difficile à approcher, peut changer, ne pas être conforme aux idées reçues. En particulier, le public desservi par les BDP, directement ou indirectement, peut être un public traditionnellement rural, mais il peut aussi émerger de ce public, à la faveur de recompositions socioculturelles, une demande extrêmement pointue. Il est d’autant plus difficile d’adapter les collections à ces demandes diverses. Il n’y a donc rien dans la philosophie de la territorialisation liée à l’intercommunalité qui soit de nature à heurter les BDP.

Mais, après avoir dit ce que les bibliothèques doivent apporter à la démarche, il me faut parallèlement rappeler aux politiques ce qu’eux-mêmes ne doivent pas laisser en dehors de leurs réflexions, en ce qui concerne les bibliothèques départementales et les bibliothèques qui dépendent des bibliothèques départementales.

1) Les EPCI, les intercommunalités doivent prendre en compte la culture et la lecture. Comme vous le savez, la culture est une compétence optionnelle des communautés de communes. Il existe certes des communautés de communes qui exercent une compétence culturelle sans l’avoir prise. Mais autrement nombreuses sont les communautés de communes qui n’ont pas pris la compétence culturelle - ou qui l’ayant pris ne l’exercent pas, ce sont deux choses différentes.

2) La deuxième condition de la réussite de la territorialisation est la prise en compte par les conseils généraux de la lecture publique. Ceci ne va nullement de soi et appelle la mise en place, avec le concours de la BDP, d’aides décisives qui convaincront précisément les petites communes ou les intercommunalités du territoire de se saisir du problème de la culture et de la lecture.

3) La troisième condition de la réussite est que les bibliothèques départementales ne soient pas laissées en dehors de la politique de la lecture. Les visites effectuées par l’inspection générale des bibliothèques – pour ne citer qu’elles - démontrent qu’il y a deux réalités : les BDP qui sont inscrites dans une démarche de territorialisation intimement liée au politique et celles qui apparaissent comme parallèles à l’intercommunalité et à la territorialisation. Deux risques : le premier serait que le conseil général du département ne s’intéresse pas à l’intercommunalité et à la territorialisation – cela peut arriver mais j’en doute ; le second serait que la BDP soit laissée en dehors de cette démarche – je crains que les cas ne soient plus fréquents qu’on ne le pense. L’intérêt que nous portons à la démarche de territorialisation et le sujet de ces journées d’étude ne doivent pas faire illusion et cacher que les BDP sont parfois laissées en dehors de la démarche de territorialisation. Il m’arrive de voir dans des départements des politiques de la lecture conduites en dehors de la BDP, et mêmes des politiques en faveur des bibliothèques conduites en dehors de la BDP.

Il faut aussi que les territoires desservis soient pertinents du point de vue de la lecture. Comme vous le savez, la définition des territoires pertinents varie énormément selon les départements (tantôt c’est le canton, tantôt la communauté de communes, tantôt le pays, etc.). Dernière adresse aux politiques : la proximité implique des moyens et, en particulier, en terme de professionnalisme (celui des équipes de la BDP, celui des équipes qui travaillent dans les intercommunalités). Si j’avais le temps, j’évoquerais aussi ce que doit être dans l’intercommunalité le rôle non seulement du département mais aussi de l’État et de la Région. Concernant les conseils régionaux, je relèverai deux phénomènes. Le premier est encourageant : de plus en plus semble-t-il, les conseils régionaux interviennent en faveur de la construction de bibliothèques – je veux dire : pas seulement en faveur des plus grosses d’entre elles, de type BMVR. A l’inverse, s’agissant des actions en direction des publics spécifiques, on observe souvent une sorte de dialogue direct entre l’État, d’une part, et les départements et les villes, d’autre part. Sur ce sujet, les conseils régionaux sont plutôt en retrait – ce que des considérations de divers ordres pourraient conduire à regretter.

Emmanuel Serafini, chef du service Culture, Éducation, Jeunesse, Sport de l’Assemblée des départements de France (ADF)

Le service que j’ai en charge a été créé récemment, en janvier 2007, par Claudy Lebreton, Président de l’ADF, qui s’excuse de ne pas être parmi vous aujourd’hui. J’ai tout de suite été très sensible et attentif aux problèmes de la lecture publique et des bibliothèques. J’ai été sollicité, en ce sens, par les présidents de conseils généraux qui s’intéressent particulièrement au sujet car l’arrivée des nouvelles technologies de l’information et la capitalisation des documents les intriguent beaucoup. J’ai d’abord proposé au directeur général des services de l’ADF d’opérer un rapprochement certain et amical avec l’ADBDP, ce qui est en partie fait aujourd’hui car nous nous voyons régulièrement et les réunions de l’association se tiendront de plus en plus souvent au siège de l’ADF. Cela favorisera un contact régulier et la prise de connaissance des positions du conseil d’administration, représentatives de vos propres préoccupations.

Nous souhaiterions aussi mener une étude qualitative sur le métier de bibliothécaire. D’après la presse et les spécialistes que j’ai pu consulter, ce type d’étude n’a pas été mené récemment et représente sans doute une lacune dans le dispositif de la lecture publique au plan national. Nous avons fait une proposition, validée par le conseil d’administration de l’ADBDP, pour mener cette étude dans une perspective de large sensibilisation des conseils généraux, et en particulier des présidents membres de l’ADF, sur l’avenir de ce métier. Vous avez évoqué ce matin la nécessité de créer des équipements dans des lieux qui en ont besoin : l’arrivée des nouvelles technologies validera-t-elle cette perspective ? chacun n’aura-t-il pas accès de chez lui à des documentations ou des informations qu’il ne pouvait avoir au préalable qu’en allant à la bibliothèque ? Ce sont toutes ces questions que nous avons essayé de soulever.

Par ailleurs, issu du monde du spectacle vivant, je découvre les problématiques de la lecture publique et je vais donc jouer le rôle du néophyte pendant vos échanges tout en y étant particulièrement attentif.

Daniel Barroy

Puisque nous avons commencé à évoquer des problèmes de structures, je ferai 2 remarques de forme.

1) Dans le rapport de l’inspection sur les procédures en matière de livre et de lecture, un acteur de l’État n’est pas mis en cause : les DRAC. Il est souligné combien nous sommes dans un secteur, la culture, où chaque niveau de collectivités publiques étant compétent, il est nécessaire d’organiser sur les territoires un partenariat entre les différents niveaux publics et, de ce point de vue, l’échelon déconcentré du ministère de la Culture joue un rôle important.

2) Par-delà les problèmes de structures – et cela vous concerne tout particulièrement en tant que directeurs de BDP –, je crois que la vraie question est celle des missions, du service rendu aux populations. Quelles que soient les structures, je pense qu’il continuera à avoir une politique qui intègrera la lecture publique dans le cadre des politiques culturelles de notre pays.

Ces 2 remarques formulées, je souhaiterai dire combien je partage absolument les propos de notre inspecteur général. J’en retirerai un certain nombre de mots clés qui doivent véritablement être les points d’accroche des réflexions à venir.

Le premier est l’intercommunalité. Nous connaissons tous les réticences des élus à ce que la culture bascule dans l’intercommunalité mais nous avons besoin de votre aide sur le terrain pour qu’au moins la lecture publique soit une compétence prise en charge dans l’intercommunalité. Le deuxième est la problématique du non-public, c’est-à-dire le service rendu. Les métiers des bibliothèques vont beaucoup changer. La question posée est celle de la place de ce bâtiment, de ce lieu dans l’espace public et des services qu’il rend. C’est un lieu de rencontres, de travail, d’échanges et, dans la structuration de nos territoires, c’est aussi cela qu’il faut avoir en tête. Et pourtant combien de projets nous arrivent sans que cette problématique de l’emplacement de la lecture dans l’espace ne soit prise en compte. C’est un point important sur lequel il faut que nous réfléchissions car il intègre les missions qui sont attendues des bibliothèques (je pense au rapprochement entre les bibliothèques/médiathèques et les collèges, par exemple, notamment sur nos territoires ruraux, dans la mesure où les collèges peuvent également être amenés à s’ouvrir au vaste monde, c’est déjà le cas dans l’enseignement agricole).

Une autre question est la similitude entre l’enseignement de la musique et le problème de la lecture publique. Lors des lois de décentralisation, les archives et la lecture publique via les BDP ont été transférées aux départements. La question qui peut se poser (et pardon de la dire de manière un peu provocante) est que l’existence des établissements que vous représentez formate un certain type d’interventions des départements car vous avez une existence institutionnelle. Depuis 2001, nous sommes engagés dans un processus de « décentralisation » concernant les enseignements dans le domaine artistique. Mais, dans ce domaine, il n’existait rien au niveau départemental et il a fallu ainsi créer une compétence nouvelle du département : l’organisation sur son territoire de l’enseignement musical, théâtral et chorégraphique en relation avec les collectivités territoriales de base que sont les communes ou leurs groupements qui en principe fournissent déjà un service de base. Ce qui ne signifie pas que le rôle du département soit insignifiant, il est au contraire essentiel. Une heure de flûte à Nancy coûte deux fois moins cher qu’à Commercy ! Voilà une véritable question qui se pose au département.

Le mouvement pour la prise en charge progressive de la lecture par l’intercommunalité est lancé grâce aux mécanismes d’aides existants de l’Etat (DGD...) : comment le département va-t-il pouvoir continuer à intervenir et comment peut-on passer du bibliobus à la situation de demain ? Il faut faire preuve de beaucoup de pragmatisme : les départements ne sont pas identiques, leur histoire de la lecture publique n’est pas la même. Il n’existe pas de modèle pré-établi mais en revanche la réflexion qui me semble vraiment essentielle est celle qui concerne la formation des personnes de votre réseau qu’il s’agisse du réseau très endogamique à l’intérieur du département (celui de la BDP stricto sensu) ou de celui de l’ensemble des structures qui existent, soit dans les communes publiques, soit parfois même dans des structures aux statuts plus incertains. La formation à vos métiers, qui vont considérablement évolués dans les années à venir, est le problème essentiel : les services que vous allez rendre ne seront plus les mêmes et pour autant il faudra bien que vous continuiez à conserver et mettre à disposition vos collections. Mais surtout n’abordons pas ces points uniquement sous l’angle structurel mais plutôt sous celui des missions et des métiers.

Questions

Claire XXX, BDP du Val-d’Oise

Je voudrais demander à Monsieur Gautier-Gentès, si une des manières de favoriser la territorialisation de la lecture publique ne consisterait pas à la présenter aux élus comme un outil parmi tant d’autres…

Jean-Luc Gautier-Gentès

C’est un point d’entrée habile, la lecture publique est souvent un sujet consensuel chez les élus. Là où il n’y a pas une absence totale d’intérêt pour la lecture, une bibliothèque est souvent l’équipement qui apparaît prioritaire aux élus, l’équipement de base qui ayant été réalisé permet de passer à autre chose. Mais votre question en appelle une autre : est-ce que la lecture et la culture sont solubles dans l’économique ou l’éducatif ? Mon analyse serait la suivante : lorsque nous étions un pays extraordinairement retardataire en matière de bibliothèques, lorsque celles-ci étaient encore plus que maintenant à la recherche d’une légitimité, nous pouvions alors avoir peur de nous frotter aux autres, en particulier au monde éducatif. Actuellement, nous sommes un peu moins dans ce cas de figure et nous pouvons donc peut-être après une période de rétractation envisager une phase de dilatation et de perméabilité plus grande aux autres secteurs, non pas pour que la lecture et la culture s’y dissolvent mais pour y porter l’intérêt de la lecture publique. Je connais bien toutes les objections que cette analyse est susceptible de soulever. Aussi bien serait-elle à débattre.

France de Bourguignon, BDP de l’Eure

Vous avez parlé d’EPCI, de communautés de communes mais il y a aussi les communautés d’agglomération, généralement grassement subventionnées et plus riches que les autres EPCI. Lorsqu’elles prennent la compétence culturelle, elles peuvent le faire de manière remarquable et se passer des BDP. On arrive alors soit à une lutte de territoires, soit le conseil général lâche du lest en donnant une subvention et en disant « vous avez pris la compétence culturelle, débrouillez-vous ! ». Quels arguments trouver face à ce genre de discours ?

Jean-Luc Gautier-Gentès

S’il s’avère qu’une communauté d’agglomération se saisit de la lecture publique au point d’expliquer légitimement à la BDP qu’elle n’a plus besoin d’elle alors il faut la féliciter ! Il s’agit plutôt de savoir si la lecture publique y est saisie aussi complètement que vous le dites. Je ne partagerai pas vraiment l’idée que les communautés d’agglomération prennent la compétence culturelle, et notamment la compétence lecture publique, au point d’expliquer à la BDP qu’elle est désormais inutile. Ce que je rencontre, ici ou là, c’est plutôt que la BDP doit participer autrement en direction des petites communes qui font partie de cette communauté d’agglomération. Je crois que c’est dans la différence du service rendu que se trouve le problème, tout du moins tel que je l’ai rencontré.

Il est extrêmement difficile de connaître le nombre d’EPCI, de groupements de communes qui ont pris la compétence culturelle. J’ai fini par avoir des éléments auprès de l’Assemblée des communautés de France. Lorsqu’on arrive à obtenir les chiffres, on constate que là où la compétence culturelle est prise par une communauté d’agglomération ou par une communauté de communes les deux grands gagnants sont les enseignements artistiques et la lecture publique.

Daniel Barroy

Le partage territorial des compétences n’est pas choquant. En revanche, lorsqu’on a la chance d’être sur un territoire où deux structures font le même métier en proximité et où chacun a une vraie taille critique, il peut y avoir précisément de véritables coopérations entre ce qui se passe dans l’agglomération ou dans la communauté de communes et un relais dans le territoire du reste du département. C’est ce que nous essayons de mettre à l’œuvre à l’échelle d’un département. Pour le reste, dans une collectivité comme un EPCI, on voit bien les gains, en terme de gestion de services, du personnel, des fonds, de l’informatisation, etc., à pouvoir travailler avec un équipement central et une mise en réseau. Aujourd’hui, tout le monde se rend bien compte, et c’est également le problème que vous rencontrez sur vos territoires, qu’on ne peut plus être dans une logique d’équipement central où les gens se rendraient. Cela vaut dans les agglomérations, cela vaut bien sûr aussi dans les départements. Nous ne sommes plus forcément dans une logique de bibliobus, mais beaucoup de départements ont mis en place des antennes, souvent en partenariat avec les équipements développés par ailleurs par des communautés de communes. Ces équipements mixtes sont une solution qui peut correspondre à un moment du développement de la lecture publique sur un territoire. Je voudrais revenir à la première question. Le vrai problème d’un territoire, comme le nôtre, est la démographie médicale. Comment peut-on faire arriver sur des territoires ruraux des cadres s’il n’y a pas les services culturels de base ? Les malheureux internes de l’Université de Nancy, mariés avec des enfants, auxquels on demande de s’installer en Argonne et à qui on propose seulement d’aller visiter des cimetières, c’est un peu difficile…

Jean-Luc Gautier-Gentès

Parlons du bibliobus, sans en parler, tout en en parlant. Je voudrais verser une larme, ou jeter une fleur, sur le tombeau du bibliobus. Lorsqu’il m’arrive de visiter une bibliothèque dans une ville, je vois parfois des annexes en dur, ou une centrale seulement, ou une centrale et des annexes se substituer au bibliobus et entraîner sa mort et, bien entendu, j’approuve ce mouvement. La substitution de bâtiments à ce véhicule entraîne naturellement un gain de public qui ne venait pas au bibliobus et qui se met à fréquenter la bibliothèque. Mais inversement, la substitution de bâtiments au bibliobus et à la desserte de proximité entraîne souvent aussi une perte de public car des personnes qui en bénéficiaient n’iront pas dans les bâtiments nouveaux. Ce phénomène observé au niveau des villes pourrait aussi l’être au niveau des territoires ruraux et en tant que bibliothécaire, considérant la bibliothèque comme un service public destiné à tous et pas seulement aux citoyens les plus mobiles, il m’ennuie qu’un gain de public se paie de la perte d’un autre, même s’il est plus réduit, même s’il ne s’agit que de quelques vieilles dames.

Didier Guilbaud

Cela reste à prouver. Dans mon département qui a abandonné le prêt direct, nous avons multiplié par 10 le lectorat dans des communes où le bibliobus passait auparavant.

Jean-Luc Gautier-Gentès

Rien ne me ferait plus plaisir que d’avoir tort !

Daniel Barroy

Inversement, au bibliobus se substitue d’autres formes de portage à domicile, et notamment dans des agglomérations. Dans ma précédente région, à Poitiers, la ville mettait en oeuvre des systèmes de portage à domicile sur l’ensemble de l’agglomération. L’Insee montre que la strate des communes dont la population augmente aujourd’hui concerne les communes de plus de 500 000 habitants. Ce phénomène est très mal apprécié car ce qui est en train de se développer ce sont des espaces interstitiels de villes pseudo rurales qui sont en train de changer de sociologie. On sait bien que les populations qui arrivent désormais dans ces communes n’ont rien à voir avec le monde rural, que leurs demandes en matière de services sont des demandes relativement nouvelles pour les maires. Ce sont des populations à faible pouvoir d’achat souvent rejetées ici pour des raisons économiques. L’accès à la culture et aux services d’accès à la culture se posera alors aux élus au moins pour des raisons simplement occupationnelles.

Didier Guilbaud

Dans vos propos précédents sur la formation, il me semble que le développement du portage à domicile (ou d’autres actions) implique obligatoirement une formation plus importante. La structuration du territoire et l’intercommunalité doivent s’accompagner de véritables actions de professionnalisation pour avoir un service public de qualité.

Philippe Valade, BDP des Pyrénées-Orientales

Nous avons tous le sentiment que l’avenir des bibliothèques passe par les départements et ma question s’adresse pour cela à Monsieur Serafini. De par votre fréquentation des élus, pensez-vous qu’il est possible de les convaincre que les bibliothèques, notamment dans leurs relations avec les EPCI, sont un véritable moyen d’aménagement du territoire en matière culturelle ?

Emmanuel Serafini

Vous pouvez compter sur ma conviction personnelle pour leur faire comprendre… Les élus s’interrogent beaucoup car les départements sont dépositaires de compétences en matière de structuration du territoire pour l’accès aux informations et aux nouvelles technologies. Actuellement nous négocions, au niveau européen, le « pack télécom ». Les élus observent ainsi l’évolution en perspective, qu’ils ne savent pas encore exactement définir, mais dans laquelle ils intègrent les bibliothèques. La commission « Nouvelles technologies » est distincte de la commission « Culture, éducation, jeunesse et sports » mais nous sommes actuellement sur une refondation des missions des commissions et je ne désespère pas de travailler de façon parallèle avec la commission NTIC pour avancer dans la voie que vous tracez. Nous avons le même problème, par exemple, sur les questions d’équipement numérique des salles de cinéma. Les exécutifs sont conscients de la révolution numérique qui s’achemine, des choix qu’ils doivent faire et des supports sur lesquels ils peuvent compter, à savoir la lecture publique, les bibliothèques et les professionnels des bibliothèques.

Aux premières assises des directeurs des affaires culturelles à Annecy, il y a quelques jours, Jacques Charlot, le directeur du CNFPT, s’inquiétait non seulement de la formation des directeurs des affaires culturelles mais aussi de la nécessité d’une information et d’une formation beaucoup plus pointue et pluridisciplinaire que celle que vous avez pu suivre ou qui vous est proposée pour l’avenir des bibliothèques. Il va falloir s’ouvrir à ces nouvelles technologies. Vous êtes extrêmement pointus sur le sujet mais ce n’est pas toujours dans l’esprit des élus qui restent encore sur l’image du support papier. À l’ADF, nous nous saisissons actuellement de ces questions, avec la perspective d’une étude et d’un colloque national.

Internet en bibliothèques, arrêt sur images

Pierre Hemptinne, Médiathèque de la communauté française de Belgique et Lionel Dujol, Médiathèque de Romans-sur-Isère

Intervenants

Pierre Hemptinne, Médiathèque de la communauté française de Belgique
Lionel Dujol, Médiathèque de Romans-sur-Isère

 

La stratégie Internet de la Médiathèque de la communauté française de Belgique

Pierre Hemptinne, Médiathèque de la communauté française de Belgique Site internet : www.lamediatheque.be

Il est difficile d’intervenir en fin de journée car beaucoup de choses ont déjà été dites et nous commençons à ressentir la fatigue. Présenter une stratégie Internet demanderait beaucoup de temps pour passer en revue tous les éléments : le politique, les ressources humaines, la technologie, l’évolution du métier, etc.

Nous sommes un réseau de 17 médiathèques dans la partie francophone et bruxelloise de la Belgique. La Médiathèque de la communauté française de Belgique n’a rien à voir avec ce que vous appelez « médiathèque » en France. Dans notre petit pays, la lecture publique concerne uniquement le livre qui est pris en charge entièrement par l’État. Le prêt de supports sonores a été créé à l’initiative privée de Jean Salkin, il y a un peu plus de 52 ans. La médiathèque est une association privée, subventionnée par l’État, avec un budget d’environ 12 millions d’€ (dont 45 % sont des recettes propres). Nous avons eu un pic d’activités, autour de 2001, avec 5 millions de prêt musique et DVD pour la population francophone de Belgique. Depuis, nous connaissons une baisse de 11 % des recettes tous les ans. Notre association est donc en restructuration, après avoir connu un licenciement collectif en février, et redéfinit son projet, ses missions et son métier.

Nous avons eu un aperçu tout à l’heure de la pléthore d’outils que nous pouvons utiliser sur Internet. La question principale est de savoir comment les bibliothèques doivent se positionner sur Internet : se diluer ou développer une autre culture. L’information coups de cœur est pratiquée par des quantités de sites et même si nous sommes quelques centaines, voire quelques milliers de bibliothèques, à pratiquer des coups de cœur et chroniquer nos DVD sur Internet, est-ce que cela sera suffisant pour créer un mouvement différent dans le domaine culturel ? Avant de définir une stratégie Internet, il faut mener une réflexion sur ce que nous avons à dire, en quoi nous sommes différents, sur le type d’informations que nous pouvons apporter, sur nos ressources humaines. Nous avons créé 5/6 postes de rédacteurs qui sont des producteurs rédactionnels mais aussi une cellule de réflexion, en relation avec d’autres personnes de l’institution pour définir comment nous parlons des collections, ce que nous faisons découvrir, comment et avec quel langage. Il est possible évidemment de recycler les compétences. À partir du moment où le prêt diminue, nous pouvons nous réinvestir dans la médiation.

Je vais essayer de présenter le plus concrètement possible le projet que nous sommes en train de développer et, en conclusion, je vous livrerai nos espoirs mais aussi nos inquiétudes.

Le premier projet qui illustre notre volonté rédactionnelle est un support papier, couplé avec un développement sur Internet : ce nouveau magazine, sous la forme d’un poster, réalisé pour chaque numéro, par un plasticien différent, sortira tous les 2 mois. Jusqu’à présent notre métier consistait à constituer des collections, faire une base de données, remplir des fiches signalétiques de médias, enrichir un patrimoine énorme. Nous avons une collection de CD absolument faramineuse. Notre rôle actuel, dans un contexte de saturation de l’offre, serait plutôt de faire reconnaître notre autorité pour sélectionner. Notre ligne est de présenter 40 à 50 médias maximum, significatifs de nouvelles tendances, d’artistes différents à découvrir dans une frange pour laquelle le taux de tolérance peut être assez large. À partir de ce choix, il est important de faire découvrir une grille de lecture différente de l’actualité proposée par les journaux et les médias afin de montrer que notre profession a une vision d’ensemble sur la production musicale et cinématographique. Il s’agit de promouvoir, petit à petit, une analyse construite sur une prospection très large des musiques actuelles et du cinéma. C’est à partir de là que nous pouvons fonder et argumenter un choix spécifique.

Ce magazine sera disponible dans toutes les médiathèques sur un présentoir au design particulier pour y montrer les médias sélectionnés. Le pendant sur Internet sera constitué par des podcasts thématiques autour de cette sélection avec des compilations à écouter : l’important est aussi de décrypter l’actualité et de montrer qu’elle se construit à partir d’une mémoire. Nous nous rendons compte que le grand public a de plus en plus oublié la profondeur des répertoires culturels et musicaux. Ce projet, qui surfe sur la nouveauté et le besoin d’obtenir rapidement des informations récentes, a pour enjeu d’accrocher et rendre attractif le répertoire que nous avons constitué. Il se caractérise par :

- une volonté de montrer physiquement des médias dans des lieux de rencontres avec un présentoir, des postes de consultation, la possibilité d’écouter,

- des réunions internes pour favoriser des pratiques proactives des médiathécaires pour la médiation : présenter le magazine au public, son contenu, faire écouter et à partir de là rayonner vers d’autres choix et propositions,

- sur Internet : un rédactionnel beaucoup plus développé avec des renvois vers d’autres sites, vers des podcasts.

À partir de la sélection présentée sur support papier et accompagnée sur Internet, nous menons également des interventions dans les écoles pour sensibiliser les élèves à la diversité culturelle à travers l’actualité sonore, médiatique, musicale, filmographique qu’ils connaissent.

L’autre projet que nous mettons en place est un deuxième site – nous sommes aussi dans la dissémination ou la satellisation – intitulé Les Médiavores [1] , orienté vers les « mordus » de la médiathèque. Son objectif est de refonder une communauté d’échanges avec nos habitués, ceux qui ont aussi une mémoire d’usager de la médiathèque et, à partir de là, élargir notre audience par le biais de parrainage de nouveaux publics. Beaucoup de personnes qui fréquentaient la médiathèque depuis 20 ou 30 ont exprimé leur désir de retrouver la trace de ce qu’ils avaient emprunté au fil de ces années. Avec Médiavores, ils saisissent leur code, mettent leur profil à jour et retrouvent la liste de leurs emprunts depuis que nous sommes informatisés. Ils ont la possibilité de coter les médias, de les annoter, de faire des commentaires, de créer des listes thématiques et des sujets de conversations par le biais de forums. Il y a également un espace messagerie. C’est un outil pour remobiliser et créer sur le net une communauté « culture-web », plus spécifiquement orientée vers les médiathèques et les bibliothèques, mais également concernée par le maintien du lieu physique. Médiavores est également un lieu où le personnel de la médiathèque peut remplir son rôle de conseils et de médiation à distance via Internet et des forums.

Nous allons créer très prochainement (mi-novembre) un site « Artistes émergents », orienté en priorité en direction des artistes francophones, avec une extension aux artistes flamands d’ores et déjà prévue. Ce sera l’occasion de créer des plateformes et des discussions entre communautés. Dans un second temps, nous réfléchirons à une véritable dimension européenne. Ce site fonctionnera avec les artistes musicaux (rock, classique, jazz) puis s’ouvrira vers le cinéma. Les artistes auront la liberté complète de mettre leurs contenus, de les présenter avec un système de return pour les personnes qui visitent le site et, pour les médiathécaires, la possibilité d’épingler ce qui leur semble intéressant et faire des liens avec nos collections.

Nous avons également un espace blog avec une dizaine de médiathécaires bloggeurs. L’objectif est de permettre aux médiathécaires de « se lâcher » afin de laisser transparaître leur personnalité pour montrer que, dans notre métier, nous accordons aux musiques et au cinéma une attention différente de celle du marché. C’est cette attention qui doit prédominer et devenir notre marque de fabrique pour attirer de nouveaux publics. Nous avons aussi des retours de musiciens qui découvrent ce que nous avons écrit à leur sujet.

Cela fait dix ans maintenant que nos usagers ont la possibilité de faire des réservations à partir de notre site. Nous allons prochainement tester la livraison à domicile pour notre fonds patrimonial. Ce site mère a environ 5 000 visites par jour. Les blogs oscillent entre 30 et 100 visites par jour. Ces chiffres sont-ils suffisants pour influer sur la culture-web en dehors des communautés de connaisseurs qui se connectent sur Internet et font un travail intéressant ? Ce type de fréquentation peut-il développer une culture-web en phase avec une politique culturelle publique ? Personnellement, je ne le pense pas. Nous sauverons peut-être la face par rapport à nos tutelles politiques, nous entretiendrons un certain public mais si nous n’enclenchons pas une dimension plus importante, je crains une dilution dans la culture-web qui, malgré son potentiel intéressant, me semble plutôt abaisser le niveau culturel alors que notre mission est de l’élever. Je peux m’expliquer sur ces propos que vous jugerez peut-être provocants, mais nous avons le sentiment d’un affaiblissement de la capacité du grand public à venir nous poser des questions sur les musiques qu’ils cherchent. Sur le terrain, nous avons de plus en plus de difficultés à susciter de l’intérêt sur certains répertoires qui ne sont pas médiatisés.

Nous avons beaucoup parlé d’Internet et des bibliothèques jusqu’à présent mais sans vraiment aborder ce qu’il y a autour. Internet est seulement un élément. Une enquête a été menée récemment en Belgique qui révèle que les adolescents ne sont plus capables de faire un travail documentaire correct (structuré et référencé). Le même constat doit, sans doute, être fait dans d’autres pays. Internet n’est pas la panacée : il ne suffit pas d’être connecté pour faire un bon travail documentaire.

Il faut travailler au niveau européen pour mettre en place une seule base médiathèques-bibliothèques. Nous devrions avoir un projet rédactionnel à cet échelon pour définir ce que doit être l’attention portée aux musiques et au cinéma aujourd’hui. Avec l’Internet, nous sommes dans une culture du zapping alors que nos missions sont a priori plutôt orientées vers une culture acquise, petit à petit, et qui seule permet le processus d’individuation. Je crois que nous n’avons pas les moyens actuellement d’inverser la tendance, ni au niveau des budgets ni au niveau des décisions politiques ni au niveau de l’ampleur de ce que nous rendons visible sur Internet. Vous avez beaucoup parlé de mutualisation à l’échelon français, je pense que nous devrions aborder cette question hors frontière – Internet n’est lié à aucune frontière. Prochainement, nous traduirons notre site en anglais et en allemand sur les parties les plus techniques, nous proposerons une inscription en ligne à l’échelon international. Nous devons de plus en plus aller vers un grand portail, un outil internet qui soit une vision européenne de la musique, du cinéma et de la littérature que nous défendons, aujourd’hui, en Europe et des orientations que nous voulons soutenir en matière d’accès aux savoirs.


Blog de bibliothèque : nouveau service à l’usager ou outil de séduction ?


Lionel Dujol, Médiathèque de Romans-sur-Isère

Je travaille dans une médiathèque intercommunale, dans la Drôme, à Romans-sur-Isère. Depuis une dizaine d’année, je suis responsable multimédia et en voie de devenir un médiateur numérique des collections. C’est un profil de poste qui n’existe pas actuellement dans les bibliothèques et que nous sommes quelques-uns à revendiquer. Il consiste à définir le travail de médiation nécessaire sur Internet pour mettre en avant nos collections.

Je vous parlerai aujourd’hui du blog Everitouthèque [2] que nous avons développé et qui n’est qu’une brique dans un ensemble plus large. Nous avons un OPAC sur lequel nous avons très peu de possibilité de développer des outils d’interaction avec nos usagers. Plutôt que d’attendre d’avoir un portail digne de ce nom, nous avons développé des outils à partir du web 2.0 et, en premier lieu, un blog. Nous sommes un service intercommunal d’une vingtaine de communes, essentiellement rurales. La ville de Romans en est le pôle centre avec une médiathèque centrale et une médiathèque de quartier.

Le blog a été ouvert en avril 2006. Sa particularité est de fonctionner sous la forme d’une écriture collaborative avec la participation non seulement des bibliothécaire mais aussi de l’ensemble des « biblio-acteurs », ceux qui participent à la vie d’une bibliothèque : nos usagers mais aussi nos partenaires (du libraire aux partenaires d’animation ou aux auteurs que nous recevons).

Derrière un blog, il doit, bien entendu, y avoir un projet. En quoi ce blog entrera-t-il dans nos missions et complétera ce que nous proposons ? Nous avons beaucoup réfléchi avant l’ouverture de ce blog ; durant 3 mois, une partie de chaque réunion hebdomadaire y était consacrée. Il en est sorti 3 piliers : chaque semaine, il doit y avoir au moins une critique d’un document de notre fonds, un billet sur la vie de la médiathèque (animation ou compte rendu de formation, par exemple) et, surtout, un billet d’humeur rédigé par un bibliothécaire.

J’aime reprendre cet extrait du Petit Prince, d’Antoine de Saint-Exupéry :
- Qu’est-ce que signifie « apprivoiser » ? dit le petit prince.
- C’est une chose trop oubliée, dit le renard. Ça signifie « créer des liens… ». Nous avons voulu ouvrir un blog pour essayer de créer de nouveaux liens avec les usagers qui nous voyaient trop souvent encore derrière notre banque de prêt pour leur réclamer leurs livres en retard… ou qui pensaient que nous n’étions pas là lorsque la bibliothèque était fermée.

Le triptyque indispensable pour un blog est :

- la proximité des contenus,
- le partage de son expérience,
- l’ouverture vers ceux qui font vivre la bibliothèque.

La proximité des contenus

Pour nous, la critique d’un document est essentielle, mais il est hors de question que cela soit la 4e de couverture. Amazon et la FNAC le font, si nous faisons la même chose cela n’a aucun intérêt. Nous devons revendiquer notre identité sur le web et apporter l’avis du bibliothécaire sur un document. Nos critiques personnalisées et signées entraînent de véritables échanges avec les usagers. Ils sont très friands de cette levée de l’anonymat des bibliothécaires. Elle montre que nous n’exerçons pas cette profession par hasard et si nous y présentons aussi nos compétences, c’est de manière beaucoup moins institutionnelle.

Le partage de son expérience

Dans une bibliothèque, nous prenons beaucoup de décisions concernant les usagers sans que ceux-ci soient vraiment informés des raisons qui y nous conduisent. Désormais, nous expliquons systématiquement toutes nos décisions. Lorsque nous avons ajouté des petites cartes signalétiques sur les ouvrages pour indiquer si nous les avons ou non appréciés, nous avons expliqué ce choix qui a pris du sens : les avis exprimés sur le blog sont ramenés au niveau du livre par une étiquette avec une brève critique invitant à se rendre sur le blog pour en savoir plus. Il faut absolument impacter sur le service réel de la bibliothèque. Nous expliquons aussi les coulisses de la bibliothèque. Très souvent, les usagers sont assez curieux de la partie de la bibliothèque à laquelle ils n’ont pas accès. Nous avons, par exemple, fait un billet sur l’effervescence d’un retour de librairie ou sur une formation choisie dans le catalogue du CNFPT « Fabrication d’un livre à bruiter ». Une rubrique qui fonctionne extraordinairement bien est « Le jargon du bibliothécaire ». Avant d’être bibliothécaire, encore simple usager, je me souviens m’être rendu un jour dans ma bibliothèque universitaire, fermée pour cause de désherbage et je suis reparti sans comprendre. Nous utilisons un jargon complètement opaque pour nos usagers sans même nous en rendre compte. Dans cette rubrique, nous expliquons notre vocabulaire : le magasin, l’enfer, Dewey. Nous partageons et faisons état de nos prochaines animations avec un compte rendu de toutes nos animations. Avec Internet, on peut amener, grâce au multimédia, une plus-value de contenus. Lorsque nous faisons un compte rendu d’animation, nous mettons un texte avec un diaporama photo et, si possible, un film petit format d’une minute ou une minute trente. C’est aussi une manière de montrer les animations que nous pourrions accompagner auprès des huit bibliothèques de notre territoire intercommunal. À destination de nos collègues bibliothécaires, nous avons une boîte à outils qui décrit tous les outils que nous avons utilisés pour accompagner une animation.

L’ouverture vers ceux qui font vivre la bibliothèque

Elle est essentielle. Il s’agit d’ouvrir le blog à ceux qui participent à la vie de la bibliothèque afin de mieux « connaître l’autre ». Nos usagers écrivent des critiques sur le blog. Si l’usager veut participer au blog, en écrivant sa critique sur un bout de papier, bien sûr nous la prenons, car l’intérêt est qu’il participe à cette communauté. Petit à petit, nous l’accompagnerons, s’il le souhaite, vers un usage plus numérique. Il n’y a absolument pas de concurrence avec notre catalogue en ligne. Mais nous faisons systématiquement un lien de la notice sur le catalogue vers la critique sur le blog. Que ce soit une critique faite par un bibliothécaire, par un libraire ou par un usager, nous essayons de faire des passerelles avec notre OPAC. L’idéal, bien entendu, serait que tout soit au même endroit. Autre exemple : des usagers peuvent aussi intervenir avec des photos. Un usager présente ainsi ces photos accompagnées de haïku écrit par sa compagne. C’est une exposition virtuelle avec un contrat et les droits qui y sont liés. Un usager mystérieux, Frida de la Morandière, nous envoie régulièrement par courriel d’excellents billets que nous publions. Nous avons la même démarche avec nos partenaires : centre social, associations, libraires, collègues bibliothécaires, auteurs de passage auxquels nous demandons systématiquement un texte pour le blog. Le blog doit être un outil qui restitue la vitalité de notre établissement. Nous avons parfois une image austère et poussiéreuse alors que, au contraire, nos bibliothèques sont pleines de vie.

Impliquer l’usager : est-ce que ça marche ?

La règle des 90 / 9 / 1

Établie par Jakob Nielsen, grand penseur de l’ergonomie des sites internet, cette règle est très importante lorsque nous développons des outils collaboratifs pour une bibliothèque. Pour un site sur lequel nous sollicitons la participation des visiteurs, 90 % de ceux-ci viennent uniquement pour lire l’information mais ne participent pas, 9 % laissent une information de temps à autres et 1 % seulement des collaborent régulièrement. Youtube et Flickr ont noté, il y a un an et demi, que c’était entre 0,16 et 0,2 % des visiteurs qui mettaient des photos ou des vidéos sur ces plateformes. Les usagers qui contribuent ou laissent des commentaires sur notre blog représentent également 0,2 %. L’outil en soi n’est pas suffisant pour entraîner l’usager à y participer.

Un nécessaire accompagnement de l’usager

Les bibliothécaires ont un rôle très important dans la « média-alphabétisation » : nous devons apprendre aux usagers à utiliser ses outils et autant faire cette approche avec les outils de la bibliothèque. Accompagner les usagers, c’est les écouter. S’ils souhaitent contribuer par un support papier, c’est paradoxal, mais ce n’est pas grave. Nous devons communiquer et cela n’est pas toujours bien accepté par les services de communication qui perçoivent parfois les blogs comme des outils de dissidence. Nous devons expliquer : avec un espace multimédia et un animateur, une formation sur les blogs peut se faire à partir du blog de la bibliothèque. C’est une matière à animer. L’accompagnement se fait aussi par la sollicitation : dans tous les livres empruntés, nous glissons 2 fiches pour recueillir les impressions de lecture des usagers. Nous faisons systématiquement des articles sur ces outils dans notre mensuel d’information papier La lettre des médiathèques. Nous avons également un autre blog L’espace multimédia [3] , blog des espaces multimédias des bibliothèques, dans lequel il y a des tutoriels, de la veille.

Sensibiliser et former les bibliothécaires

- Pratiquer et expérimenter, il ne faut pas avoir peur d’essayer.
- Convaincre de l’essor et du potentiel des services co-créés avec les usagers. Un nouvel internaute arrive aujourd’hui qui veut mettre sa griffe sur les contenus.
- Favoriser les pratiques culturelles et l’appropriation de l’information sans forcément utiliser les collections de la bibliothèque. Nous pensons trop, dans nos services en ligne, le livre ou le document comme porte d’entrée. Il me semble que sur Internet, il n’est que la conclusion. On sollicite des comportements retrouvés sur Internet « chercher mal et trouver juste ».
- Accepter les nouveaux territoires de la bibliothèque. Des personnes qui ne sont absolument pas des usagers physiques de la bibliothèque lisent notre blog et, ainsi, une bibliothèque trouve sa place dans leur usage d’Internet. Cette approche n’est pas simple pour les élus, mais désormais il y a un nouveau territoire sur lequel nous devons être présents.
- Évolution des compétences du bibliothécaire. Les bibliothécaires doivent de plus en plus jouer un rôle de médiation et de socialisation autour de la culture ou de l’information numérique. Ceci implique de « lâcher » un peu la collection et de mettre fin à l’hégémonie de celle-ci.

Pour retrouver tous les blogs des bibliothèques : http://toutifrouti.viablog.com Blog personnel de Lionel Dujol : http://labibapprivoisee.wordpress.com

Questions

Bruno Dartiguenave, BDP du Maine-et-Loire

Une remarque, peut-être un peu rétrograde, sur le peu d’usagers qui utilisent les services du web 2.0. À la BDP, nous organisons des soirées de ciné-club où nous avons parfois moins de 10 personnes, mais d’autres fois 40 ou 50. Au cours de ces soirées, nous échangeons sur le film que nous avons vu. Ne devrions nous pas plutôt privilégier ces formes de médiation culturelle ?

Lionel Dujol

Les deux propositions ne s’opposent pas. Il s’agit juste à travers la médiation sur le net d’essayer de toucher un public qu’on ne touche pas à travers la médiation intra-muros. De nouveaux usagers vont peut-être désormais utiliser les services de la bibliothèque chez eux, sur Internet. Nous sommes encore aujourd’hui dans l’expérimentation de ces outils : une médiathèque d’un comté californien a mis en place une smartcard, qui permet à partir d’un abonnement d’accéder à des services et contenus en ligne. Ils ont des inscrits qui ne sont pas des usagers physiques du territoire. Ces outils permettent d’entrer dans nos catalogues d’une autre manière. La bibliothéconomie transpire beaucoup trop sur nos catalogues en ligne : aujourd’hui les usagers ont l’impression d’obtenir toujours un résultat lorsqu’ils saisissent un mot sur google alors que sur nos catalogues ils sont, la plupart du temps, renvoyés vers une liste de mots susceptibles de correspondre à la recherche.

Marie-Hélène Coffin, BDP de la Corrèze

Avez-vous des statistiques de fréquentation de votre blog et savez-vous combien d’usagers de celui-ci fréquentent la bibliothèque ?

Lionel Dujol

Au début, nous nous étions dits : « pas de statistiques ! ». Nous avons cependant été obligés de rendre des comptes à notre élu. Aujourd’hui, nous avons à peu près 300 visiteurs/jour sur le blog. À peu près 20 % des personnes sont venues à la suite d’une recherche par google (en tapant le nom d’un auteur, ils sont arrivés sur notre blog), 40 % sont des locaux, mais nous ne savons pas si ce sont des inscrits, et nous avons une part très importante de bibliothécaires notamment pour les rubriques « boîtes à outils ». Je pense que pour une expérimentation, ces chiffres restent satisfaisants.

Didier Guilbaud, BDP d’Indre-et-Loire

Quelle est la relation avec votre intercommunalité ? Est-ce une commande au départ ? L’avez-vous imposé en catimini ?

Lionel Dujol

Comme c’est souvent le cas pour des outils nouveaux en bibliothèque, il faut un « crapaud fou », en l’occurrence moi-même. Lorsque j’ai suggéré d’améliorer notre portail, nous nous sommes heurtés à des problèmes budgétaires et j’ai alors demandé l’autorisation d’expérimenter les outils du web 2.0. Le seul frein a été le service de communication qui s’est senti concurrencé. Aujourd’hui, la communauté de commune du Pays de Romans est très heureuse de ses outils qui accordent une véritable publicité au territoire. Un autre point important : tous mes collègues bibliothécaires ont suivi. Ces outils sont légitimes pour tous, même pour ceux qui n’y participent pas.

Suzy Rousselot, médiathèque départementale du Haut-Rhin

Une question à notre collègue de Belgique. J’ai noté avec intérêt ce que vous avez dit tout à l’heure : « notre mission est d’élever le niveau culturel, Internet a tendance à l’abaisser ». À un moment où la tendance nous oblige plutôt à faire de l’audimat et obtenir des résultats, votre position est difficile à soutenir. Au début de votre intervention, vous avez précisé que la médiathèque de la communauté française de Wallonie traversait des difficultés et se repositionnait. Une telle affirmation est-elle soutenue par votre communauté wallonne ? Pourriez-vous également nous en dire un peu plus sur le projet européen concernant les bibliothèques que vous avez évoqué ?

Pierre Hemptinne

Il y a la réalité mais aussi la réflexion qui essaie de ne pas dresser de barrière. Nous avons signé un nouveau contrat de programme qui nous lie à notre communauté pour 5 ans. Notre budget a été reconduit et même augmenté pour développer de nouvelles missions numériques. Oui, nous sommes suivis dans notre volonté globale de repositionnement. Il faut aussi se méfier de l’appellation, parfois cliché, par le politique « de nouvelles missions numériques ». Pour développer un projet européen, mon vœu est qu’il puisse y avoir des ateliers et des groupes de travail, que des bibliothécaires-médiathécaires se rassemblent, à cet échelon, pour élaborer des chantiers et des projets. Ce qui manque dans le débat sur l’avenir de la musique dans l’environnement numérique, c’est la voix de la lecture publique, d’une politique publique de l’accès à la connaissance musicale. Les journaux ne consultent jamais un médiathécaire à ce sujet. Le téléchargement payant pour les bibliothèques est un cul-de-sac : comment rivaliser avec les grandes plateformes ? Par contre, une mise en valeur du patrimoine, avec des podcasts thématiques, nous permettrait d’agir de manière significative pour rendre visible des genres de musiques moins connues. Avec 5 rédacteurs et 5 informaticiens, nous pourrons proposer de 5 à 10 podcasts thématiques : ce qui restera toujours minime dans la culture-web. Nous devons dans ce cadre réfléchir à un impact qui dépassera les frontières. Si nous nous réunissons ou travaillons à distance pour créer une base de données de podcasts, nous pouvons augmenter notre audience. Avec la directrice de la BM de Blois, rencontrée l’an dernier, nous avons imaginé la création d’un périodique franco-belge pour faire entendre des avis différents concernant le son et l’image. Un magazine, pas forcément régulier, avec une approche particulière des artistes et du répertoire. J’ai la conviction que la dimension européenne est indispensable pour développer une culture publique d’accès aux connaissances sur Internet. Je ne cache pas non plus mes influences : je suis très attaché à la pensée de Bernard Stiegler qui a une véritable réflexion sur ce que devrait être une culture européenne sans exclure l’aspect industriel.

XXX

J’ai été bibliothécaire, j’ai été discothécaire, j’ai été belge et je le suis toujours. J’ai tenu un comptoir de la discothèque nationale, à l’époque de monsieur Salkin, mais cela ne s’est pas bien passé. J’ai toujours cru, à l’époque (en 1965), que le grand débat entre le bibliothécaire que j’étais et le grand patron de la discothèque qu’était monsieur Salkin pouvait servir aux médiathèques pour trouver des stratégies pour s’implanter dans les bibliothèques. Elles existaient avec des locaux et du personnel. Mais la médiathèque n’y est jamais parvenue. Pourriez-vous nous donner les raisons de ce désaccord avec le livre ?

Pierre Hemptinne

Je suis en désaccord avec cette position de Jean Salkin. Il y a eu une volonté politique qui a conduit à cette dissociation mais je suis, de mon côté, convaincu qu’il faut élargir la notion de lecture publique à la musique, au cinéma, aux arts plastiques. Aujourd’hui, un nouveau décret de lecture publique va sortir et nous travaillons à des rapprochements indispensables au moins dans certaines villes.

Table ronde : Projets de construction et missions de conseil

Avec la participation de Sandro Duca, Corinne Diaz, Gilles Lacroix, Robert Pleynet et Catherine Thillet

Intervenants

- Sandro Duca, maire d’Étoile-sur-Rhône
- Corinne Diaz, directrice générale des services d’Étoile-sur-Rhône
- Gilles Lacroix, conseiller Livre et Lecture (Drac Rhône-Alpes)
- Robert Pleynet, urbaniste au Conseil d’architecture, d’urbanisme et d’environnement (CAUE Drôme)
- Catherine Thillet, bibliothécaire (Médiathèque départementale de la Drôme)

Modération de la table ronde assurée par Cécile Jallet, BDP de la Dordogne

 

Cécile Jallet

Cette dernière table ronde présentera le projet d’Etoile-sur-Rhône. À partir de cet exemple, nous verrons comment les différentes missions de conseil, en l’occurrence celles du CAUE de la Drôme, de la Drac et de la BDP de la Drôme, s’organisent pour apporter concrètement leurs conseils à une collectivité et leur articulation pour améliorer les aides possibles à l’émergence des projets de bibliothèque.

Sandro Duca

Ce projet a fait l’objet d’une maturation assez longue car la commune avait un bâtiment, une ancienne cure dans un état de délabrement assez avancé, pour lequel nous cherchions une affectation. Une demande est née alors de la bibliothèque associative de la commune qui nous a fait part de l’étroitesse de ses locaux. Sa demande était accompagnée d’un document fourni par la bibliothèque départementale dans lequel figuraient les grandes lignes des besoins pour la création d’une bibliothèque ou d’une médiathèque. Avec ces éléments, nous avons pu définir nos besoins et avons confié à un cabinet (le cabinet d’architecture Colomb) une étude sur l’adaptabilité du local à ces besoins.

Étoile est une commune, située au sud de Valence, qui compte aujourd’hui 4 500 habitants avec un patrimoine riche et intéressant. Nous n’avions pas le souhait de créer un nouveau bâtiment pour la médiathèque sachant que nous avions un bâtiment à réhabiliter. Après les premières études de faisabilité, nous avons rencontré Monsieur Lacroix à la Drac, qui a complété les premiers éléments, avant que nous lancions, avec Monsieur Pleynet et Madame Frémaux du CAUE, une étude un peu plus fine.

Il a fallu concilier les attentes de la Drac avec les contraintes liées au bâtiment. Ce ne fut pas forcément simple de greffer dans un bâtiment datant du XVIIe siècle un équipement qui corresponde aux besoins du XXIe siècle. Il a fallu faire preuve de souplesse à tous les niveaux. Il s’agissait aussi de conserver les richesses patrimoniales du bâtiment dans le projet que nous allions définir. Le travail en détail avec le CAUE a pu commencer afin d’avoir un cahier des charges et lancer une consultation pour un cabinet de maîtrise d’ouvrage.

Robert Pleynet

Le CAUE intervient lorsqu’il est sollicité. Lorsque nous sommes arrivés à Étoile, le travail du cabinet Colomb avait déjà permis un diagnostic approfondi du bâtiment. Nous disposions de plans détaillés, de coupes, et avions une bonne connaissance du bâti. La question soulevée lors du dialogue avec Monsieur Lacroix portait sur la place de la bibliothèque dans la ville. Étoile est déjà une ville par son nombre d’habitants, mais c’est encore un village, très repérable dans le cadastre, avec différentes phases de croissance du bourg : le village médiéval, remarquable par sa densité, et les premiers alignements bâtis du XIX° siècle ; plusieurs secteurs d’expansion diffuse de l’habitat pendant les années soixante ; et enfin le développement pavillonnaire plus dense de ces vingt dernières années. Le bourg s’élargit d’abord autour du noyau initial, puis, comme dans toutes les villes de France, s’en est éloigné. Il faut préciser que les élus travaillent aujourd’hui à conforter la centralité d’Étoile par la création d’équipements, la restructuration des espaces publics et le soutien aux opérations de logements dans les « dents creuses » du village. Dans la partie médiévale du village se trouvent la mairie et l’ancienne cure adossée à l’église. La question de l’accessibilité se posait dans les deux sens du terme. Avec des boulevards à l’emplacement des anciens remparts, des stationnements aux abords des espaces publics fortement regroupés dans le noyau ancien ou à proximité immédiate, des écoles…, il était assez logique de créer la bibliothèque à cet endroit. En matière d’accessibilité, notamment pour les personnes à mobilité réduite, les conditions étaient réunies par le secteur sud. Une des difficultés résidait dans le manque de visibilité de la bibliothèque depuis la rue de la mairie. Il s’agissait de résoudre cette question par le traitement architectural futur.

La médiathèque départementale a fourni un programme type adapté à la commune. En tant que CAUE, nous fabriquons un tableau de surface et un organigramme fonctionnel pour imager comment les locaux d’une médiathèque ou d’une bibliothèque communale peuvent fonctionner avec une partie des espaces servants. Nous sommes encore dans une démarche de pré-programmation afin de clarifier le contexte pour la maîtrise d’ouvrage et pour les usagers. Ces outils sont appréciés par les architectes drômois qui ont l’habitude de travailler avec les collectivités. Une entrée très importante pour le CAUE de la Drôme depuis une dizaine d’années, en collaboration étroite avec les deux espaces Info-Énergie du département, concerne la qualité environnementale.

Ces questions sont abordées avec les élus et les usagers, à travers les 14 cibles de la démarche HQE, de la manière la plus concrète possible. À Étoile, les principales cibles ont ainsi été repérées :
- comme très performantes : la relation du bâtiment avec son environnement immédiat, le confort acoustique, la gestion d’énergie obligatoire au vu de la réglementation pour un bâtiment public ;
- comme performantes : le confort visuel, l’entretien et la maintenance, la qualité sanitaire des espaces.

L’équipe d’architectes, intervenue en amont, a permis de bien connaître le bâtiment et sa valeur patrimoniale. Nous avons travaillé sur cette base et ces données durant cette phase de programme pour décrire le contenu du projet. Un des aspects pour lequel le CAUE a contribué à éclairer la décision consistait à savoir si la bibliothèque devait se développer sur un ou deux niveaux (sachant que le bâtiment initial, de la cave au grenier, comportait quatre niveaux). Nous avons abouti à la conclusion qu’une bibliothèque sur un seul niveau était possible.

Sandro Duca

C’est l’acquisition d’une parcelle de foncier complémentaire qui nous a permis de faire la bibliothèque sur un seul niveau. Nous avions une contrainte associative qui nous obligeait à restituer une partie des surfaces pour des activités associatives, notamment paroissiales. Nous avons consacré le rez-de-chaussée à la bibliothèque ; l’étage sera dévolu aux associations ainsi qu’à la réserve pour stocker des livres de la bibliothèque. Nous avons choisi notre maître d’œuvre fin 2008 (le cabinet Aries à Valence) et, en parallèle, déposé une demande de subvention auprès de la Drac, rencontrée durant l’hiver 2009. Après des échanges avec Monsieur Lacroix, nous avons déposé le permis de construire et sommes actuellement dans les dossiers de consultation des entreprises.

Différents partenaires nous ont aidés à monter ce projet :
- la Drac a émis un avis technique sur la forme du projet et sur la nécessité de penser le fonctionnement en amont ;
- la médiathèque départementale a apporté son soutien à la réflexion sur le fonctionnement du projet et à la réalisation du dossier de subvention. Pour des communes de notre taille, ces soutiens techniques sont très importants aussi bien pour la création d’une médiathèque que pour tout autre équipement : le CAUE, par exemple, nous a également aidés pour la localisation et la programmation d’un Établissement public d’hébergement pour personnes âgées dépendantes.

Cécile Jallet

Monsieur Lacroix, pourriez-vous nous dire à partir de quel moment vous être intervenu et comment vous vous êtes situé dans ce projet ?

Gilles Lacroix

Ce qui me semble intéressant dans l’exemple d’Étoile, c’est précisément les difficultés à résoudre. Ce projet comprenait plusieurs degrés de complexité :
- la réhabilitation d’une cure du XVIIe qui n’avait donc pas été prévue principalement pour être une bibliothèque ;
- il s’agissait de faire une bibliothèque, mais pas seulement puisque des locaux associatifs étaient également en jeu ;
- la cure est située dans un bâti ancien extrêmement serré ;
- enfin, nous sommes au cœur d’un secteur protégé au titre des monuments historiques.

Un travail important d’assistance à la maîtrise d’ouvrage a été fait en amont par le CAUE de la Drôme qui est particulièrement dynamique dans l’accompagnement des projets des petites et moyennes communes. De son côté et avant même l’arrivée de la Drac, la BDP a orienté les réflexions en fonction des besoins spécifiques d’une bibliothèque.

Comme cela a déjà été dit, le bâtiment existant était construit sur quatre niveaux et chaque niveau n’offrait que 200 m2. Le premier contact avec la Drac a eu lieu au moment où la CAUE a rendu son étude de faisabilité avec les deux hypothèses retenues : une bibliothèque sur deux niveaux ou une bibliothèque sur trois niveaux. J’ai plaidé fortement pour une bibliothèque sur deux niveaux avec un « espace public sur un seul niveau ». La superficie disponible étant alors insuffisante, le projet s’est orienté vers une adjonction de construction sur le niveau principal. Malgré toutes ces contraintes, nous sommes arrivés à un résultat le plus satisfaisant possible. Il restera à voir la question de l’accessibilité et de l’enclavement de la parcelle. Par ailleurs, la commune a décidé de l’embauche de deux agents : nous aurons donc non seulement une réussite architecturale, mais aussi un service qui va pouvoir fonctionner.

Sandro Duca

La centralité de la bibliothèque nous a paru essentielle. Nous travaillons avec le CAUE sur les questions d’urbanisme depuis 2001 et nous avons beaucoup avancé sur les modes de déplacement au sein de la commune. Tous les aménagements actuels sur Étoile essaient de drainer le plus possible les personnes au centre du village en utilisant des moyens de déplacement différenciés en dehors de la voiture. L’idée de centralité nous permettait de concilier nos orientations en termes d’aménagement du village et aux habitants de pouvoir accéder à la médiathèque tout bénéficiant des services et des commerces à proximité.

Cécile Jallet

Je vais passer la parole à Catherine Thillet pour qu’elle nous explique comment s’est positionnée la médiathèque départementale sur ce projet.

Catherine Thillet

La médiathèque départementale intervient en général très en amont puisqu’elle exerce une veille sur le territoire dont elle a la responsabilité. On pourrait dire qu’elle a des « vigies » dans les communes qui sont souvent les bibliothécaires communaux, bénévoles ou salariés. Dans le cas d’Étoile, c’était un peu particulier puisqu’il s’agissait d’une bibliothèque associative qui n’appartenait pas au réseau départemental. Elle avait appartenu au réseau « Bibliothèques et culture pour tous », s’en était progressivement détachée et, depuis 2002, a pris son autonomie. Elle avait toujours été soutenue par la commune, mais sans bénéficier de l’aide du département. C’est une responsable bénévole de cette association qui nous a contactés pour nous demander comment entrer dans le réseau.

Premier contact en 2001, deuxième contact en 2003. Cette commune importante méritait d’avoir un équipement mieux dimensionné. En 2005, nous avons pu évoquer de manière plus approfondie les possibilités. Je leur avais suggéré, dès 2001, de se rapprocher de la mairie, en leur expliquant que notre partenaire était la municipalité et que pour établir ce partenariat nous passerions une convention avec la commune. Je leur avais également remis une fiche récapitulant les principaux critères (grille ADBDP, adaptée à notre département en la précisant selon la taille de la commune). En décembre 2005, nous avons une première réunion avec les élus d’Étoile. Ils avaient déjà consulté le site de la Drac et savaient ce qu’était une médiathèque de proximité, les critères requis, et, le jour même de notre rencontre, ils avaient un rendez-vous à La Voulte-sur-Rhône, commune ardéchoise, pour rencontrer des élus qui avaient un projet similaire.

Lors de nos échanges, nous avons aux élus remis une proposition de programme avec le détail des fonctionnalités d’une bibliothèque, les espaces et les principales surfaces à prévoir pour chacun des usages. Nous précisons les différentes missions de la médiathèque et l’accompagnement que nous pourrons mettre en œuvre. Nous embarquons pour une croisière de longue durée car, entre la première réunion avec les élus et l’inauguration, il s’écoule en moyenne une période de suivi de quatre ans. Cette première réunion nous permet aussi de comprendre la problématique de la commune et de poser quelques questions : y a-t-il un projet d’intercommunalité ? y a-t-il un bâtiment prévu pour la bibliothèque ? Quel est son positionnement ? Quelle est la proximité avec l’école ? Des parkings sont-ils prévus ? La commune travaille-t-elle avec le CAUE ?

Le troisième objectif de la médiathèque, après le contact avec les bénévoles et les élus, est l’accompagnement du projet dans la durée. Nous avons un véritable partenariat avec le CAUE qui nous informe de l’avancée du projet et, réciproquement, nous lui transmettons nos informations.

Robert Pleynet

Il est vrai que nous avons un rôle assez central de coordination, car le fait de réaliser le document que je vous ai présenté nous amène à rassembler et à synthétiser toutes les dimensions du projet puisqu’il est destiné à être remis à l’architecte. Cependant, notre rôle est limité dans la durée à quelques mois, alors que la médiathèque accompagne le projet sur toute la durée.

Il ne faut pas oublier les participants inscrits en filigrane à ce groupe de travail (l’association, les autres élus) car bien souvent, dans les petites communes, les bibliothèques sont intégrées dans des pôles culturels avec des salles associatives et la place de la bibliothèque dans ces ensembles doit être précisée.

Cécile Jallet

Monsieur le maire, comment avez-vous ressenti l’intervention de ces différents partenaires ? Arrivaient-ils les uns après les autres ? Est-ce que les différentes contraintes vous semblaient aller dans le même sens ? Comment les avez-vous vécues ?

Sandro Duca

Non pas comme des contraintes car les élus ne sont pas au fait de tous les dispositifs et de tous les modes opératoires qui peuvent exister dans les différents secteurs. Les besoins varient bien entendu entre faire une crèche, une école ou une médiathèque. Il y a, à chaque fois, des interlocuteurs privilégiés à connaître. Des services comme le CAUE ou la médiathèque départementale nous évitent de faire des erreurs.

Cécile Jallet

Je voudrais maintenant demander aux autres intervenants en quoi leurs missions sont complémentaires. Y a-t-il, par exemple, pour vous une différence fondamentale liée au fait que vous pouvez aussi avoir une mission de financement ?

Robert Pleynet

Bien sûr, il y a dans ce cas un positionnement tout à fait différent. Le CAUE revendique son indépendance d’esprit. Mais lorsqu’on parle du projet avec la Drac ou la médiathèque départementale, ces questions s’estompent et c’est bien le fond qui ressort. Bien entendu, le levier financier est important pour faire passer certaines exigences associées au financement.

Sandro Duca

Le poids du conseil est également déterminant par rapport au poids de l’apport financier que peut faire le partenaire.

Gilles Lacroix

Je crois vraiment que nos rôles sont complémentaires. Le rôle de « vigie » exprimé par Catherine Thillet est bien réel : de l’ensemble de la région, nous ne pouvons avoir la vision fine que vous avez de vos réseaux départementaux. Notre culture professionnelle est la même. La différence peut provenir du fait que, depuis la Drac, nous avons une vision régionale d’ensemble et que nous jugeons un projet moins par son évolution avec la situation antérieure dans une commune donnée que par comparaison avec les meilleurs projets financés à l’échelon régional. Avec peut-être un point de vue plus exigeant au vu d’autres réussites et ne pouvant soutenir tous les projets, nous finançons les meilleurs, en tenant compte de normes impératives ou conseillées mais aussi de spécificités locales, avec pour objectif non pas d’éliminer mais de conseiller.

Cécile Jallet

Quel est le coût du projet ?

Corinne Diaz

La médiathèque représente un gros budget dans le budget municipal. Le coût de l’ensemble du bâtiment est de 1 400 000 euros. La médiathèque elle-même est prévue pour 969 000 euros, part pour laquelle nous avons sollicité et obtenu de la Drac un financement à hauteur de 40 %. Au niveau du montage administratif des dossiers, dans les mairies, nous avons une compétence de territoire et non thématique : nous sommes des généralistes. Pour des projets précis qui demandent un certain professionnalisme, nous avons besoin d’un cadre qui a été défini par nos conseilleurs, un cadre dans lequel nous avons pu évoluer. Les conseilleurs aujourd’hui obéissent à un principe de réalité : nous avons été conseillés tout en tenant compte de nos besoins et de nos objectifs. Nous avons coproduit ce projet.

Gilles Lacroix

L’apport de la BDP concerne aussi le suivi à long terme : la capacité des BDP à accompagner les différentes communes est très appréciable. J’imagine que lorsqu’il s’agira de recruter telle ou telle personne, la BDP sera plus facilement présente que la Drac. Elle est bien là pour assurer la réussite du projet car il ne suffit pas qu’il ait été accepté.

Catherine Thillet

Les attentes exprimées par la Drac en matière d’emplois nous aident à expliquer leur nécessité aux équipes dans les communes. Il est arrivé parfois dans des communes plus petites que l’équipe des bénévoles en place ne comprenne pas l’intérêt d’un emploi. Cela peut les effrayer et nous devons les aider à accomplir ce chemin. Je voulais aussi préciser que le fait de travailler sur le terrain et d’avoir, à nos côtés, le CAUE, qui pilote les réunions concernant les projets de construction et d’aménagement, nous a amenés, nous bibliothécaires, à élargir notre vision de la bibliothèque. Je me suis rendu compte, petit à petit, que j’avais une vision très « intérieure » de l’équipement bibliothèque. L’approche urbanistique nous donne des outils d’ouverture.

Questions de la salle

Cécile Jallet

Le CAUE de mon département ne fonctionne pas du tout comme celui de la Drôme. Je ne savais pas qu’il pouvait se positionner sur une aide à la programmation. Est-ce fréquent ? (Brouhaha dans la salle qui semble signifier que oui)

Corinne Sonnier, BDP des Landes

L’intervention des CAUE est très diversifiée. Il faut savoir qu’ils n’ont pas forcément l’habitude de travailler en partenariat avec les bibliothèques départementales. Il relève certainement à celles-ci d’aller à leur rencontre et de signaler le soutien que nous pouvons apporter aux phases de programmation. Les CAUE ont besoin d’un soutien technique dans les échanges et les premières discussions avec les élus. Dans les Vosges, ils ont ainsi apprécié l’apport de la BDP, apport dont ils ne savaient pas pouvoir disposer. Il y a sans doute à ce niveau des démarches à entreprendre. Une question pour Catherine Thillet : le Conseil général de la Drôme a cofinancé le projet de la médiathèque d’Étoile. Êtes-vous à la fois l’accompagnateur technique et l’instructeur du dossier ? Comment la BDP vit-elle cette situation ?

Catherine Thillet

Dans la Drôme, l’aide aux communes est gérée directement par le service des relations avec les collectivités. C’est donc lui qui gère les dossiers de financement, sachant que pour les parties « mobilier » et « informatisation », il nous demande notre aval. Nous avons, en gestion directe, une enveloppe pour des petits projets d’amélioration (par exemple, pour faire tomber une cloison dans un petit espace de 70 m2).

Sandro Duca

Ce type de projet est financé par les dotations cantonales Patrimoine (DCP). Une enveloppe est attribuée, par le Conseil général, à chaque canton et fait l’objet de discussion entre les élus du canton pour savoir quels seront les projets prioritaires.

Table ronde - projet de construction et missions de conseil (PDF - 45.1 ko)

Table ronde : la bibliothèque dans le territoire

Avec la participation de Emilie Dauphin, Catherine Groud et Alain Rouxel

Intervenants
- Emilie Dauphin, directrice adjointe, responsable de la médiathèque Yves-Coppens, Signy-l’Abbaye
- Catherine Groud, ancienne adjointe à la Culture de Signy-l’Abbaye
- Alain Rouxel, co-président de la Commission Livre et Lecture publique de la Fédération nationale des Collectivités territoriales pour la Culture (FNCC)

Modération de la table ronde assurée par Corinne Sonnier, présidente de l’ADBDP

 

Corinne Sonnier

Nous allons aborder ensemble la question de la bibliothèque dans son territoire. À Signy-l’Abbaye, vous êtes à l’origine d’un projet de médiathèque qui a choisi une inscription particulière celui-ci. Pourriez-vous nous présenter le projet tel que vous l’aviez élaboré et la médiathèque telle qu’elle fonctionne actuellement ?

Catherine Groud

Ce projet a demandé énormément d’énergie et beaucoup de courage et de pugnacité. Pourquoi faire une bibliothèque à Signy-l’Abbaye ? Quelle a été notre motivation ? Quelles furent nos satisfactions et les difficultés rencontrées ?

Pourquoi une bibliothèque ? Je suis originaire de Signy-l’Abbaye, j’adore mon village, un petit village de 1 300 habitants. J’ai été élue deux fois car j’avais envie de faire quelque chose pour ma commune. Pour mon deuxième mandat, le maire, Jean-Pierre Grès m’a laissé beaucoup d’initiatives, notamment pour le projet de la médiathèque. La municipalité précédente avait acheté une grosse bâtisse datant du début du siècle précédent, dans le style « art déco », sur cinq niveaux en prévoyant d’y faire une Maison des associations. Je partais du principe qu’une Maison des associations dans cette bâtisse n’aurait peut-être pas été un projet suffisamment vivant et que, par ailleurs, à cette époque, la bibliothèque dans le village était devenue complètement obsolète (25 adhérents, des livres dans des placards fermés, sur trois rangées, ouverte le seulement le samedi après-midi durant une heure !). Elle avait certes le mérite d’exister et d’être déjà relayée par la BDP mais… Le maire avec qui j’ai travaillé est pharmacien. Son projet reposait sur la volonté de faire quelque chose pour les jeunes et éviter ainsi qu’ils ne traînent dans le village. Issus tous les deux du milieu de l’entreprise, nous avons fait un beau tandem. Nous avons rassemblé nos idées et consulté la population avant le projet en demandant au maximum de personnes (personnes âgées, jeunes, assistantes maternelles, écoles, associations…) ce qu’ils aimeraient avoir dans le village. À partir de tout ce qui nous a été dit, nous avons nourri notre projet pour en faire un lieu de vie et de rencontres, un espace culturel avec pour centre une bibliothèque. J’étais persuadée que, au travers d’une bibliothèque, on peut faire du social. Par exemple, pour réaliser une recette de cuisine (ce qui est la base de notre vie), on peut soit la recueillir oralement, soit regarder un livre de cuisine.

Il a fallu faire face à un première difficulté, celle du conseil municipal. Nous devions avoir l’assentiment de ses 15 membres pour les travaux dans le bâtiment qui engageaient la commune. Les coûts de rénovation s’élevaient à 600 000 euros environ, auxquels il a fallu ajouter 200 000 euros pour la constitution des collections, 200 000 euros pour l’aménagement intérieur et autant pour les extérieurs. Nous avons choisi d’avoir un beau mobilier (donc cher) mais il s’agit de respecter la population en lui proposant un endroit valorisant. Nous avons travaillé en étroite collaboration avec Chantal Valentin, conseillère pour le livre et la lecture auprès de la Drac, qui nous a aidés à mettre en place cette maison. Une maison ouverte sur le monde, avec une porte la plus discrète possible pour qu’on ait envie de la pousser, avec des murs qui ont été cassés pour laisser un maximum d’ouvertures et beaucoup de clarté, avec des livres tout propres, des espaces de consultations de journaux, un accueil disponible. Je vous citerai une petite anecdote : pour la construction, nous avions l’intention de faire un espace ouvert mais lorsque nous avons reçu des personnes âgées, l’une d’elles nous a demandés si nous avions pensé à la buvette, ce qui nous a donné l’idée non pas de faire une buvette mais un coin café !

Nous avons rencontré de nombreuses difficultés : j’ai déjà cité celle qui consistait à convaincre le conseil municipal que nous voulions mener un projet pour la population. Ils nous ont suivis sans plus. Ensuite, il a fallu convaincre la communauté de communes où j’étais également élue : certains prétendaient que, avec Internet, il devenait complètement ringard de lire un livre. Nous avons également rencontré des difficultés avec la maîtrise d’ouvrage pour l’élaboration du plan et la construction. Et enfin pour l’embauche du personnel : nous n’avons pas hésité à faire plusieurs journées de recrutement. Nous avons la chance aujourd’hui d’avoir un personnel de qualité mais la première bibliothécaire embauchée n’est restée que 6 mois car elle n’a pas réussi à s’adapter à l’environnement social en se cantonnant dans un rôle de bibliothécaire trop « fermée ».

Notre grande satisfaction est que cette « maison » marche du feu de Dieu. Au départ, nous nous basions sur 500 adhérents, or nous avons plus d’inscrits que d’habitants dans la commune.

Yves Coppens, paléontologue célèbre, a accepté de parrainer notre Maison qui porte son nom et André Velter, écrivain bien connu, a accepté de parrainer notre bibliothèque. Ces personnes ont cru en notre projet et nous ont fait confiance.

Corinne Sonnier

Vous avez insisté sur la consultation faite auprès de la population. Quel est actuellement le retour de celle-ci ? Des satisfactions vous ont-elles été exprimées ? Qu’est-ce qui est plus particulièrement apprécié dans votre bibliothèque ? D’autre part, vous avez parlé tantôt de « maison », tantôt de « bibliothèque », quelle est l’appellation à retenir ?

Catherine Groud

Je passe la parole à Émilie, car c’est elle aujourd’hui qui est en contact direct avec nos usagers.

Émilie Dauphin

Nous parlons de « maison » pour englober le centre social et la médiathèque, car nous avons du mal à différencier les deux et dire « médiathèque-centre social » ou « centre social-médiathèque » serait un peu compliqué pour la population. Les usagers s’y retrouvent bien mieux ainsi.

Nous sommes une médiathèque, tête de réseau, intégrée dans le plan départemental de lecture publique, initié par le Conseil général et la bibliothèque départementale de prêt des Ardennes. Notre mission est de développer la lecture publique sur le territoire et notamment sur l’intercommunalité où nous nous situons. C’est grâce à cette collaboration que notre fonctionnement est assuré quotidiennement. Nous avons de nombreux documents mis à notre disposition (environ 10 000 documents) ce qui nous permet de renouveler régulièrement notre fonds, des animations et des expositions, et une incitation à construire de petites bibliothèques en milieu rural par le biais du financement d’un poste pendant trois ans (à hauteur de 40 %).

Le bâtiment a une superficie de 750 m2, avec une médiathèque sur les deux premiers étages (environ 250 à 300 m2). À côté de celle-ci, une salle est dédiée à l’animation, une autre à accueil périscolaire, une autre à l’informatique, une autre à l’écoute musicale ainsi qu’une ludothèque qui se trouve au centre des livres pour enfants. Un bureau des permanences permet d’accueillir les travailleurs sociaux. Pôle emploi y reçoit les personnes en difficulté sur le secteur car la situation géographique de Signy-l’Abbaye est très excentrée (à 30 km de la plus grande ville où se trouvent les administrations). Ce bureau est également utilisé par l’ADAPAH, structure qui s’occupe des personnes âgées, et par des sages-femmes qui reçoivent des personnes qui ne peuvent pas se déplacer en ville, ainsi que beaucoup d’associations qui y effectuent des permanences.

La bibliothèque propose également des services : un accueil social et une aide pour remplir des documents administratifs (feuilles d’impôts, d’assurance-maladie…). Une première aide est apportée par la bibliothèque, aide qui peut-être complétée si la personne le désire par un rendez-vous avec le service ad hoc. Ce type de proximité est beaucoup plus facile à établir dans un village par le bouche-à-oreille.

Nous sommes également :
- Relais services publics et entretenons des relations privilégiées avec des partenaires comme la Caisse d’allocations familiales, la Caisse primaire d’assurance-maladie ;
- Point info tourisme : l’été une personne est à l’accueil pour renseigner les touristes ; Signy-l’Abbaye est un lieu de passage sur les chemins de Saint-Jacques-de-Compostelle, notamment ;
- Accueil loisirs pour les enfants les mercredis et durant les petites vacances.

Je gère la médiathèque. Je suis la seule bibliothécaire pour la structure. Le directeur de la « Maison » a une compétence d’animateur socioculturel et gère l’ensemble de la partie sociale. Une personne « agent d’accueil » gère le relais service public ; une autre personne, à l’accueil également, le point info tourisme ; une animatrice l’ensemble des animations pour les enfants et les personnes âgées. Compte tenu de l’impossibilité d’être tous présents en permanence à l’accueil, nous nous sommes autoformés afin que chacun ait les connaissances suffisantes pour apporter un début de réponse aux questionnements des usagers.

La volonté de l’équipe et de la municipalité est de mettre l’usager au cœur de notre problématique. Le bilan actuel est très positif : comme le rappelait Catherine Groud, nous avons autant d’adhérents que d’habitants dans le village. En fait, ce chiffre représente 50 % de la population du village, l’autre moitié provenant de personnes résidant dans les villages de la communauté de communes.

Alain Rouxel

Je vous donnerai le point de vue des élus puisque je représente la Fédération nationale des Collectivités territoriales pour la Culture (FNCC).

« Faut-il encore construire des bibliothèques ? », tel est le sous-titre initial du programme de vos journées d’étude. De fait, comme vous le signalez, il est impossible de faire le bilan exhaustif des bibliothèques créées, inaugurées, agrandies, réhabilitées ou même projetées. Le mouvement semble s’être accéléré ces temps derniers même si on peut penser que la crise actuelle va sans doute ralentir les choses. Cette question ne semble donc pas se poser. Par contre, dans le contexte de crise des finances publiques, de difficultés économiques et sociales, de bouleversements liés au numérique, de demandes et d’aspirations nouvelles des publics effectifs, potentiels ou à conquérir, les élus ont des attentes diverses et se posent, plus ou moins clairement, de multiples questions. Quelle bibliothèque faut-il construire ou développer ? Avec quel projet ? Quels objectifs pour quels publics ? Pour quel territoire ? Avec quels professionnels ? Comment s’insère-t-elle dans le projet politique global ? Quelle part y prend-elle ?

Quelques exemples auxquels j’ai été confronté récemment dans mon département d’Ille-et- Vilaine. À Montours, petite commune de la communauté du Coglais (11 communes), le maire m’explique l’importance des 6 bibliothèques et de leur mise en réseau dans le développement d’une politique culturelle et dans la consolidation de l’esprit communautaire. La bibliothèque du village se trouve dans un tout nouveau bâtiment, d’une architecture hardie, intégrant une ancienne salle de spectacles, complètement rénovée et agrandie. La mairie et divers autres services s’y trouvent également, dans un concept qui peut se rapprocher de celui de Signy-l’Abbaye. Dans l’agglomération rennaise, j’ai visité récemment deux bibliothèques. À Vern-sur-Seiche, la nouvelle bibliothèque est intégrée dans un ensemble culturel, Le Volume, comportant l’école de musique et de danse, une salle d’exposition, un auditorium, avec un projet de salle de spectacle. L’équipement vaut aussi par son esthétique architecturale et son nom renvoie à la manifestation emblématique de la ville, une biennale de sculptures. C’est aussi le cas à Betton qui a voulu faire de sa médiathèque Théodore-Monod, un équipement de haute qualité environnementale. À Chevaigné, ce week-end, le nom de René de Obaldia a été donné à la bibliothèque associative, soutenue par la municipalité et en présence de l’académicien : je ne connais pas l’équipement mais la lecture de la presse montre une ambition très forte autour du théâtre.

Ces quelques exemples témoignent de la perdurance chez les élus d’objectifs classiques, culturels et éducatifs. Mais, les élus ont désormais adopté une conception élargie de la bibliothèque comme outil éducatif et culturel, aux sens les plus larges de ces termes et de la manière la plus transversale. Enfin, on peut aussi constater que les enjeux nouveaux auxquels sont confrontées les politiques publiques, et donc les élus, amènent ceux-ci à envisager la bibliothèque comme objet capable de répondre à de multiples problématiques, notamment territoriales, et susceptibles de fédérer les objectifs les plus divers. Les projets politiques municipaux ou intercommunaux sont souvent devenus fondamentaux. Depuis 1982, l’influence des départements en matière de lecture publique, en matières culturelle, éducative, sociale, peut aussi être décisive pour initier, développer ou infléchir les politiques locales.

Les BDP, et les bibliothèques qu’elles soutiennent, peuvent alors jouer un rôle capital. Nous venons souvent de loin : dans les campagnes et les villes petites et moyennes, c’est souvent la demande sociale qui a été à l’origine des bibliothèques. Elles sont donc le fruit de l’effort de bénévoles et d’associations qui n’ont longtemps bénéficié que d’une aide minimale des communes. Bien sûr, il y a eu les pionniers avec le contre-modèle des communes qui ont voulu placer les bibliothèques au centre d’une politique d’éducation populaire. Puis des élus, avec le développement de liens de plus en plus étroits avec les écoles, et des collèges et lycées ont voulu que les bibliothèques deviennent parties prenantes des politiques éducatives, et plus généralement des politiques à l’égard de l’enfance et de la jeunesse, avec la prise en compte d’un autre aspect : celui de l’éducation citoyenne, de l’accès à l’information et donc du soutien au débat démocratique.

Mais le plus souvent, parfois de manière très organisée sous l’impulsion des BDP, parfois de manière très intuitive et pragmatique, de nombreuses bibliothèques de communes rurales ou de petites villes, unique équipement culturel de leur collectivité, ont investi l’ensemble du champ culturel, décloisonnant les pratiques, organisant mini-spectacles, concerts ou expositions, rencontrant les associations du territoire, à l’initiative de leurs bénévoles ou de professionnels, exceptionnellement d’élus (avec le cas particulier d’anciens bénévoles devenus élus) : les élus ont plus fréquemment été suivistes qu’initiateurs. Dépassant la simple promotion du livre et de la lecture, les bibliothèques sont ainsi devenues un élément indispensable de la vie culturelle, voire de l’animation des plus petites communes. Dans ce contexte de nombreux élus, notamment ceux chargés de la culture, ont commencé à réfléchir en termes de projet culturel global. Or, comment construire un projet culturel cohérent, une politique de développement culturel efficace, sans tenir compte des bibliothèques et de la lecture publique et sans jouer la carte de la transversalité entre institutions et pratiques artistiques ? Comment penser la démocratisation culturelle sans la bibliothèque qui est l’institution, malgré les progrès encore nécessaires, la plus fréquentée et la plus marquée par le brassage et la mixité qu’elle soit sociale ou générationnelle ? On voit se développer la transversalité culturelle, les partenariats avec d’autres institutions ou associations qui sont aujourd’hui le b.a.-ba de toutes pratiques culturelles. Ces avancées sont très importantes car elles ont rendu les bibliothèques plus visibles et permis à de nombreux élus de prendre la mesure des potentialités qu’elles recèlent pour l’ensemble des politiques territoriales. Dans de nombreuses collectivités, face à de nouveaux enjeux, les élus pensent désormais les bibliothèques en fonction d’un territoire et de la manière dont on envisage son évolution, son développement, en fonction aussi des problématiques nouvelles auxquelles les nouvelles équipes municipales ont à faire face, d’où la multiplicité des choix effectués en termes de politiques publiques, d’organisation, de construction, d’ouverture, de transversalité souhaitée, avec parfois des débats ardents et des polémiques. Ainsi, un peu partout, on est passé du culturel à l’éducatif, et de l’éducatif au social.

À partir de la question des publics, la bibliothèque devient un relais intéressant, voire indispensable, de l’intégration des jeunes, des personnes handicapées, des populations en difficulté, des populations d’origine étrangère : elles sont alors le lieu indispensable du brassage et de la mixité. On prend conscience aussi que les bibliothèques sont des lieux de lutte contre l’illettrisme, d’apprentissage du français, de familiarisation avec l’écrit, grâce aux ateliers d’écriture et avec la volonté de créer du lien social. Ainsi, dans les campagnes, on se rend compte que le lieu public le plus fréquenté est souvent la bibliothèque, il est parfois devenu le seul service public et, lorsque le café n’existe plus et que l’église est fermée, le seul lieu de rencontres. Lorsqu’on parle de questions sociales, les questions d’urbanisme et d’architecture ne sont jamais éloignées. Une bibliothèque n’est-elle pas le moyen de donner une image positive d’une commune, de favoriser la restructuration ou la centralité retrouvée d’un bourg ou d’un centre-ville ? Une nouvelle bibliothèque peut aussi répondre à la volonté de construction d’un nouvel équipement emblématique d’une ville ou d’un village : lieu patrimonial, construction contemporaine signée par un architecte, lieu intimement lié à la mémoire d’une ville, lieu emblématique d’une politique de développement durable, toutes les options sont possibles ; À chaque fois, il est heureux de constater que le choix architectural s’inscrit lui-même dans d’autres choix : celui d’une politique culturelle forte, celui de la transversalité et de l’intercommunalité, voire d’un projet de politique globale comme le montrent les exemples cités en ouverture.

Plus généralement, la question de leur ancrage dans le territoire et de leur prise en compte de toute la population est fortement posée et encore plus dans la dernière période. On ne peut, en effet, construire des équipements de cette importance et de ce coût sans apporter les réponses politiques nécessaires.

On n’est jamais loin non plus des questions d’image de la ville, voire d’identité.

Autre enjeu au cœur duquel se situent souvent les bibliothèques : celui de l’intercommunalité. Celle-ci est un formidable moteur de développement culturel et de transversalité. Les bibliothèques, soit du fait de leur absence, soit au contraire de leur présence dans chaque commune sont souvent perçues comme pouvant être un symbole de l’intercommunalité, y compris à travers les risques d’instrumentalisation déjà évoqués. Dans certains cas, on construira un voire plusieurs équipement(s) emblématique (s), dans l’autre, on développera un solide réseau autour d’une tête de pont existante ou à construire. Par ailleurs, il est intéressant de constater que les compétences intercommunales semblent à même de faciliter la transgression des cloisonnements habituels au nom d’une stratégie territoriale globale. La culture et la lecture publique peuvent donc être aussi le laboratoire de la transversalité.

Enfin, je ne peux qu’évoquer deux questions qui chahutent fortement les bibliothèques et qui sont au centre des réflexions des élus, bien au-delà des bibliothèques et des questions culturelles, puisque la société toute entière s’en est saisie : il s’agit, tout d’abord, du développement du numérique. Est-ce par optimisme, par effet de résistance aux modes ou par ignorance, peu d’élus sont sensibles au fait que les bibliothèques seraient vouées à disparaître, remplacées par quelques bibliothèques virtuelles. Le numérique est plutôt vécu comme une chance ou un défi.

Une chance, dans un premier temps, si la bibliothèque s’en saisit en utilisant les nouvelles technologies (informatisation du catalogue, système de gestion, réservation à distance, RFID) et surtout en mettant en place un espace numérique public, favorisant l’accès à ces technologies par de multiples ateliers, permettant l’utilisation d’Internet à ceux qui ne possèdent pas chez eux l’outil nécessaire, elle peut jouer pour un temps, et sans doute pour longtemps, un rôle éducatif irremplaçable dans une commune.

Un défi, puisque la dématérialisation des supports est en marche, obligeant les bibliothèques à repenser complètement leur rôle, leur fonctionnement et leurs pratiques. La dématérialisation ne peut-elle entraîner la déterritorialisation ? Si élus et bibliothécaires se montrent aptes à travers leurs associations à juguler ensemble les dérives possibles, comme elles ont su le faire en ce qui concerne la loi Dadvsi, je ne doute pas qu’ils sauront trouver les réponses à ce défi et repenser le rapport des bibliothèques au territoire (au singulier) et aux territoires (au pluriel). Il est intéressant de constater que la question du numérique replace aussi la bibliothèque dans un contexte plus général.

Deuxième question : le développement de la société de la connaissance et de la création qui s’effectue actuellement ouvre aussi de nouvelles perspectives, croisant de bien des manières les politiques municipales. Les élus sont confrontés à une demande sociale croissante de formation et d’autoformation des individus, liée aux besoins renouvelés des entreprises et des administrations, liée aussi à la crise et au chômage accru. Le développement d’une dimension créative, technologique ou artistique, le rôle de plus en plus primordial de l’écrit individuel lié à l’Internet posent aussi de nouvelles questions auxquelles nous ne pouvons rester insensibles et qui vont bien au-delà des politiques purement territoriales mais pour lesquelles les bibliothèques peuvent peut-être amorcer des réponses. Les élus, avec les bibliothécaires, doivent y réfléchir. Tout cela n’est pas sans interroger les élus sur une question qui vous concerne au premier chef : quels professionnels, quelles compétences, quel métier pour faire face à ces enjeux ? Nous avons entendu une réponse possible, celle de Signy-l’Abbaye.

Si comme vous, la plupart des élus à la culture et la FNCC sont évidemment convaincus de la nécessité de faire appel à de vrais professionnels, et tout particulièrement dans le domaine de la lecture publique, considérant que les bibliothèques demandent du personnel disposant d’une expertise, ayant un métier de ce domaine, il faut bien constater que la multiplicité des objectifs auxquels les bibliothèques ont à faire face a souvent contribué à brouiller la question chez beaucoup d’autres élus. Votre vigilance, celle des BDP, et la nôtre, à la FNCC, doivent donc rester fortement mobilisées sur ces questions. En tout état de cause, il est souvent intéressant et rassurant de constater que les élus, et notamment les nouveaux élus d’aujourd’hui, ont rarement d’emblée une vision d’ensemble des questions qui agitent le monde de la lecture publique. Ils entrent dans ces questions par un bout, et parfois même par un petit bout, mais je suis optimiste puisque presque toujours, avec l’aide des bibliothécaires et des BDP, ils prennent conscience rapidement des riches potentialités qu’elles recèlent. La FNCC s’efforce d’élargir l’horizon des élus par la multiplicité de ses offres de formation et par la richesse d’information de sa lettre électronique bimensuelle, la « Lettre d’Échanges », mais aussi par les colloques ou les séminaires qu’elle organise.

Questions

Corinne Sonnier

Je voudrais rebondir sur les derniers mots de votre intervention : vous parliez des riches potentialités politiques des bibliothèques. Or, nous avons vu que, à Signy-l’Abbaye, il a fallu du temps pour que les élus, notamment ceux de la communauté de communes, puissent reconnaître ce potentiel. Est-ce que le taux de fréquentation de la « Maison » a permis de remporter l’adhésion et ainsi repositionner la réflexion à l’échelon intercommunal ?

Catherine Groud

Les difficultés rencontrées avec la communauté de communes sont réelles. Elle n’a pas choisi la compétence culturelle ; par contre, elle à la compétence « petite enfance » et la compétence des jeunes. Nous avons réussi à jouer sur ces deux tableaux en leur prouvant que nous travaillons directement en lien avec la petite enfance et avec les adolescents. Ils ne pouvaient donc pas faire autrement que financer ces actions.

Émilie Dauphin

À l’heure actuelle, la situation n’a pas beaucoup évolué. À défaut de compétence culturelle, nous ne pouvons bénéficier de financements directs. Par contre, nous travaillons avec une association qui perçoit des subventions au niveau culturel sur le territoire. Par ce biais, nous organisons des animations et des spectacles. Nous verrons par la suite si la communauté de communes souhaite prendre la compétence culturelle et alors cela devrait tout changer.

Catherine Groud

Sur un budget de fonctionnement actuel de 120 000 euros, la contribution de la communauté de communes ne dépasse pas les 10 000 euros.

Alain Rouxel

Je ferai simplement un petit commentaire : toute expérience est intéressante et nous avons toujours des leçons à en tirer. Mais aucune expérience n’est reproductible : chacune est originale et, à partir de là, nous pouvons trouver des situations complètement inversées. Je citai l’exemple de Montours où nous avons une communauté de communes qui a fait le choix de la compétence culturelle et celui d’agrandir et de rénover des bibliothèques dans 6 communes sur 11. Le poids de l’histoire, le rôle des élus en place et des personnes qui se sont investies dans le secteur peuvent avoir des effets positifs ou non.

Jacques Delon, BDP de Haute-Garonne

Vous avez évoqué la polyvalence des personnes qui interviennent à Signy-l’Abbaye. Avez-vous établi un seuil de polyvalence ? Par exemple en l’absence de l’animatrice, faites-vous de l’accueil le mercredi après-midi ? Quel est alors votre niveau de compétences et vice-versa ? J’arrive à comprendre le niveau de polyvalence lorsqu’il s’agit de remplir certains formulaires par contre pour d’autres domaines cela me semble plus difficile et pourtant essentiel pour la vie d’établissements avec des missions aussi variées.

Émilie Dauphin

Il m’est déjà arrivé de remplacer une collègue absente en animation. Je compte passer le BAFA pour pouvoir, en cas de besoin, les suppléer dans leurs tâches. Le directeur de la structure étant également animateur, la nécessité pour moi de suppléer une personne dans ce domaine est donc relativement rare. Je fais aussi l’heure du conte, mais c’est une activité traditionnelle des bibliothèques.

Jacques Delon

Mais lorsque vous n’êtes pas là, quelqu’un d’autre fait-il l’heure du conte à votre place ?

Émilie Dauphin Oui, j’ai une collègue qui se forme également dans ce domaine cette année.

Catherine Groud

Au départ, nous étions partis du principe de ne jamais laisser partir une personne sans avoir une réponse quelle qu’elle soit.

Jacques Delon

Mais entre apporter un renseignement et assurer l’animation ou constituer des collections, nous ne sommes pas tout à fait sur le même niveau de réponse à demander aux agents qui travaillent dans la structure.

Catherine Groud

La constitution des collections est évidemment du seul ressort de la bibliothécaire.

Jacques Delon

Il y a aussi le renseignement au lecteur ?

Émilie Dauphin

Mes collègues à l’accueil lisent aussi pas mal de livres et sont le plus souvent à même de renseigner le lecteur. Nous sommes ouverts 28 heures par semaine (du lundi après-midi jusqu’au samedi soir) et je suis présente à l’accueil tous les jours. Mais bien évidemment, il y a aussi des demandes pour lesquelles nous ne pouvons apporter aucune réponse. Ce serait mentir que de dire que nous pouvons répondre à tout mais nous faisons en sorte que l’usager ait au moins un début de réponse.

Alain Rouxel

On voit bien que, dans l’expérience de Signy-l’Abbaye, certains aspects sont un peu contradictoires avec le discours que j’ai tenu concernant la professionnalisation. Mais, il faut s’en tenir à la situation de chaque commune : nous sommes ici dans une petite commune avec des exigences sensiblement différentes de celles de communes un peu plus importantes. Ce qui peut être acceptable ou souhaitable dans une commune de petite taille devient beaucoup plus discutable dans des bibliothèques plus importantes où, malheureusement, nous avons parfois tendance à user ou abuser de personnels en dehors de leurs compétences sans que cela s’explique par d’autres raisons que des raisons purement budgétaires, par exemple.

Géraldine Bodet, BDP du Calvados

Nous avons dans notre département un exemple un peu similaire : une bibliothèque a ouvert des services de renseignements à la population et nous nous sommes aperçus qu’il y avait un problème de confidentialités. Les personnes ne sont pas très à l’aise pour venir à la bibliothèque demander des renseignements sur des situations personnelles. Avez-vous réussi à régler cette difficulté ?

Émilie Dauphin

Ma collègue, agent d’accueil et responsable du relais service public (RSP), peut recevoir sur rendez-vous les personnes qui souhaitent exposer leur problème de manière plus confidentielle.

Catherine Groud

Le seul espace fermé de la « Maison » est une pièce de confidentialité. On peut se rendre dans cette salle, qui se trouve à côté des périodiques, sans être « remarqué ». Il s’agit du bureau des permanences, évoqué tout à l’heure par Émilie.

Anne Thomas-Bedel, Conseil général de Meurthe-et-Moselle

Pourriez-vous nous indiquer la part que vous consacrez à votre métier traditionnel de bibliothécaire et celle consacrée aux autres aspects qui sont plutôt du ressort d’un service public social, touristique ou d’animation jeunesse, autant en ce qui concerne votre contact avec le public que votre travail personnel (pour la constitution de collections ou le suivi de formations complémentaires comme le BAFA, par exemple) ?

Émilie Dauphin

Je passe un quart de mon temps à faire de l’accueil qui peut aussi être social. Cela me paraît essentiel car les personnes qui viennent avec une demande autre que culturelle trouvent alors des personnes qui sont capables de leur montrer ce qu’est une bibliothèque : ils ont, hélas, encore souvent une image négative du lieu. Ils se rendent compte ainsi qu’une bibliothèque ce n’est pas simplement des livres sur des rayonnages.

Suzanne Rousselot, Médiathèque départementale du Haut-Rhin

Ma première question s’adresse à Alain Rouxel : j’ai écouté avec beaucoup de bonheur ce que vous nous avez restitué de la conception des bibliothèques par les élus et je me suis dit que dans certains départements mes collègues ont de la chance, car en général c’est moi qui tiens ce discours et j’ai beaucoup de mal à convaincre les élus qui sont en face de moi. Pourriez-vous nous en dire un peu plus au sujet des formations évoquées pour familiariser les élus à la nécessité de faire des bibliothèques ? Ma seconde question s’adresse à Catherine Groud : il me semble avoir noté que vous aviez un budget de 120 000 euros par an pour cette bibliothèque alors que vous êtes une commune de 1 300 habitants. Pourriez-vous me donner des arguments pour arriver à convaincre les élus d’accorder une telle dotation ?

Alain Rouxel

J’aurais tendance à dire qu’il y a « élu et élu ». Il est évident que les élus que je fréquente sont surtout des élus à la culture qui, en général, sont plus au fait d’un certain nombre de questions même si, au tout début de leur mandat, ils sont un peu démunis. Les élus à la culture ont souvent à se confronter à leur maire, mais aussi parfois à leur majorité municipale. Pour les formations de la FNCC, nous nous sommes engagés depuis les dernières élections municipales dans un cycle de formation très lourd puisque quasiment toutes les semaines, depuis une année et demie (en dehors des périodes de vacances), nous avons au moins un stage ouvert aux élus à la culture (et éventuellement aux autres élus) : ce qui représente une cinquantaine de stages qui se sont déjà tenus, stages qui réunissent entre 10 et 16 élus. Au départ, il s’agissait de stages généralistes, autour du projet culturel par exemple ; aujourd’hui les thèmes sont déjà un peu plus précis et nous engageons un second cycle qui concernera tous les secteurs culturels avec des objectifs un peu différents selon les types de collectivités. Ces stages se déclineront par la suite au maximum dans les différentes régions.

Catherine Groud

Bien sûr, convaincre des élus n’est pas si facile mais il faut prendre vos bâtons de pèlerin. J’étais convaincue, j’ai réussi à convaincre le maire. Comment ai-je fait ? Je ne sais plus ! 120 000 euros, c’est peut-être beaucoup, mais cela signifie que les élus y ont cru. La grosse partie est accordée par la commune de Signy-L’Abbaye (près de 70 000 euros) : c’est un gros effort budgétaire qui montre que la nouvelle municipalité a reconnu le bien-fondé du projet. Comme nous sommes agréés « centre social », nous avons également une contribution importante de la Caisse d’allocations familiales (entre 30 000 et 40 000 euros), à quoi s’ajoute une petite contribution de la communauté de communes, une subvention de la DRAC et du Conseil général pour le financement du poste d’Émilie, et des subventions spécifiques pour certaines animations. Le nouveau président du Conseil général est très sensible à la lecture publique. Aussi, de nombreuses bibliothèques voient actuellement le jour dans le département des Ardennes.

Table ronde - la bibliothèque dans le territoire (PDF - 71.3 ko)

Quelles politiques de lecture publique demain ?

Table ronde modérée par Corinne Sonnier, avec la participation de François Bon, Président de la Commission éducation, culture, sport et relations internationales du Conseil général de Vendée Catherine Bertin, Chef du service éducation, culture, sport jeunesse et relations internationales à l’Association des Départements de France François Deschamps, président de la FNADAC, Fédération Nationale des Associations de Directeurs des Affaires Culturelles des collectivités territoriales

 

Corinne Sonnier

Je dois en préambule vous demander d’excuser Nicolas Georges, souffrant. Il ne pourra pas participer à nos réflexions, ce que nous regrettons puisqu’il s’agit ce matin d’aborder la question de l’élaboration des politiques culturelles demain. Une représentation de l’État, acteur incontournable en matière de politique de lecture publique, nous semblait importante ce matin. Néanmoins, j’aurai le plaisir, sur cette question de l’élaboration des politiques culturelles, de donner la parole à François Bon, président de la Commission éducation, culture, sport et relations internationales au Conseil général de la Vendée, François Deschamps, président de la FNADAC, Fédération Nationale des Associations de DAC, qui viendra nous faire part des réformes menées par nos collègues directeurs de la culture. Je tiens particulièrement à le remercier, c’est une première pour nos associations respectives de pouvoir échanger en votre présence sur ces questions. J’accueille également à la table Catherine Bertin, qui représente l’Assemblée des Départements de France, partenaire important pour l’Association des directeurs de BDP puisque depuis plusieurs années maintenant nous avons la chance de pouvoir échanger régulièrement avec vous. Vous nous apportez votre soutien en nous accueillant dans vos locaux à Paris pour nos conseils d’administration, ce qui nous donne l’occasion d’échanger sur l’ensemble de nos actualités, c’est essentiel pour notre association, je tenais également à le signaler. Comme le temps nous est compté, je vous propose que nous entrions immédiatement dans le vif du sujet. Je vais vous proposer d’évoquer de votre point de vue le mécanisme d’élaboration des politiques culturelles. Comment les élaborez-vous en tant qu’élus, comment les élus évoquent ils entre eux cette question des politiques culturelles actuellement ? En ce qui concerne les directeurs de la culture, comment contribuent- ils à cette élaboration à l’échelon départemental et comment pensent-ils cette question dans une relation transversale avec l’ensemble des services ? Vous pouvez peut- être parler de l’exemple du département de la Vendée, de votre politique en tant qu’élu sur la question de l’élaboration des politiques culturelles ?

François Bon, Président de la commission éducation, culture, sport et relations internationales au Conseil général de Vendée Bonjour à tous. C’est une question un peu difficile, en réalité je n’ai jamais vraiment participé à l’élaboration d’une politique culturelle, j’ai plutôt pris en cours de route une politique culturelle qui existait déjà mais je trouve que votre congrès en Vendée tombe plutôt bien puisque, pour nous, il y a deux choses très importantes qui impactent notre politique culturelle. D’abord il y a eu un changement politique au Conseil général de la Vendée l’an dernier, à l’automne, l’élection d’un nouveau président au mois d’avril et des changements qui se mettent en place. La deuxième chose, c’est que, comme partout ailleurs, nous devons faire face à la crise. Certains départements ont été impactés très tôt par la crise, 2008 2009, chez nous cet effet s’est fait ressentir beaucoup plus tard, on a commencé à avoir de sérieuses inquiétudes en 2010 et en 2011. Voilà les deux éléments qui aujourd’hui nous amènent à revisiter, à revoir nos politiques culturelles.

Corinne Sonnier

Pouvez-vous nous préciser les champs d’intervention que vous souhaitez explorer plus particulièrement, en matière de publics ou de services par exemple ?

François Bon

Oui, je crois que ce département, depuis le début des années 90, s’est énormément investi dans la culture. Depuis l’arrivée à la Présidence du Département de Bruno Retailleau, suite au départ de Philippe de Villiers, il y a la volonté de mettre en place une nouvelle gouvernance qui va toucher tous les domaines. Il n’y a pas un cahier des charges écrit, c’est une gouvernance que nous construisons au fur et à mesure, au jour le jour et cette nouvelle gouvernance va toucher la culture. Je vais donner deux exemples concrets. Auparavant on a beaucoup fait pour la culture, et certains ici le savent puisqu’il y a ici des représentants de départements limitrophes qui ont entendu dire qu’il se faisait beaucoup de choses dans le domaine de la culture en Vendée. Premier exemple : on a fait beaucoup pour le public adulte mais on a négligé une tranche d’âge qui me paraît très importante et que nous voulons aujourd’hui impérativement prendre en compte, la tranche des 15-25 ans, qui a des goûts très spécifiques en matière de spectacle, de musique. C’est un chantier que nous allons ouvrir très rapidement, dès 2012. Il y a un autre domaine que nous n’avons pas exploré, celui de la création artistique, nous l’avons même négligé. Je ne dirais pas que c’est la priorité 2012 mais dans les années à venir, il faudra bien aussi que nous nous intéressions à ces choses-là.

Corinne Sonnier

Catherine Bertin, est-ce que vous souhaitez peut-être compléter ce propos d’un point de vue pragmatique d’élu qui part d’un constat de terrain et des besoins de la population pour enclencher une réforme sur la politique culturelle ? Comment coordonnez- vous, au sein de l’ADF, les réflexions des élus entre eux et quels sont les enjeux majeurs actuellement pris en compte dans l’élaboration des politiques ?

Catherine Bertin, Chef du service éducation, culture, sport jeunesse et relations internationales à l’Association des Départements de France

Pour répondre à la question, il faut regarder quel est le contexte aujourd’hui. Je donnerai trois éléments de contexte pour revenir ensuite sur la politique culturelle. Si vous tapez ADF sur un moteur de recherche, vous allez trouver pour 90% des prises de parole et des communiqués qui concernent la situation financière des départements, vous en entendez parler partout, notre préoccupation ne peut pas, ne vous est pas étrangère. Les effets de la crise économique, et l’impact de la réforme fiscale font que, au final, les moyens publics et notamment ceux des départements ont commencé à rétrécir. Pour le moment on ne voit pas la sortie du tunnel. Corinne me demandait « c’est quoi l’instant T » ? L’instant T, on allume le poste de télé ou de radio et on entend la faillite de la banque des collectivités territoriales. On était dans un stade de crise économique et financière et maintenant on arrive dans le troisième temps qui est la crise monétaire. Tout cela est un peu planétaire ou trop économique mais en même temps, quand j’entends la relation que vous faites des ateliers d’hier, vous commencez déjà à vous inscrire dans des perspectives de mutualisation de vos politiques et de vos moyens. Je crois que tout le monde a intégré qu’il y avait un contexte de longue durée de récession des moyens publics et nous sommes au cœur du sujet.

Le deuxième élément, c’est la réforme territoriale. Tout le monde considère que la réforme territoriale ne s’appliquera qu’en 2014. Ce qui en fait est un peu faux, cela été évoqué par Colette notamment dans son rapport, la réforme territoriale est en deux temps. Aujourd’hui est en cours et va bientôt s’achever la partie de la réforme territoriale qui concerne la mise en place des nouvelles cartes intercommunales, et notamment la création des métropoles et des pôles métropolitains. Donc ça c’est un élément important et que nous regardons avec attention, parce que, comme nous l’avons toujours dit à l’ADF dans le débat sur la réforme, le département est plutôt tourné vers le bloc communal, c’est-à-dire les intercommunalités et les communes plus que vers le bloc régional qui est le sens de la réforme. Cela va nous obliger à redéployer tous les schémas que vous mettez en œuvre parce que vous êtes une compétence culturelle très particulière qui s’exerce en schémas territoriaux. Ces schémas vont évoluer, ils vont évoluer non seulement dans le concept des schémas donnés par la réforme pour 2014, le fameux rapport de Peretti, mais ils vont évoluer dès maintenant par rapport à ces nouvelles intercommunalités et pôles métropolitains qui peuvent devenir votre nouveau territoire d’implantation, d’action. C’est une réforme complexe, c’est une réforme qui est longue, c’est une réforme qui est forte, qui modifie les territoires, qui modifie les compétences. Je pense que vous avez tous regardé ce texte de la loi du 16 décembre 2010, quand on dit que la culture est désormais une compétence partagée au même titre que le sport et le tourisme, c’est très bien, cela nous rassure. Néanmoins nous, à l’ADF précisions que la culture n’était pas qu’une compétence optionnelle, car nous avons, nous, les départements, en matière de lecture ou d’archives, un certain nombre de compétences culturelles obligatoires quasi exclusives et qui ne sont pas du tout décrites comme cela dans la réforme et ne semblent pas être perçues comme telles dans l’esprit du texte. Nous avons regardé avec beaucoup d’attention et une vive inquiétude ce fameux article 75 qui dit que les compétences particulières peuvent faire l’objet de schémas et nous avons suivi avec attention le rapport de Mr de Peretti qui devait nous dire que faire de ce schéma qui vient d’être rendu. Je renvoie aux propos de François qui en fera une présentation lumineuse.

J’enchaîne sur le troisième point qui est un peu mon dada, le contexte européen dans lequel nous devons absolument prendre l’habitude d’inscrire la défense de nos stratégies culturelles et territoriales. Pour ce qui concerne la culture en général, il y a un certain nombre de directives en cours d’élaboration qui une fois adoptées s’appliqueront directement en droit français. Nous n’aurons plus rien à dire et quelquefois mais cela risque d’être étranger à notre manière de faire. Sachez qu’actuellement il y a le « paquet Monti-Kroes » qui encadre et limite les conditions dans lesquelles les collectivités territoriales auront désormais la possibilité de subventionner leurs partenaires de toutes natures, y compris les associations culturelles et sportives. Nous sommes extrêmement attentifs à ces textes là et cela fait l’objet pour nous d’une vive préoccupation.

Le deuxième sujet qui nous préoccupe en matière de normes européennes, c’est la constitution de cette fameuse plate-forme Europeana, car nous sommes très attentifs aux conditions dans lesquelles vont s’opérer les numérisations de nos données publiques en général, et celles de notre patrimoine culturel en particulier. Je ne vais pas rentrer dans le détail, il y a un côté un peu technique, néanmoins l’idée est qu’aujourd’hui, et je regrette que l’État ne soit pas là pour nous dire précisément quelles sont ses intentions, il est question de numériser l’intégralité du patrimoine culturel, celui dont vous êtes les architectes et les dépositaires, pour le mettre en ligne sur une plate-forme unique. Cela procède d’un esprit contre lequel on ne peut pas aller, il faut même l’accompagner s’il s’agit de créer un patrimoine culturel européen public, mais encore faut-il que les conditions dans lesquelles cela va s’accomplir nous y mènent réellement. Il y a quand même des circuits un peu complexes, et nous demandons simplement à prendre le temps de comprendre. Il faut beaucoup de patience, d’intelligence, de formation et d’adaptation dans votre métier pour se mettre au niveau des publics et de la révolution dans les pratiques que le numérique opère, mais il ne faut pas que cela change tout le temps, il ne faut pas qu’au final nous découvrions que nous n’avons pas les bons terminaux, que vous n’êtes pas suffisamment bien formés, que ce n’est pas compatible et que finalement tout est sur la plate-forme, mais que nous ne pouvons pas accéder à tout. Donc nous faisons en sorte dans ce paysage de garantir les moyens du service public et de préserver la domanialité publique. Je renvoie ceux qui travaillent dans les archives à l’épisode que certains ont vécu et que nous avons découvert en même temps que vous, quand on nous a demandé de publier totalement les archives en nous opposant que maintenant tout était libre, que tout devait circuler et que nous ne pouvions rien y opposer. Nous avons découvert à cette occasion que le droit de la chose numérisée n’était pas le droit de la chose initiale, et nous avons commencé à nous dire qu’il fallait vraiment regarder de près. J’en termine pour vous dire qu’il y a également une directive en cours avec un commissaire français qui s’occupe des droits d’auteur, un peu la même configuration. J’arrête pour ne pas être trop longue sachez que l’entrée européenne est une préoccupation importante pour nous.

Corinne Sonnier

Tu évoques par ces exemples la nécessaire concertation des échelons entre eux. Quelle sont les structures, les plates-formes qui permettent à l’ADF d’échanger avec ses interlocuteurs incontournables que sont l’État, l’Europe, quels sont vos espace de discussion, qu’en est-il de la relation avec l’État par exemple ?

Catherine Bertin

Pour ce qui concerne l’État et la culture, nous avons une instance, le Conseil des collectivités territoriales pour la culture, qui est le lieu où le ministère et l’ensemble de ses services discutent avec l’ensemble des associations représentatives dont l’ADF. Quand il y a des problèmes, nous y allons et en parlons. Ce fut le cas pour le paquet Monti-Kroes, la numérisation, Europeana, et tout ce que je vous ai listé. Sachez que nous avons porté ces débats avec nos élus au Conseil des collectivités territoriales et qu’il y a des groupes de travail internes au ministère où nous sommes avec l’ensemble des services concernés. Voilà pour les lieux de concertation et je dois dire que les liens sont très étroits et très fructueux entre l’État et l’ADF. Au niveau européen ce qui compte est que les collectivités françaises soient très unies. Nous avons créé avec toutes les autres associations, l’AMF, les petites villes, les grandes villes, la Maison européenne des pouvoirs locaux qui est une instance unique de représentation des élus de toutes les associations et nous rencontrons le Parlement européen, la Commission européenne, etc… pour faire valoir nos points de vue.

Corinne Sonnier

Et les relations avec les directeurs de la culture ? On évoquait tout à l’heure les relations entre l’ADBDP et l’ADF ? J’imagine que les structures d’échange sont les mêmes ?

François Deschamps, président de la FNADAC, Fédération Nationale des Associations de Directeurs des Affaires Culturelles des collectivités territoriales

Concernant la question de l’élaboration des politiques culturelles dont on a déjà un peu parlé lors de ces journées, il n’y a pas de recettes ; on peut dire qu’on va plutôt dans le bon sens s’il y a à la fois une volonté politique, des moyens, des compétences et une bonne gouvernance. On n’a pas forcément tout cela à la fois, cela dépend du contexte… et on n’arrive jamais dans une collectivité avec « la page blanche » à écrire, il y a une politique culturelle qui préexiste. Et puis, en ce moment, un élément de contexte s’impose à nous, c’est celui de contraintes budgétaires fortes. Les Conseils généraux ont beaucoup évolué. Le mode de scrutin cantonal a provoqué une forme de « cantonalisation » qui a longtemps persisté, dans le cadre de politiques de guichet, conduisant souvent à saupoudrer les crédits. Petit à petit les choses ont évolué - peu ou prou selon les départements - vers la territorialisation des politiques publiques. Cela a été plus vite là où l’intercommunalité s’était développée. Parfois les Départements ont été moteurs (quand d’autres étaient à la traîne), à partir de là de vraies politiques départementales ont pu se mettre en place avec l’élaboration de schémas soit sectoriels soit territoriaux, soit associant les deux. Il faut souligner l’importance de la gouvernance : il est évident de rappeler que lorsqu’on est dans une petite collectivité, on ne fonctionne pas comme dans une grande, et c’est le cas pour les Départements. Il y a plusieurs types de « couples » à l’œuvre :
- la relation vice-président à la culture / directeur des affaires culturelles,
- les compétences respectives de l’Exécutif (pouvoir exécutif) et des commissions,
- le (dés)équilibre entre le DGS et le Directeur de cabinet. Il n’y a pas de modèle idéal, mais ce qui est important c’est de saisir comment cela fonctionne pour faire en sorte que la politique culturelle soit la plus cohérente possible, par exemple que la politique de lecture publique mise en œuvre par la BDP ne soit pas isolée par rapport aux autres éléments de la politique culturelle départementale. Cela pose en effet la question de l’intégration de la lecture publique dans les politiques culturelles. Avant de vous rejoindre à ces Journées d’étude, j’ai fait un petit sondage auprès d’une quinzaine de directeurs des affaires culturelles. Aujourd’hui les BDP sont partie intégrante, la plupart du temps, des directions des affaires culturelles, voire des Directions générales adjointes, il existe même parfois une direction unique, comme dans le Jura ou les pays de Savoie. La collaboration entre les DAC et les directeurs de BDP se fait le plus souvent dans le respect de l’autonomie de ces derniers pour tout ce qui concerne les compétences bibliothèque-métier, et avec une plus grande transversalité, dans le cadre de stratégies communes, pour les projets d’action culturelle qui sont davantage dans le cœur de métier des DAC. Bien sûr, la dimension de coopération interne avance plus ou moins vite et reste parfois marginale, notamment pour le montage de projets en commun. Il est relativement aisé de diffuser des plaquettes de spectacles ou d’expositions via les navettes dans les bibliothèques, d’aller faire visiter les archives par les bibliothécaires du département ou de créer au sein de la BDP un fonds de partitions musicales en direction des écoles de musique. En revanche il est plus difficile d’œuvrer ensemble dans le cadre d’un festival, de collaborer sur des contenus de formation communs ou encore de travailler sur la synergie des équipements culturels sur un même territoire… bien que l’on puisse voir maintenant des médiathèques associées à des écoles de musique ; or vous savez qu’au niveau départemental les directions des affaires culturelles depuis la loi 2004 travaillent beaucoup sur les schémas de développement des écoles de musique, de danse et de théâtre. Il y a d’ailleurs beaucoup de similitude dans le travail que l’on mène au niveau de ces schémas, avec les schémas de lecture publique dont vous vous êtes dotés. Je trouve à cet égard qu’il serait intéressant d’organiser une rencontre pour voir comment on a élaboré ces schémas de développement des écoles de musique et de comparer avec la manière dont on a monté les schémas de lecture publique, puisque les problèmes d’intercommunalité, de mutualisation, sont très proches. Voilà pour ce qui concerne l’intégration de la lecture publique dans les politiques culturelles. Au-delà, les politiques culturelles doivent aujourd’hui pouvoir être partagées avec les autres politiques du département. On en a vu des exemples au niveau de la lecture publique et on sait qu’en gros il y a quatre ou cinq grandes directions avec lesquelles on est amené à travailler : le social en premier lieu (les personnes âgées, le handicap, la PMI, l’insertion, le travail dans les prisons), l’éducation avec les projets art et culture dans les collèges, mais également l’aménagement du territoire, car souvent la direction de l’aménagement du territoire possède beaucoup de données sur la connaissance du territoire (pourquoi refaire le monde, on peut faire des études diagnostics de façon intelligente sur les territoires avec cette direction). Et puis il y a eu dans certains départements une territorialisation des services avec la création d’antennes du Département dans lesquelles parfois ont été intégrées des antennes de la BDP. Il peut exister aussi un travail à partir de projets communs avec la direction des relations internationales et de la coopération décentralisée, avec le service des affaires européennes, avec la direction du tourisme. Il suffit d’être vigilant pour éviter que la culture ne soit pas instrumentalisée, car il ne faudrait pas qu’elle ne soit légitimée que lorsqu’elle est au service des autres politiques : la culture favorise l’épanouissement personnel et collectif des individus, elle a aussi sa raison d’être en tant que telle !

Corinne Sonnier

Il y a un recours plus important aux différents partenariats et aux différents acteurs présents. La contrainte financière inciterait au partenariat. Est-ce que c’est un constat partagé par les DAC ?

François Deschamps

J’ai écrit dans la Lettre du Cadre territorial que « la crise épuise mais aussi fertilise », c’est un peu provocateur mais c’est pour dire que c’est souvent hélas quand on a le couteau sous la gorge que l’on est obligé de réinterroger ses pratiques. On parlait d’évaluation tout à l’heure mais c’est bien dans ses périodes-là que l’on est amené à réfléchir sur la manière dont on fonctionne. Bien sûr il y a des seuils de crédits au-dessous desquels on ne saurait animer une politique publique correctement, il faut pouvoir le dire, on ne peut pas fonctionner avec rien. Pour autant le fait de réfléchir sur notre mode de fonctionnement ne peut faire qu’être bénéfique au service public. Ce qui est difficile aujourd’hui, c’est que dans le même temps que les contraintes budgétaires se sont posées de multiples questions sur les conséquences de la réforme territoriale, de la réforme de la fiscalité, les emprunts toxiques, etc. Cela a créé un sentiment d’angoisse chez les élus et dans les services financiers notamment, avec un réflexe de repli sur les compétences dites « obligatoires » et tous les effets pervers sur les compétences soi-disant « facultatives »… car qui dit facultatif semblerait dire qu’il y a de l’obligatoire ailleurs. Or pour les domaines du spectacle vivant, du cinéma, des arts plastiques ou de l’éducation artistique, aucun texte n’indique qu’un niveau d’administration doit le porter spécifiquement… il faudrait arriver à faire enlever ce mot de facultatif dans la bouche de nos élus et services financiers pour être dans cette dynamique des compétences « partagées ». Le rapport de Peretti, qui emploie des conditionnels prudents, se risque quand même à proposer que la Région puisse exercer la mission d’autorité organisatrice pour l’aménagement du territoire, le développement économique, l’enseignement supérieur et la recherche, l’emploi et la formation professionnelle, ainsi que l’éducation et la culture. Tous ces conditionnels ne font aujourd’hui que nourrir un certain défaitisme. Un certain nombre de conseillers généraux ruraux pensent en outre qu’ils ne seront pas réélus en 2014 parce qu’il va y avoir une redistribution de la carte, avec davantage d’élus représentant les villes et moins d’élus représentant le milieu rural. Ils se disent donc « de toute façon on ne sera plus là, il n’y a plus d’argent, que le Département se retire et que la Région se débrouille demain ! ». On est dans une situation qui n’est pas très saine car les crédits culturels perdus aujourd’hui à l’échelle des Départements, on ne le retrouvera pas demain à l’échelle des Régions qui elles-mêmes connaissent dorénavant les mêmes problèmes financiers.

Corinne Sonnier

Cette ambiance pas très saine, pour reprendre vos termes, j’imagine, ne va pas encourager les départements à travailler à la contractualisation qui est annoncée comme nécessaire et qui celle-ci n’est pas au conditionnel actuellement, même si elle risque de le redevenir. Les départements se sentent prêts à aller rencontrer les régions pour contractualiser sur les investissements par exemple ?

Catherine Bertin

Dans la loi, il est dit que ce sont les présidents de région qui invitent leurs collègues présidents des Conseils généraux à élaborer les schémas, donc l’esprit du texte n’est pas celui-là, mais après, comme le dit François fort justement, le texte de loi comme le rapport de Peretti sont émaillés de termes conditionnels. Le président du Conseil général peut élaborer un schéma, celui-ci peut comprendre la compétence culture. Dans le rapport de Peretti, il est dit : « je suggère que la compétence culture soit en autorité organisatrice au niveau de la région ». Alors par rapport au schéma, dès le début, l’ADF a dit qu’il serait quand même souhaitable qu’il y ait une procédure uniforme d’élaboration des schémas, et qu’il serait dommageable qu’il y en ait dans une région et pas dans une autre. Notre président Claudy Lebreton, bien avant la réforme territoriale, avait d’ailleurs plaidé pour le « chef de filat » et l’inscription dans des schémas qui est une forme de prescription assez forte. Et puis nous demandons que la culture en fasse partie, tout simplement parce que les choses que vous évoquez sont justes, sauf qu’il ne faut pas qu’à un moment la pénurie financière et l’incertitude sur nos compétences nous mènent à une forme de rétractation, non seulement dans les moyens que les collectivités mettront dans la culture mais aussi sur une forme de repli départemental. Vous dites « on va aller chercher la richesse culturelle qu’il y a chez nous », évidemment, mais à un moment donné, il faut continuer à être très ouverts sur le monde et que les objets culturels circulent. La culture, c’est aussi cela. Mr de Peretti dit et a écrit dans son rapport que l’intérêt des schémas, c’est de faire des économies en mutualisant les compétences, les services et les moyens financiers, donc c’est bien pour faire des économies. Le deuxième argument est beaucoup plus important et nous l’avons compris dès le début. Il dit que dans les mois et les années à venir, l’Europe va élaborer ses grandes stratégies, on appelle cela les PO [Programmes opérationnels]. L’Europe va mettre en place une stratégie y compris pour les territoires qui va aller de 2014 à 2020. Après elle va se tourner vers l’État en disant « maintenant, donnez-moi votre traduction de notre stratégie sur votre territoire national » et elle sera traduite dans les contrats de plan État région. Depuis le début, Mr de Peretti explique que les schémas de l’article 75 de la loi doivent s’intégrer dans la construction des contrats de plan État région et les programmes européens, ce qui veut clairement dire que tout cela est une grande toile de priorités, dans la mise en œuvre et dans les financements. Vous savez tous ce que sont les contrats de plan État région, soit la définition entre tous les partenaires publics des politiques qui vont être la priorité sur les territoires, donc nous disons très simplement que si la culture doit continuer à exister et si la crise doit lui donner d’avantage de puissance et une nouvelle configuration, elle doit être dans les schémas sinon elle passera à côté des stratégies, des priorités, des financements ou alors elle sera hors schémas. Alors la culture risque de devenir annexe du schéma d’une région ou alors un seul choix départemental et là nous risquons de perdre toute la diversité, la puissance, la richesse, l’inventivité d’une politique telle que les acteurs départementaux l’ont menée jusqu’à aujourd’hui.

Corinne Sonnier

Je vous propose de participer à ce débat et que vous puissiez poser vos questions

François Deschamps

Un point supplémentaire avant d’ouvrir le débat. Le représentant de l’État annoncé n’est hélas pas présent parmi nous. Mais il y a dans le rapport de Peretti une absence de définition des missions et du rôle de l’État dans l’accompagnement de ces politiques culturelles territoriales. Aujourd’hui l’une des grandes questions que nous nous posons, c’est de savoir comment les DRAC continuent ou ne continuent pas à nous accompagner dans les dynamiques culturelles territoriales. Les DRAC connaissent elles-mêmes des difficultés, avec des postes non remplacés et un recentrage de crédits d’Etat sur les équipements labellisés qui nous inquiète parce qu’il se fait au détriment d’autres structures de proximité (comme les réseaux des cinémas itinérants par exemple) pour lesquelles il renvoie la charge sur les autres collectivités. Il faut aussi continuer à discuter avec l’État, dont le rôle reste important, dans la lecture publique plus que dans d’autres (tant mieux), mais c’est un vrai problème dans les domaines du spectacle vivant et sur d’autres secteurs.

Dominique Lahary, BDP du Val d’Oise

Je suis aussi président de l’Interassociation bibliothèques et documentation, qui traite aussi avec les parlementaires, à l’échelon européen, avec l’Association des bibliothécaires documentalistes, et avec bien d’autres, de sujets communs avec ceux que vous avez évoqués tout à l’heure et pour lesquels la convergence est possible, au moins ponctuellement, comme on le fait souvent avec des associations d’élus. Quelques remarques, plus à titre personnel Sur la réforme territoriale, il est évident qu’il y a une échéance électorale nationale importante au printemps prochain, nous on est fonctionnaires, on n’est pas là pour prendre position par rapport à cela, mais c’est un élément de réalité. Dans ces éventuelles alternances, il y a proclamée l’abolition de la réforme territoriale mais si on lit les programmes dans le détail, certes on parle de remise en cause de règles électorales etc. mais on parle aussi de l’organisation des compétences, donc la question de l’organisation des compétences est devant nous. On n’échappe pas, comme vous l’avez très bien souligné, comme l’ont dit tous les orateurs, à la raréfaction des moyens des collectivités locales qui nous pousse à organiser , à savoir qui fait quoi et on ne peut plus continuer à faire tout ce qu’on veut dans une belle inspiration, mais aussi la volonté qui est compréhensible de conduire à chaque niveau des politiques coordonnées et non pas de se contenter d’administrer des petites compétences obligatoires juxtaposées qui ne font pas sens. A partir de là, je vous rejoins, à un moment donné où va se recomposer le paysage et l’organisation territoriale de notre pays, oui il faut être dans les débats, dans les schémas, oui il faut être partout sinon il sera sur le bord de la route c’est l’évidence pour la culture, c’est l’évidence me semble-t-il pour la lecture publique. J’ai deux interrogations. La première était contenue dans la réforme territoriale mais à mon avis était déjà contenue dans les lois Chevènement sur l’intercommunalité, le fait qu’on n’avait plus une vision claire des compétences, toujours les mêmes à tous les niveaux mais que chacun construisait en quelque sorte son « lego ». Ça, c’était contenu dans la réforme territoriale. J’ai compris, Catherine Bertin, que vous souhaitiez une uniformité des procédures, ce qui ne signifie pas une uniformité de résultat et de compétence, donc on a cette interrogation, cela peut être une source d’inquiétude mais c’est aussi une source de liberté pour les acteurs, c’est à eux de se bouger pour que les sujets soient traités. C’est intéressant que la culture soit une compétence partagée mais il me semble que dans ce contexte où l’on sait qu’il faut faire attention, que l’on ne pourra plus faire tout, que la mutualisation et les économies d’échelle il y en a en a besoin, cela peut marcher. Il y a pour moi un concept qui est intéressant, c’est celui de subsidiarité dans une compétence partagée : à quel niveau, telle action telle mission, telle compétence est le plus efficace. Cela donne peut-être une clef pour organiser ensemble nos schémas, qui vont peut-être permettre de répartir ce que font les communes et les intercommunalités, ce que font les départements et les régions.

Catherine Bertin

Je veux juste préciser que la position de l’ADF est de dire si nous ne sommes pas dedans, nous risquons de rester au bord du chemin. Nous ne demandons pas de schéma type, mais simplement qu’il y ait sur le territoire une unicité des manières d’intervenir, sur l’organisation des compétences à l’intérieur des schémas, et ce sera l’affaire des élus, en 2014. La vraie question que pose Monsieur de Peretti, est de dire « c’est trop compliqué pour le faire en six mois en 2014, il faut commencer en janvier 2012 ». Nous avons été saisis il y a trois jours par le ministère des collectivités territoriales de l’avis de l’ADF sur l’intégralité du contenu de ce rapport. Nous n’avons pas le temps de le décortiquer ici. Ce rapport est compliqué mais il pose aussi les vraies questions : quel est le bon niveau d’exercice des compétences, comment sur un territoire s’organiser d’une manière et pas d’une autre ? Quelque part il y a aussi une boite à outils qui mérite d’être regardée de près. Mais regardez un peu ce qui se passe dans la presse locale, il y a déjà des régions qui établissent des schémas dans tout un tas de compétences, y compris les nôtres.

François Deschamps

Ce qui est important aujourd’hui dans l’idée que les Départements ne doivent pas « baisser les bras » trop vite, c’est que les nouveaux « conseillers territoriaux » qui seront demain à la commission culture de la Région (si la Réforme territoriale est mise en œuvre en l’état) voudront s’appuyer sur une armature et sur ce qui fonctionne déjà, donc c’est important que les outils qui fonctionnent aujourd’hui soient préservés (qu’il s’agisse de dispositifs ou d’agences telles que les ADDM ou ODAC), ce qui ne veut pas dire qu’ils n’évoluent pas, mais la Région ne comprendra pas qu’il y ait une politique culturelle dans un département qui soit antinomique de celle d’un autre département. Il faudrait pouvoir se parler davantage entre Départements et Région, cela pose dans certains endroits des problèmes politiques, mais rien n’interdit aux techniciens de le faire d’ores et déjà dans le cadre de leurs associations professionnelles, afin de faire des propositions au niveau des associations d’élus. Concernant la répartition des responsabilités entre collectivités, une phrase me parait explicite dans le Rapport de la mission de Peretti : « La mission de Peretti souhaite tirer les conclusions d’un consensus intellectuel assez largement répandu sur les rôles respectifs des différents échelons : à la Région la stratégie et la préparation de l’avenir, au Département la construction et l’exercice des solidarités sociales et territoriales, il serait l’opérateur et le praticien de la stratégie régionale ; à l’intercommunalité et à la commune enfin la proximité ».

Corinne Sonnier

Vous souhaitiez réagir ?

Intervention salle

Je souhaitais dire que ce j’entendais autour de moi et venant de la salle, ce sont des interrogations administratives mais il faut aussi soulever la question politique. Je prends le cas des Pays de la Loire avec une région qui est à gauche et un département de la Vendée qui est à droite, comment organise-t-on le partenariat ? C’est un peu compliqué. Ce qui me rassure, c’est que la culture reste une compétence du département, il aurait pu se faire que la culture soit une compétence exclusive de la région, dans ce cas la problématique aurait été complètement différente. La culture restant une compétence du département, cela permet d’envisager l’avenir avec un peu plus de sérénité, mais il faudra probablement à l’avenir, même quand on ne partage pas la même vision du monde, la même vision politique, imaginer un dialogue et des partenariats.

Corinne Sonnier

Nous devons conclure cette table-ronde. Je reprendrai tes propos en conclusion, Catherine, il n’y a pas de solution miracle, construisons ensemble, ne soyons pas hors-jeu en étant hors schémas, il faut que ce soit notre travail à venir au sein de l’association et nous l’avons justement abordé lors de notre AG. Merci beaucoup à tous les trois pour votre présence au sein de notre congrès et vos interventions.

Peut-on élaborer une politique culturelle ?

Rodolphe Rohart, Sylvain Gautier, Christelle Blouet, modération par Cécile Jallet.

Rodolphe Rohart, Chef du Service Arts et Territoires à la Direction Sport, Jeunesse au Conseil général du Finistère Sylvain Gautier, Directeur de la Culture et de la Citoyenneté au Conseil général de la Gironde Christelle Blouet, Coordinatrice du réseau Culture 21

Table ronde modérée par Cécile Jallet, BDP de la Dordogne.

 

Cécile Jallet

Cette table ronde s’intitule « Peut-on élaborer une politique culturelle ? Elle pourrait aussi s’intituler « Comment élaborer une politique culturelle » ou « À quoi peut servir une politique culturelle ? ».

Ce questionnement, relativement permanent, revêt plus d’acuité à l’heure où se pose la question de la légitimité des politiques culturelles, à laquelle on peut répondre de plusieurs façons. Nous allons avoir le plaisir d’entendre quelques retours d’expériences propres à deux Conseils généraux, celui du Finistère et celui de la Gironde. Et en guise de conclusion ouverte, quelques pistes de réflexion pour l’avenir de nos politiques culturelles. Je vous propose, dans un premier temps, la présentation de différentes politiques mises en place ou en cours de mise en œuvre dans les collectivités et une présentation de l’Agenda 21 de la culture pour ensuite avoir le temps d’une discussion. Nous allons commencer par le Conseil général du Finistère et par Rodolphe Rohart, Chef du service Arts et territoires à la Direction Culture, Sport, jeunesse au Conseil général du Finistère. Cela a du sens d’avoir à la fois le mot arts et le mot territoire dans un même intitulé. Pour introduire la manière dont la politique culturelle a été mise en place dans votre collectivité, je vais vous demander de présenter ce territoire et ses spécificités.

Rodolphe Rohart, Chef du Service Arts et Territoires à la Direction Sport, Jeunesse au Conseil général du Finistère

Il m’a été demandé de présenter l’élaboration de la politique culturelle du département. Comme toute politique culturelle, elle s’élabore sur un réel projet politique, qui repose sur la volonté de placer les arts et la culture au centre de la politique et se construit sur un territoire en tenant compte de ses particularités et de ses spécificités.

Je vous propose d’abord une rapide présentation du Finistère. C’est le département le plus littoral de la Bretagne, avec plus de 1000 kilomètres de côtes, à l’extrémité la plus occidentale de la France. C’est également un département peuplé, fortement peuplé même, avec 873 000 habitants, peu de communes, 283 dont 272 ont moins de 10 000 habitants, et seulement onze villes de plus de 10 000 habitants, deux grandes villes, Brest, avec 200 000 habitants - le quart de la population, et Quimper. La population se caractérise par un vieillissement certain. Plus du quart de la population a 60 ans, mais la moitié des finistériens a moins de 40 ans. Département agricole, il est le premier département pour la pêche. L’intercommunalité y est forte, une agglomération urbaine avec Brest métropole océane, deux communautés d’agglomération, Quimper et Morlaix et vingt-trois communautés de communes.

Sur le plan culturel, le Finistère est doté d’une forte identité culturelle. La langue bretonne y est historiquement bien présente, parlée encore sur l’ensemble du territoire, il existe un nombre important d’ensembles traditionnels, en musique et en danse, avec plus de soixante-dix bagads et cercles celtiques (10 000 pratiquants amateurs de tous les âges). Le Finistère recèle un vivier d’artistes dans toutes les disciplines - les deux écoles supérieurs d’art, les deux conservatoires à Brest et à Quimper, mais aussi une multitude d’écoles municipales de musique y contribuent fortement. Ce contexte participe à créer de nouvelles générations d’artistes, qui pour certains tentent de se professionnaliser dans le Finistère. Un dynamisme qui se caractérise : par une pratique culturelle développée, une vie associative dense et une forte implication « bénévole » (on parle de la « bénévole attitude bretonne ») dans tous les événements (festivals, festnoz, fêtes maritimes…), par un certain nombre d’événements emblématiques inscrits dans le paysage depuis longtemps (le festival de Cornouaille à Quimper avec quatre-vingt-huit éditions, plus récents : les Vieilles Charrues, Le Bout du Monde…), par une offre culturelle et artistique contemporaine tout au long de l’année, (plus de cinquante lieux de diffusion aujourd’hui) et une présence de la lecture publique sur tout le territoire. Dans certains secteurs géographiques du département, la bibliothèque représente la seule offre culturelle.

Je vais aborder l’élaboration de la politique culturelle après 1998 (année du changement de majorité de l’Assemblée départementale) qui va se construire sur du partenariat et du développement culturel. Un petit rappel de ce qui existait avant 98. La politique culturelle départementale se réduisait au soutien exclusif des pratiques traditionnelles et de la langue bretonne, au détriment des pratiques plus contemporaines. Aucun programme et aucun dispositif d’attribution des aides n’existaient, les lignes budgétaires étaient identifiées sous des rubriques telles que « loisirs culturels divers », « peinture beaux-arts », « art et traditions populaires », « langue et culture bretonnes » etc. Le soutien aux associations et aux communes prenaient des formes particulières, chaque vice-président disposait d’une enveloppe qui lui permettait d’apporter des aides sans nécessité d’examen préalable en commission permanente. Seules les subventions de quelques événements et le fonctionnement annuel de certaines associations étaient présentés en commission permanente, bien souvent sans aucune instruction.

Quelques éléments de méthodologie : la nouvelle équipe va s’atteler à mettre en place un chantier important pour définir les nouvelles politiques en s’appuyant sur une démarche de concertation dans tous les secteurs avec les acteurs et porteurs de projets du terrain (appelée aujourd’hui : « démocratie participative »). Une période de gestation qui va s’avérer riche et féconde, avec un foisonnement d’idées sans précédent. Dans les champs de la culture, aucun artiste, aucun responsable de structure n’avait été consulté auparavant. Les attentes du secteur culturel finistérien étaient fortes. La réflexion s’est nourrie de la présence d’acteurs d’autres départements bretons et de personnalités qualifiées venues présenter leur expérience. Les élus locaux étaient également associés. Cette politique départementale s’est construite sur la base d’états des lieux et de diagnostics (de territoires, sur les thématiques…). Pour l’anecdote, cette démarche a bénéficié d’un fonctionnement « particulier » et efficace, le service culturel, maître d’œuvre, ayant des liens privilégiés avec l’exécutif et principalement le Président, dérogeant des circuits traditionnels ! La position du service, vis-à-vis de l’administration générale, n’a pas toujours était facile !

Les principaux enjeux retenus : soutenir l’ensemble des esthétiques contemporaines, en encourageant celles peu présentes sur le territoire (la danse contemporaine ne représentait à peine 2% des propositions de spectacles, l’art contemporain, les cultures urbaines …) avec un traitement égalitaire entre les différentes pratiques. Le traditionnel est au même niveau que le hip hop ou le jazz ! L’aide à la création artistique, en plaçant l’artistique au cœur de la politique départementale dans tous les domaines : l’édition, le spectacle vivant, les arts plastiques, le cinéma. Troisième enjeu, qui a son importance pour fixer la « ressource artistique » sur le territoire : accompagner la professionnalisation et le soutien aux artistes et aux équipes professionnelles du département. Enfin, un soutien à la diffusion, en privilégiant les zones dépourvues (milieux rural et côtier) avec l’objectif d’ouverture et de sensibilisation des publics à la culture.

Très vite des programmes, des dispositifs vont être mis en place, avec des taux, des plafonds pour l’ensemble des domaines culturels. Les programmes sont conçus pour être de véritables leviers pour le développement culturel, l’aménagement du territoire et la structuration des différents secteurs.

Parallèlement, une politique de partenariat est mise en place, avec la signature de conventions d’objectifs, pour soutenir les principales structures et équipes artistiques, qui remplissent des missions d’intérêt départemental et dont les objectifs sont partagés avec les orientations de l’Assemblée départementale. L’objectif, dans le cadre de financements croisés, est d’assurer à la fois la présence, la pérennité et le développement d’équipes et de structures « ressources » en Finistère, qui deviennent de réels piliers de l’action publique. Aujourd’hui, plus de quarante structures sont conventionnées avec les villes, le Conseil général, la Région Bretagne et parfois l’Etat.

Les programmes définis vont apporter de nouveaux moyens aux artistes et aux lieux de diffusion (leur nombre vont sans cesse augmenter au fil des années !), dans le domaine des arts plastiques, des aides individuelles sont allouées aux artistes. Après avoir fait le tour d’autres départements, on peut dire que le Finistère est allé assez loin dans le domaine du soutien individuel aux auteurs-plasticiens. Le cinéma, est un secteur important en Finistère, un fonds d’aide à la création audiovisuelle est créé en direction du film court, un réseau de salles voit le jour : Cinéphare (plus d’une vingtaine de salles à gestion associative et municipale), les Musiques actuelles, les enseignements artistiques sont également très accompagnés. Bien avant la loi du 13 août 2004, le Conseil général s’est doté d’un schéma départemental de développement des enseignements artistiques. L’objectif était déjà à l’époque de mieux organiser la complémentarité des offres d’enseignement, notamment entre les écoles rurales, en les amenant à se rapprocher des établissements ressources, et de favoriser ainsi l’accès à un enseignement pour tous les publics, de renforcer la formation des enseignants et d’en améliorer les conditions d’emploi.

Dans le domaine de la lecture publique, comme vous le savez, le département, dans le cadre de ses compétences, a pour mission d’assurer l’égalité territoriale dans l’accès à la lecture, la formation et la documentation. La bibliothèque départementale joue un rôle extrêmement important auprès des bibliothèques locales par l’offre en conseil, en formation et la desserte documentaire de 211 communes sur 272, soit de près de 80% des communes. Le budget d’acquisition a été augmenté de 30% en 2000 pour, je cite, « combler le retard du Finistère dans ce domaine, retard cumulé ces dernières années, qui a conduit le département au 83ème rang des départements français concernant les dépenses documentaires par habitant à desservir ». Chiffre éloquent sur la situation de la lecture publique et des moyens de la bibliothèque départementale. En 2000 le Conseil général va se doter d’un dispositif ambitieux pour mieux accompagner les communes pour améliorer le niveau d’accueil des bibliothèques locales. Pour information : sur 283 communes plus d’une cinquantaine ne disposait d’aucune bibliothèque publique ni même d’un point de prêt direct.

Le constat d’un clivage entre le Nord et le Sud du département, entre les zones rurales et urbaines est vérifié. De plus, il existe un déficit notoire en matière de surfaces calculées à partir des normes. A la lumière d’un état des lieux, en 2003, des attentes exprimées et d’une réflexion commune en concertation avec les responsables des bibliothèques, les élus locaux et la DRAC, l’Assemblée départementale a adopté un Plan de développement de la lecture publique, en 2004, dont les actions vont s’étaler sur plusieurs années, avec un budget conséquent de plus de 6 millions d’euros. Ce plan va permettre assurément de corriger toutes les faiblesses repérées avec quatre axes prioritaires :
  des actions fortes et mobilisatrices autour de la lecture publique avec un souci d’élargissement des publics et de diversification et notamment orientées prioritairement vers les jeunes
  la réorganisation de la bibliothèque du Finistère et de son offre de service dans le sens d’une plus grande proximité avec le terrain
  prendre en compte de nouveaux territoires de lecture en déterminant quatre bassins de lecture
  créer un observatoire de la lecture publique à l’échelle du département Chaque année, un échelon supplémentaire du plan est franchi. Aujourd’hui, la sectorisation est en cours avec la mise en place de navettes. La construction de trois antennes est en phase de concrétisation dans les pays. Celles-ci ouvriront en 2013 pour devenir de véritables plates-formes documentaires de la bibliothèque départementale, avec une équipe et des moyens en logistique au service des bibliothèques locales. L‘objectif de ces antennes est de mettre la bibliothèque du Finistère à moins de 25 minutes de 80% des communes du Finistère.

Parallèlement à ce Plan de développement de la lecture publique, en 2007, le Conseil général a fait évoluer son dispositif d’accompagnement des communes, pour être plus incitatif et pour répondre aux objectifs de ce plan, notamment en soutenant la professionnalisation, l’informatisation et les aides aux acquisitions de multi-supports (ressources numériques…).

L’offre de services de la BDF aux bibliothèques est désormais graduée, en fonction des conditions d’accès, du temps d’ouverture, d’un coût moyen d’acquisition par habitant et du niveau de formation des bénévoles et des professionnels.

Depuis la mise en place de ce Plan et du dispositif d’aide aux collectivités, les effets sont patents avec une nette amélioration du niveau d’accueil des bibliothèques et de la professionnalisation des bibliothécaires. En 2009, plus d’une trentaine de communes ont bénéficié du programme de soutien aux bibliothèques, avec plus d’une dizaine de constructions nouvelles et des créations de postes. En même temps l’Internet entre peu à peu dans les bibliothèques. Les bibliobus desservent 206 communes. D’année en année, la desserte par navette est en augmentation, aujourd’hui, plus de 114 communes en bénéficient, les réservations ont été multipliées par cinq, en 2010, grâce à la mise en ligne du catalogue de la bibliothèque du Finistère. L’objectif est de doubler les réservations par navette et de passer de 15 000 à 30 000 multi supports et de voir peu à peu avec la construction des antennes la disparition à terme des bibliobus.

En guise de conclusion. L’action publique est indispensable pour le développement de l’art et la culture et sans les artistes et les structures il ne peut exister de politique culture. La présence d’un service culturel départemental, sur le terrain, aux côtés des élus locaux, des acteurs culturels, des équipes d’animation et artistiques change le rapport entre la collectivité et les porteurs de projets. Sans se substituer aux communes dans leurs démarches, celles-ci trouvent dans l’action départementale un soutien important au développement culturel de proximité (dans l’investissement, la multiplication de l’offre culturelle…). Au fil des années, cette politique a eu des effets positifs sur l’aménagement culturel du territoire même si il reste encore à faire notamment avec une plus grande implication de l’intercommunalité. Je n’ai pas abordé la question de l’évaluation qui me semble essentielle pour faire évoluer et orienter les politiques publiques culturelles !

Néanmoins on peut se poser la question : serait-il possible aujourd’hui de mettre en place une telle politique dans un contexte de réforme territoriale et de baisse des finances publiques ? J’ai la conviction que oui mais en inventant de nouveaux usages, de nouvelles formes de coopération et de mutualisation….

Je suis convaincu que le département reste la meilleure échelle territoriale et géographique pour mettre en place des politiques culturelles de proximité et de démocratisation culturelle.

Céline Jallet

Merci beaucoup. On prendra un temps de questions après Je vais passer la parole à Sylvain Gautier, pour présenter une politique en cours de refondation, de réflexion, sur les mêmes bases, c’est-à-dire une présentation de ce territoire girondin lui aussi particulier, voir quels sont les éléments de contexte qui aujourd’hui vous poussent à repenser la politique culturelle.

Sylvain Gautier, Directeur de la Culture et de la Citoyenneté au Conseil général de la Gironde

Bonjour. La création de la Direction de la Culture et de la Citoyenneté il y a onze ans s’est inscrite dans un projet politique global. Dès la fin des années 90, le Conseil général de la Gironde s’est impliqué très activement dans la mise en œuvre des lois Chevènement et Voynet sur l’intercommunalité et le développement durable, avec notamment la création d’une dizaine de pays girondins.

S’il reste difficile aujourd’hui encore de s’entendre précisément sur ce qu’on entend par culture et par citoyenneté, (combien existe-t-il de définition de l’une et de l’autre ?), les élus girondins souhaitaient clairement qu’elles participent pleinement des projets de territoire constitutifs des nouveaux pays. La création de ces pays était un acte politique fort, en réponse à des mutations déjà très perceptibles du territoire départemental.

Le département de la Gironde est le plus vaste par sa superficie, avec une double caractéristique : c’est un département urbain autour de Bordeaux et de son agglomération, qui est la capitale régionale. Celle-ci concentre une grande partie de l’activité administrative et économique de la région et affiche une grande ambition culturelle, avec un opéra et un orchestre. La partie située en dehors de l’agglomération, est au contraire rurale, voire très rurale avec un vaste secteur viticole et forestier

On assiste aujourd’hui à une sorte de basculement de cet équilibre, avec une pression démographique très forte, car c’est un département où il fait bon vivre et qui attire chaque année 15 000 habitants supplémentaires. L’accroissement de l’espace urbain amplifie les mouvements pendulaires importants d’habitants qui travaillent sur l’agglomération et résident en dehors. On est donc dans ce que les géographes appellent une métropolisation, qui s’accélère avec la construction d’infrastructures importantes, notamment autoroutières.

La communauté urbaine de Bordeaux a engagé un travail de réflexion et de consultation auprès des habitants pour essayer d’endiguer l’étalement urbain, en se donnant pour objectif d’atteindre un million d’habitants à échéance d’une vingtaine d’années. Dans l’immédiat, l’espace rural est quelque peu bousculé par ce phénomène de métropolisation, avec de fortes disparités démographiques et sociales, puisque certaines franges du département connaissent un vieillissement et un appauvrissement de leur population, avec notamment l’arrivée d’urbains qui viennent y chercher des conditions de vie moins coûteuses.

En fait, on pourrait qualifier de « culturelles » ces profondes mutations, dans le sens où l’on voit s’opérer une transformation de la sociologie des territoires, des attentes des nouvelles populations, notamment en termes d’équipements culturels. On assiste aussi à une évolution du rapport des habitants de plus en plus mobiles avec leur territoire de vie, celui-ci correspondant de moins en moins à leur territoire de travail. C’est aussi notre rapport au temps qui est bousculé, avec l’évolution du temps de travail et des rythmes de vie, ou encore sous l’effet de la révolution numérique en cours. La question des identités locales et des patrimoines culturels ou naturels est devenue centrale.

Finalement, l’évolution rapide du contexte local durant ces dernières années nous a amenés à retravailler en permanence le projet de la politique culturelle départementale, et ce chantier n’est toujours pas clos s’il doit l’être un jour. Le plus important dans notre démarche n’était pas tant de poser une politique départementale de la culture ou de la citoyenneté, mais de travailler à la conjonction des deux.

Céline Jallet

Cela fait onze ans que vous vous posez la question « Que faire en matière culturelle » ? Les évolutions récentes reposent cette question de manière différente. Un certain nombre d’éléments ont fait que vous vous reposez cette question. Pouvez-vous nous les présenter rapidement ?

Sylvain Gautier

Cette dialectique rural-urbain se traduit au plan culturel. Autant la ville et Bordeaux affichent une ambition culturelle de type institutionnel, autant le milieu non urbain a une autre conception, une autre définition de la culture, qui est plus une culture du vivre ensemble, de l’art de vivre, avec des valeurs et des pratiques relativement différentes. Il faut trouver un bon équilibre entre deux approches, entre deux conceptions culturelles, entre ces deux mondes. La réforme des collectivités territoriales repose le problème de cette recomposition du territoire de manière crue. Nous sommes revenus à nos questionnements de départ, lorsque le département de la Gironde, à la fin des années 90, a pris le virage du développement durable. Il a cherché, très vite, à accompagner la mise en place de ses pays autour de la notion de projet de territoire, qui était déjà une réponse à un risque de dislocation de la conscience des territoires que les habitants pouvaient avoir de leur cadre de vie. Ce développement durable, avec la mise en place des pays, a provoqué une petite révolution culturelle. C’était une manière de penser différemment l’action publique en la sortant de ces logiques sectorielles déconnectées les unes des autres. A l’époque, on ne savait pas non plus très bien ce qu’était un développement durable. Chacun devait inventer et adapter ce concept à partir de son propre secteur d’intervention. Le développement durable, c’est une idée finalement très simple, qui consiste à faire attention aux conséquences de ce que l’on fait et pour son voisin et pour l’avenir. Les conséquences peuvent être d’ordre économique, d’ordre social, d’ordre environnemental. C’est plutôt une façon de penser l’action publique en termes d’impact, de connexion avec les autres secteurs. Les pays ont été de vrais laboratoires pour la mise en place de ces projets de territoires, à travers une large consultation des acteurs, des populations. Cette idée de projet de territoire était très nouvelle, parce portait sur des projets très globaux, on n’abordait pas la question de l’économie, du social, des infrastructures de façon séparée mais dans un ensemble pensé et concerté à l’échelle d’un bassin de vie donné.

Au niveau culturel, au début, nous ne voyions pas très bien le lien entre la culture et le développement durable, hormis qu’il fallait éviter de multiplier les centres culturels, s’il y en avait un à 10 kms et si on n’avait pas les moyens de les faire fonctionner ensuite. La première tentative de réponse a consisté à trouver une plus grande cohérence au niveau des différentes directions en charge de la politique culturelle. Nous avons donc renforcé les liens avec la BDP et les archives départementales, avec l’agence culturelle du département qui s’occupe plutôt du spectacle vivant (l’Institut Départemental de Développement Artistiques et Culturel, IDDAC), ainsi qu’avec les autres directions non culturelles du département, notamment en matière de jeunesse, de social, de développement local. Nous sommes partis d’un principe assez simple : le développement durable est celui qui n’exclut personne. Nous avons regardé du côté de toutes les formes d’exclusion culturelle, là où il y avait à intervenir. Cela nous a conduits à élaborer, avec nos collègues en charge des personnes âgées handicapées, le volet culturel du schéma départemental des adultes handicapés, avec la réalisation d’outils très concrets, par exemple la création d’un site web dédié à la participation à la vie culturelle des personnes en situation de handicap (site Culture Accessible ). Cela nous a conduits aussi à travailler avec la direction chargée de la gestion du RMI à l’époque et du RSA maintenant, pour mettre en place des dispositifs d’accompagnement des artistes au RMI. Bordeaux concentre une bonne moitié de la vie artistique d’Aquitaine et attire de très nombreux professionnels qui viennent pour se former. Beaucoup d’artistes allocataires du RMI sur place sont aussi une charge économique pour le département. On a dû mettre là aussi des outils très concrets d’accompagnement. Ces deux exemples montrent que nous nous sommes efforcés de nous placer du point de vue des personnes concernées, en les consultant de la manière la plus étroite possible, en essayant de mieux comprendre leur réalité quotidienne ; en essayant de dépasser les représentations que nous en avions et de sortir d’une optique culturelle encore très centrée sur la logique de l’offre.

En travaillant auprès de ces publics dits spécifiques, nous nous sommes aperçus que les publics spécifiques n’avaient rien de spécifique. Quelle que soit la forme du handicap, elle est autant produite par des difficultés personnelles que par l’environnement de ces personnes. Nous sommes tous menacés par la situation de handicap et d’exclusion, ne serait-ce que par le vieillissement naturel. La question du handicap n’est d’ailleurs pas limitée à des pathologies, elle est beaucoup plus large. Elle porte sur des situations économiques, sociales ou culturelles, que cumulent souvent les personnes dites handicapées, mais concernent une large partie de la population. Ainsi, nous en sommes venus à regarder du coté des artistes et nous nous sommes aperçus en travaillant sur certains dispositifs d’accompagnement que loin d’être des artistes auto-proclamés en mal d’insertion, une majorité d’entre eux étaient dans une situation précaire, y compris ceux qui étaient programmés dans les grandes institutions. Certains d’artistes sont au RSA uniquement parce qu’ils ont renoncé à la démarche administrative, à se déclarer, parce que l’administration n’a pas prévu le cas des artistes qui sont souvent sur de la multi-activité, qui peuvent cumuler des activités de création, d’enseignement, d’écriture, de production. Cette activité professionnelle est tellement atypique qu’elle ne rentre dans aucune case. Beaucoup d’artistes parfaitement intégrés professionnellement sont donc au RMI parce que l’administration ne sait pas où les caser. Nous avons ainsi affaire à des situations excluantes qui ne viennent pas des personnes elles-mêmes mais de leur environnement économique et social.

Ces questions nous ont conduits à réfléchir sur la notion d’accessibilité. A tous les niveaux, pas seulement permettre la fréquentation de lieux et services culturels par des personnes en situation de handicap mais aussi la participation effective à la vie culturelle, y compris au niveau des artistes eux-mêmes et des producteurs. Cette question de l’accessibilité débouchait finalement sur une notion de droit à la culture et de droit de la culture. Cette période a été pour nous extrêmement riche et instructive car travailler avec des personnes dites en difficulté donne de l’enthousiasme, de l’acuité et c’est cette approche qui a permis de finalement conforter l’ambition culturelle du département.

Céline Jallet

Nous aimerions vous entendre sur l’enquête que vous avez menée auprès de vos partenaires il y a un an et demi. L’entrée public handicapé vous a ouvert l’esprit sur cette particularité et vous a permis de vous poser la question plus générale des publics qui a donné lieu à un retour d’enquête dont j’aimerais que vous nous parliez.

Sylvain Gautier

Les politiques de développement durable s’appuient aujourd’hui sur les démarches de l’Agenda 21 qui mettent en avant l’exigence d’une évaluation plus rigoureuse des politiques publiques. Après avoir travaillé sur cette question de l’accessibilité, il a fallu se mettre à la question de l’évaluation dans le domaine culturel. La pratique de l’évaluation n’est pas très répandue, à part chez les bibliothécaires. Nous avons voulu savoir quels étaient les bénéficiaires de notre politique culturelle. Question complexe car en fait nous touchons très peu de bénéficiaires en direct, nous subventionnons des associations, des communes qui développent des initiatives et des projets et qui, elles, sont en contact avec les publics mais nous n’avons pas, nous, de relations directes. Pour pouvoir évaluer notre action nous sommes obligés de voir quelle est la culture de l’évaluation et quels sont les outils d’évaluation de nos intermédiaires relais.

Nous avons lancé en 2009 une enquête auprès de ces partenaires pour savoir quels étaient leurs publics, quels étaient les moyens dont ils disposaient pour les connaître. Nous voulions en particulier savoir quelle était leur connaissance des freins et des facteurs qui incitent ou « désincitent » à une pratique culturelle. L’idée n’était pas de mesurer les audiences et les fréquentations, elle était plutôt de faire un état des lieux des outils et de la réflexion dans ce domaine. C’est le cabinet Culture partagée, dirigé par Daniel Populus, qui nous a proposé une méthodologie basée sur l’analyse des représentations que pouvaient avoir les acteurs à partir d’un corpus important de plus d’une centaine de textes produits par le département, entretiens, ateliers etc. Près de 300 personnes ont été associées à cette enquête. Le résultat fut très intéressant. L’analyse sémantique de notre littérature a été plutôt décapante. Nous-nous sommes rendus compte que si nous-mêmes tombions dans l’approximation, nos partenaires n’étaient pas toujours plus clairs. Nous nous sommes même aperçus que plus l’opérateur était soutenu par le département, plus il était amené à circuler dans son département, moins il le connaissait au niveau de ses populations. Nous avons découvert un déficit d’outils de connaissance avant même une absence d’outils d’évaluation. Il y a une certaine inculture de l’environnement sociodémographique de la part des opérateurs culturels qui sont concentrés sur leurs propres difficultés. Ce n’est pas tant un problème d’outils ou de posture, c’est surtout une question de formation des opérateurs culturels qui disent « nous ne sommes pas des démographes, nous ne sommes pas des sociologues, nous n’avons pas les outils pour déchiffrer l’environnement dans lequel nous sommes ». Pourtant, comment faire une offre culturelle si nous n’avons pas une idée très claire de ce qu’est le public, si l’on ne connait pas les horaires et les tarifs que l’on peut proposer à une population, les contenus que l’on peut offrir, si l’on a du mal à appréhender ces populations, ces mutations, ces mobilités.

Nous nous sommes aperçus, au cours de cette enquête, que la question des publics est une question délicate. Il n’y a pas, comme pour la culture, 297 définitions des publics, mais il y en a beaucoup. On n’a pas une définition très claire de l’usager, est-ce un citoyen, est-ce une population d’habitants ? Les choses restent relativement vagues. Il manque un véritable socle homogène de réflexion qui permettrait une meilleure intelligence entre nous de ces questions. Avant d’évaluer, il faut nommer les choses, savoir ce que l’on veut, ce que l’on fait, essayer de mieux connaitre le milieu avec lequel on interagit. Avant de commencer à créer, il faut essayer de constituer une culture commune entre la collectivité publique, les acteurs, les partenaires pour avoir un cadre commun de référence avant de commencer à aborder la connaissance des publics et l’évaluation du travail fait.

Céline Jallet

Pour vous quel est ce socle commun qui peut permettre de refonder cette politique culturelle ?

Sylvain Gautier

Peut-on élaborer une politique culturelle ? C’est très complexe. On peut se donner en tout cas les conditions d’une réflexion sur l’action culturelle, en créant du lien et du partenariat. Nous avons beaucoup travaillé aux croisements avec d’autres politiques de la collectivité, on a créé un espace de connivence de manière à croiser des compétences très différentes. Nous travaillons par exemple avec l’Observatoire de la pauvreté, avec les collègues du social, avec les démographes qui travaillent sur les constructions de collèges. Au sein d’un Conseil général, on a la chance d’avoir des métiers très différents, beaucoup de données. L’enjeu est d’arriver à organiser les données, à les rendre utiles, utilisables et utilisées par les acteurs locaux pour leur permettre d’accroitre leur propre efficience. Ce croisement des politiques est régénérateur. Si nous nous développons des actions nouvelles par rapport à notre socle de base, les autres directions trouvent une respiration dans le travail que nous faisons, nos collègues du social développent beaucoup d’actions culturelles, c’est une façon pour eux d’avoir une relation un peu différente avec leurs usagers. Il peut y avoir autour de l’enjeu culturel une action publique qui dépasse très largement l’enjeu d’une seule politique culturelle.

Céline Jallet Christelle Blouet, je vais vous passer la parole maintenant. Vous êtes coordinatrice du réseau Culture 21. Ce réseau a pour objectif de promouvoir la culture comme une composante du développement durable. Il s’appuie sur un outil, l’Agenda 21 de la culture. Pouvez-vous le présenter rapidement ?

Christelle Blouet, Coordinatrice du réseau Culture 21

En synthétisant rapidement, car ce sont des enjeux très globaux, l’Agenda 21 de la culture fait référence à deux corpus, l’un sur la question culturelle et l’autre sur le développement durable .

Agenda 21, c’est le programme d’action pour le XXIème siècle en vue de la mise en place des politiques de développement durable, notamment au niveau territorial. Ce nom Agenda 21 de la culture a été pris en 2004, par un texte adopté à Barcelone par les collectivités territoriales regroupées dans une association qui les représente au niveau des Nations-Unies. Ce texte promeut l’idée que la culture est une dimension essentielle des politiques publiques et pas seulement une politique sectorielle. Il promeut aussi l’idée que le développement durable, sans intégrer les enjeux culturels, ne va pas réussir à être durable, ne va pas atteindre ses objectifs. Or le développement durable est un peu parti sans la culture au début des années 90.

Pour éclairer les questions de définition, l’Agenda 21 de la culture s’appuie sur une définition de la culture ayant le mérite d’élargir la conception de la culture en vigueur dans les politiques culturelles françaises. Cette définition de l’Unesco, adoptée par la Conférence de Mexico de 1982 (Déclaration de Mexico sur les politiques culturelles, Conférence mondiale sur les politiques culturelles, Mexico City, 26 juillet-6 août 1982) dit « que, dans son sens le plus large, la culture peut aujourd’hui être considérée comme l’ensemble des traits distinctifs, spirituels et matériels, intellectuels et affectifs, qui caractérisent une société ou un groupe social. Elle englobe, outre les arts et les lettres, les modes de vie, les droits fondamentaux de l’être humain, les systèmes de valeurs, les traditions et les croyances ». Cette définition a été depuis relayée depuis par la déclaration sur la diversité culturelle de 2001 et les deux conventions qui ont suivi et par la déclaration de Fribourg que je vous invite à consulter, adoptée en 2007, en fait un travail qui irrigue les travaux de l’Unesco et des Nations-Unies depuis 20 ans sur la question des droits culturels.

Qu’est-ce que les droits culturels en France ? On a un peu de mal en France avec cette notion qui s’inscrit un peu en faux avec les fondements de la construction républicaine qui a présidé à notre nation, bien qu’on se revendique comme le pays des droits de l’homme. Pour Patrice Meyer-Bisch, qui est le coordinateur du groupe de Fribourg et qui a beaucoup dirigé ses travaux depuis 20 ans, les droits culturels ce sont les ressources qui permettent aux personnes d’accéder à leur identification. La reconnaissance des droits culturels devrait permettre aux gens de travailler davantage sur ce qui fait individu, individuation. Les deux définitions sont éclairantes mais je vous invite à en lire une deuxième « La reconnaissance des droits culturels permettrait que toute personne puisse s’exprimer, créer et diffuser ses œuvres dans la langue de son choix, en particulier dans sa langue maternelle, toute personne a le droit à une éducation une formation de qualité, qui respecte pleinement son identité culturelle, toute personne doit pouvoir participer à la vie culturelle de son choix et exercer ses propres pratiques culturelles dans les limites qu’imposent le respect des droits de l’homme et les libertés fondamentales ». Pour Patrice Meyer-Bisch, les droits culturels sont sans doute les droits les plus importants des droits de l‘homme car ils sont leviers de tous les autres droits : économiques, sociaux, politiques, civils. En ayant accès aux droits culturels, on peut avoir accès à tous les autres. Si on n’y a pas accès, on n’a probablement pas accès aux autres droits non plus.

Outre ce socle de référence sur les questions culturelles de l’Agenda 21 de la culture, la notion de liberté culturelle est également essentielle. Il s’agit d’augmenter la faculté donnée aux individus de choisir ce qu’ils veulent être et ce qu’ils veulent devenir. Cela fait écho aux propos de ce matin sur la question de la trajectoire.

Le développement durable, même si le concept a été beaucoup dévoyé, reste une notion passionnante, ressource pour renouveler nos politiques publiques.

Je vous invite à explorer ce que le développement durable représente comme méthodologie de travail pour repenser nos manières de faire. Il y a des éléments déterminants. Ce que l’on appelle éléments déterminants d’une démarche de développement durable, c’est concevoir les projets avec une vision de stratégie d’amélioration continue. On fait en marchant, on est dans une vision d’amélioration continue, qui s’appuie sur la participation de toutes les parties prenantes, sur une gouvernance renouvelée, sur le pilotage de la démarche avec les parties prenantes, une gouvernance de ces parties prenantes, une transversalité des approches, une évaluation non seulement continue mais partagée. Ce sont de nouvelles méthodes de travail qui permettent de produire autre chose et différemment.

Les étapes clefs d’un Agenda 21, je vous les laisse méditer. En général on commence au point 9 des étapes, voire au point 8. D’abord impulser la démarche, organiser le pilotage, former, mobiliser en interne, c’est un des enjeux essentiels. Être exemplaire, c’est aussi un des enjeux essentiels.

Donc l’Agenda 21 a ces deux socles de référence, une vision très large de la culture, des enjeux culturels, la reconnaissance des droits culturels et toute la question de la méthodologie du développement durable, de la finalité de la politique publique, pourquoi on fait des politiques publiques et à quoi vise la politique culturelle.

Pour faire rapide, si on fait une analyse du texte, on a trois axes prioritaires : la diversité culturelle, la démographie participative et les nouveaux modes de gouvernance, et la transversalité de la culture dans les politiques publiques. Cet analyse se fait au regard de notre histoire française. Comme c’est un texte international, selon le point de vue d’où l’on se place, les leviers sont différents. Pour la France ces trois axes permettraient une valeur ajoutée considérable dans notre manière de faire une politique publique.

Pour revenir en détail sur ces trois axes, la diversité culturelle pose beaucoup de problèmes à beaucoup d’acteurs français car elle interroge le concept républicain cher à notre pays. On ne se rend pas compte à quel point on est conditionné par ces postures et à quel point la question de la diversité culturelle est promue à l’extérieur de nos frontières et à quel point elle n’est pas reconnue à l’intérieur, au point même d’être un déni de droits humains. Les acteurs culturels ont un gros chantier sur la question. Les politiques culturelles françaises se sont construites sur ce modèle, sur la question descendante de l’accès à « la culture » reconnue comme celle à laquelle il fallait accéder. Or l’Agenda 21 de la culture invite à un changement de posture important. On ne considère plus les gens comme un public, on les considère comme des personnes, on essaie de faire en sorte qu’elles puissent accéder aux ressources qui permettent leur identification. Mais quelles sont ces ressources ? C’est toute la question. En tout cas elles sont multiples. On quitte le référentiel de l’accès à la culture pour adopter celui des droits culturels : tout est à construire en la matière en termes de politique publique.

Quand on évoque la diversité culturelle, beaucoup de personnes, notamment en France, ont peur qu’on ouvre la boite de Pandore sur le communautarisme, sur le relativisme culturel alors que, quand on creuse ce que disent ces textes, ils sont au contraire les défenseurs de l’universalisme, qui puise sa ressource dans la diversité et non dans un modèle imposé. Ils sont les garants de la lutte conte le communautarisme et contre le relativisme culturel au contraire. Il s’agit de construire une troisième voie entre ce qu’ont été nos politiques d’intégration et d’assimilation et la politique de certains pays anglo-saxons sur le multiculturalisme, qui juxtapose. Il s’agit de construire une politique de lien, d’inter-culturalité où la culture est une vision dynamique et se construit dans l’altérité avec l’autre et non comme quelque chose d’immuable.

Sur la participation, autre grand enjeu, instauré depuis une dizaine d’années dans les politiques publiques qui s’inspirent du développement durable, la posture n’est pas très mûre ni toujours très sincère. Quand elle l’est, on manque de méthode, d’expérience, on est souvent insatisfait du résultat et on aurait tendance à s’en éloigner alors qu’il faut plutôt augmenter notre compétence et notre expertise en la matière. Cela permettrait dans le secteur culturel de sortir de ce face à face, devenu omnipotent, entre les professionnels de la culture et les élus. Sans doute que les bibliothèques publiques sortent un peu du lot des politiques culturelles mais mon propos n’est pas spécifique à la question des bibliothèques. L’enjeu est de sortir de ce face à face sans pour autant remettre en cause la nécessité d’un accompagnement et d’une expertise professionnelle, aussi absolument essentielles. La question porte sur les modalités de cette participation, les modalités de gouvernance et les règles du jeu qui sont données : qui décide, pourquoi, comment, jusqu’où, dans quelle temporalité, qui on inclut dans le processus ? Ces réflexions sont indispensables et font aujourd’hui l’économie d’une certaine exigence, malheureusement.

Les nouveaux modes de gouvernance s’appuient sur une conception différente de la coopération et de la place donnée aux personnes. La question de l’équivalence entre les personnes, la question du processus, tout ça, c’est beaucoup des postures de travail, la manière dont on se positionne, ce qui est important n’est pas seulement ce qu’on fait mais comment on le fait.

L’Agenda 21 de la culture qui place la participation au cœur du développement des politiques publiques, émet des hypothèses, propose des pistes de travail qu’il faut compléter par des outils méthodologiques qu’il apporte en partie. Les méthodes d’intelligence collective qu’on voit se développer de plus en plus sont des ressources méthodologiques importantes à explorer.

Sur la transversalité, le décloisonnement des secteurs culturels les uns par rapport aux autres, premier enjeu, et du secteur culturel vis-à-vis des autres secteurs de l’action publique, on peut observer des endroits un peu pilotes de ce type de posture : l’expérience des politiques de la ville, l’expérience des parcs naturels régionaux ; qui avaient cette dimension culturelle transversale quand ils sont nés, les nouveaux territoires de l’art, qui sont plus dans le champ artistique mais qui ont construit leur projet sur des dimensions territoriales fortes et l’implication de toutes les parties prenantes..

On pourrait faire remarquer qu’il manque la dimension rurale. Pour avoir vu les expériences diverses se monter en milieu rural, on peut dire que ce texte est très pertinent pour les politiques publiques en milieu rural. Il n’empêche que ce texte a été généré au départ par des villes et la question urbaine revient beaucoup dans son vocabulaire. Une deuxième version en 2014 devrait réouvrir le champ. Les questions d’innovation, d’exploration de nouvelles politiques, de transversalité, d’approche de projet intégré sont plus faciles en milieu rural qu’en milieu urbain car il n’y a pas tous les blocages institutionnels qu’on observe quand les institutions sont implantées depuis longtemps. L’enjeu est de développer une horizontalité dans un monde très vertical. On repositionne la question de pourquoi on fait les choses et qui les fait. Quand les élus parlent de leur approche de cela, j’ai vu des élus dirent « on n’a plus la même posture, on est plutôt accoucheurs plutôt que porteurs ». Les logiques de coopération questionnent vraiment la manière de se positionner.

Ce qui est intéressant, c’est aussi comment toutes les autres politiques peuvent faire valoir et mettre en œuvre leur dimension culturelle ; dans les politiques d’emploi, d’urbanisme, d’éducation mais aussi de santé, de transport, d’aménagement du territoire, toutes ces politiques ont une dimension culturelle à faire valoir et le secteur culturel peut avoir un apport d’expertise en la matière.

Cela ne fait pas l’économie d’un leadership politique fort. Si un maire ou un président de conseil général ou de région n’a pas souhaité prendre cette direction, on n’y arrivera pas. Il s’agit d’un projet politique qui doit être porté.

Pour conclure, les gens qui s’engagent à travers l’Agenda 21 de la culture le font de manière très différente les uns des autres, certains l’annoncent, en font une vraie publicité, d’autres le font plus discrètement, ils s’en servent comme un outil. Il y a un grand spectre dans les types d’engagement, mais la plupart du temps, comme ils le reconnaissent, quelle que soit la modalité de leur positionnement, c’est très utile, cela leur permet de réinterroger profondément ce qu’ils font, de faire des choix et de reconstruire de nouvelles propositions. Ce n’est pas un texte parfait, ce n’est pas une bible, c’est un outil d’aide au développement de nouvelles politiques publiques, accompagné par plein d’outils méthodologiques qu’il faut continuer de développer. Il ne fait pas l’économie de vos engagements et de l’échange de pratiques et du travail de coopération des acteurs. C’est dans ce sens qu’on a créé le Réseau Culture 21, pour que les gens qui s’engagent dans ce type de démarche puissent échanger sur ce qu’ils font, et commencer à créer de petits laboratoires pour que ce type de démarche se développe.

Un des outils méthodologiques proposés par la commission culture repose sur quatre engagements intéressants à remettre en perspective : une stratégie culturelle locale écrite, une charte des droits et responsabilités culturelles avec un médiateur de la charte qui s’engage sur des valeurs et qui peut être interrogé par les acteurs et les citoyens, un conseil de la culture qui ne soit pas seulement consultatif mais qui ait aussi une part exécutive, l’évaluation de l’impact culturel dans les autres politiques.

Christelle Blouet

Au sommet de la terre de Rio en 1992, on a dit que le développement durable reposait sur l’interdépendance de trois piliers, les piliers économique, social et environnemental. Depuis l’Agenda 21 de la culture en 2004 et le début des années 2000, la culture est revendiquée comme un quatrième pilier. Mais il y a d’autres revendications, plein de choses revendiquées comme quatrième pilier, mais aujourd’hui les nouvelles générations de l’Agenda 21 essaient de transcender cette idée de pilier perçue comme réductrice et comme ouvrant la brèche du risque sectoriel. La manière dont a été abordé le développement durable a été très sectorielle, les gens ont pris par pilier, du coup ils ne sont pas dans une démarche de projet intégré. C’était sans doute une erreur de terminologie du départ. L’Agenda 21 a pris cette terminologie pour s’imposer dans le milieu du développement durable qui avait ces codes mais, petit à petit, on tendra à dépasser cette vision en disant que c’est une dimension centrale et essentielle.

François Deschamps, président de la Fédération des associations de DAC.

Peut-on élaborer une politique culturelle ? On doit élaborer une politique culturelle. Même quand elle n’est pas affichée, il y a toujours une politique culturelle qui ne se dit pas toujours. Les chiffres parlent, même si les chiffres ne sont pas tout. Il ne faut pas réduire une politique culturelle aux chiffres. Ce qui est compliqué pour un département, c’est que l’on a des élections par canton, échelon où l’on parle peu de culture. D’où la nécessité d’une volonté politique forte au plus haut niveau et une relation forte entre le président et le vice-président à la culture pour que cela puisse fonctionner et cela fonctionnera d’autant mieux s’il y a des compétences techniques en interne et de vrais professionnels. C’est la clef d’une politique culturelle départementale.

Intervenant salle

Quelle est la place de l’art et de l’artiste dans l’Agenda 21 ?

Christelle Blouet

La question artistique est très présente dans l’agenda 21. La place de l’artiste est très importante et au cœur de l’Agenda 21 de la culture. La question artistique est une question culturelle car nous, français, on l’a positionnée à cet endroit. J’aime bien citer l’exemple de la société sénégalaise où la musique est très présente et permanente dans tous les événements sociaux mais le terme musique n’est pas dans la langue wolof qui est la langue majoritaire du Sénégal. L’art, on a eu besoin de le conceptualiser et de le sortir comme un concept à part entière mais c’est notre culture qui le porte de cette manière, dans plein de sociétés il n’est pas séparé de la dimension culturelle.

François Deschamps

Pour compléter, les grands textes type Unesco ou Barcelone indiquent bien que la société doit donner des moyens aux artistes qui doivent être reconnus en tant que tels. Les reconnaître, c’est leur donner la place économique et sociale qui doit leur revenir. Un des premiers droits culturels à mettre en œuvre, c’est de veiller à ce que les artistes, lorsqu’ils sont sur un statut professionnel, soient reconnus en tant que tels.

Christelle Blouet

L’enjeu est de dépasser le fait que la politique culturelle doit permettre juste la parole et l’expression artistique. Dans la reconnaissance des droits culturels, on reconnait à chacun le droit d’être porteur de créativité et de cette capacité de penser le monde et de le traduire d’une manière sensible, ce n’est pas seulement l’apanage des artistes et d’un secteur professionnel.

Martine Jan, BDP de Seine-et-Marne

En écoutant vos interventions, je me demande si la culture étant partout, elle ne sera plus nulle part. Je me demande si cela n’annonce pas la fin d’une politique culturelle publique.

Christelle Blouet

C’est plutôt l’inverse à mon avis. On est fragilisés aujourd’hui, parce qu’il y a désengagement de l’état, une vision autre de la société etc. On a un enjeu fort à repenser les enjeux culturels du développement et à l’investir comme un enjeu prioritaire, pas seulement l’enjeu d’un secteur sinon on va tout simplement disparaitre. La posture nostalgique n’est plus valide, ce modèle ne satisfait plus aux conditions de vie d’aujourd’hui. Si on essaie de le conserver, tout disparaitra. Par contre l’enjeu de redéployer les enjeux culturels dans les politiques publiques est immense et c’est surtout un enjeu de réouvrir complètement ce qu’on a petit à petit refermé dans nos politiques publiques sur un nombre assez petit de bénéficiaires.

Intervenant salle

Le texte le plus abouti sur le sujet est la Déclaration de Fribourg . La Déclaration de Fribourg est un retour aux sources des politiques culturelles. Ce dont il s’agit, c’est la question de la dignité, de l’identité des personnes, ce n’est pas tant celle de l’accès à la culture que celle de l’appropriation de la culture y compris de la culture à travers ses œuvres. Le texte insiste sur l’importance de l’accès aux références de ces œuvres. Qu’est-ce que ces œuvres portent en termes de sens, de valeur, de contenu ? .Les structures culturelles les plus en prise avec cet enjeu sont les bibliothèques car elles sont l’endroit de l’appropriation de la culture. C’est le moment de recentrer, refonder les choses, ce qui permet d’être dans le champ culturel qu’on connait bien, avec une perspective plus large qui revivifie la réflexion. Cette réflexion permet de réenclencher les politiques sur ces questions parce qu’ils ont tendance à représenter nos métiers comme un secteur, une corporation, alors que ces textes ramènent cette question de la culture comme un des éléments fondateurs de l’individu mais aussi de la communauté, de la collectivité.

Politiques de lecture publique et schémas de la lecture publique

Matthieu Rochelle, Yves Gassot et Stéphanie Visage, Patrick Bourdy et Didier Guilbaud. Modération de Françoise Navarro.

Modération : Françoise Navarro Intervenants : Matthieu Rochelle, Directeur de la BDP des Bouches-du-Rhône, chargé de mission pour le Livre et l’Édition Yves Gassot, Adjoint au Directeur chargé de la Culture, de la Vie associative et des Sports du Conseil général des Deux-Sèvres Stéphanie Visage, Directrice de la BDP des Deux-Sèvres Patrick Bourdy, Vice-président du Conseil général d’Indre-et-Loire et Président de la commission Culture Didier Guilbaud, Directeur de la BDP d’Indre-et-Loire

Françoise Navarro

Les départements se posent aujourd’hui beaucoup de questions sur leurs compétences facultatives malmenées en raison du contexte budgétaire. La lecture publique, compétence obligatoire à travers les BDP, peut prendre différentes formes selon le choix des départements. Face à l’inquiétude qui se manifeste chez tout un chacun de nos concitoyens, de nombreux besoins s’expriment. Ils recouvrent une demande de solidarité, de convivialité, de lien social, de lien intergénérationnel, de réponse de proximité et de non abandon des services publics. Les missions des BDP sont dans ce champ d’intervention et sont souvent rassemblées dans la notion de vivre ensemble. Nous avons à cette table-ronde un représentant des élus, en la présence de Patrick Bourdy, un représentant des DGA, notre ancien collègue directeur de BDP, Yves Gassot et des collègues des BDP, Stéphanie Visage, Matthieu Rochelle et Didier Guilbaud. Christian Ruby évoquait ce matin le concept de culture de soi qu’il faut entendre comme le rapport à l’autre, une véritable attention qui est prise en compte je crois par les BDP. Je donnerai successivement la parole à Matthieu Rochelle, Stéphanie Visage et Yves Gassot en duo, et Didier Guilbaud et Patrick Bourdy.

Matthieu Rochelle, Directeur de la BDP des Bouches-du-Rhône, Chargé de mission pour le Livre et l’Edition

Merci Françoise. Je vais essayer de faire vite pour vous laisser sur mes propres interrogations. Pour présenter rapidement la politique culturelle du Conseil général des Bouches-du-Rhône, c’est 28 millions d’euros de fonctionnement, 9 millions d’euros en autorisations de programmes d’investissement. Cette direction se constitue se constitue sur un certain nombre d’établissements, avec les Archives et la BDP comme établissements à compétence obligatoire. Il y a un volant de politique publique très volontariste du Conseil général, notamment le soutien aux associations dans le cadre du partenariat culturel, mais aussi la mise en valeur du patrimoine départemental et le soutien aux établissements autres que les musées. Cette politique a été inscrite dès 2005 dans le projet de notre administration qui s’intitule « Le sens de notre action ». Elle se décline à partir de trois objectifs : faciliter l’accès du plus grand nombre à la culture, assurer l’aménagement culturel du territoire, soutenir la création artistique.

Quelles sont les spécificités de la lecture publique dans les Bouches-du-Rhône ? Le département des Bouches-du-Rhône est un gros département avec plus d’1,9 millions d’habitants. Le nombre d’habitants à desservir par la BDP est de 580 000 habitants. Le département comprend 119 communes dont 93 que nous desservons et nous ne tenons pas compte du seuil des 10 000 habitants puisque nous sommes déplafonnés depuis plus de 1999. Quelle est la prise en compte des intercommunalités ? Pour être juste, il y en a assez peu. Sur les sept intercommunalités du département, nous avons le SAN Ouest Provence qui est autonome et avec lequel il n’y a pas de convention et la CAPA (CA Pays d’Aix-en-Provence) qui propose un certain nombre de dispositifs, à savoir l’aide à l’informatisation et aux actions culturelles. Sinon, nous restons en tant que département dans la relation département-commune, c’est une volonté du département. Cette relation est contractualisée via des conventions.

Quels sont les outils pour cette politique du livre ? Nous avons depuis 2006 un équipement nouveau mutualisé avec les archives, les ABD Gaston-Defferre. Cet équipement fait plus de 28 000 m2, la BDP en propre représente 5400 m2, plus à peu près 8000 m2 de zones communes, un auditorium, un jardin de lecture, le parvis de lettres, des espaces d’exposition etc. Les missions traditionnelles sont menées à bien comme dans les autres BDP : constitution de collections documentaires, desserte et mise à disposition des ressources, formation, conseil, tutorat. Avec l’arrivée dans ce nouvel équipement, nous avons eu à prendre en compte l’ouverture de notre propre équipement au public direct du quartier, de la ville et du département, avec la salle d’actualité. Nous avons eu à étendre l’ensemble de nos services tels qu’on les offre aux BM à l’ensemble des partenaires associatifs et institutionnels de l’aire marseillaise et en particulier les arrondissements dits prioritaires de Marseille. Nous avons aussi une mission d’accompagnement à la fois technique et financière des projets de la centaine d’associations du secteur livre, puisque le directeur est aussi en charge de la mission livre et édition du département. Une dernière mission : favoriser l’accès au plus grand nombre via l’action culturelle. Nous avons une action culturelle forte grâce au nouvel équipement en propre, mais aussi en partenariat avec nos collègues des Archives.

Ces nouvelles missions nécessitaient une nouvelle organisation. Nous nous sommes inspirés de nos collègues des musées, et pour l’instant on ne s’en plaint pas : nous avons créé un département de l’action culturelle et des publics. Ce département comprend le secteur action culturelle, la mission livre et édition ainsi que la salle d’actualité. Il est le pendant du département des collections, qui comprend les secteurs documentaires et le service logistique. Nous cherchons à créer une forme de transversalité pour mieux valoriser nos collections.

Concernant le schéma de développement de la lecture, nous en avons fait un en 2009. Il n’a pas été porté au niveau de la commission permanente du Conseil général, pour des raisons politiques, je pense. Nos élus ont préféré que le schéma soit posé mais ils n’ont pas souhaité faire d’appel d’air dans un contexte changeant. Ils nous ont cependant demandé de le mettre en œuvre comme on avait l’habitude de le faire, en incitant les communes à développer leurs équipements. Sur 119 communes, il reste 15 équipements à construire sur le territoire et 24 extensions à faire pour rendre les équipements normatifs. Les aides sont des aides à la construction, à l’extension, à l’équipement en matériel et mobilier, à l’informatisation, au multimedia. Elles vont de 20 à 50%. Par rapport à toutes ces missions, toutes ces compétences, et à ce qu’écrivait Dominique Lahary dans le BBF, entre la mutualisation et le principe de subsidiarité qu’il nous faut appliquer, le constat que je fais, c’est que dans les Bouches-du-Rhône nous avons beaucoup enrichi nos missions, cependant nous n’avons pas encore la culture de la gestion de l’intercommunalité. Dans le cadre de la réforme, on nous a dit que tout allait porter sur le pôle intercommunal et le pôle régional. Comment trouver notre place dans cette chaîne ? J’ai envie de faire une hypothèse. J’ai le sentiment que l’appui documentaire est peut-être à jouer au niveau de la proximité, de même que tout ce qui participe à la création de l’identité des territoires, comme l’action culturelle, pourraient se jouer au niveau intercommunal. A l’inverse, la région aura peut-être à tenir les dispositifs économiques en faveur de la chaîne du livre. J’ai le sentiment que les BDP vont surtout garder des missions de formation, de conseil et d’expertise. Voilà comment je vois un peu les choses.

Yves Gassot, Adjoint au Directeur chargé de la Culture, de la Vie associative et des Sports au Conseil général des Deux-Sèvres

Bonjour. Je commence car je vais présenter les Deux-Sèvres. Après le Finistère, la Gironde et les Bouches-du-Rhône, cela va vous changer. Le département représente 370 000 habitants, c’est une terre de contrastes, plus de 80 à 100 000 habitants se trouvent dans le Sud autour de l’agglomération Niortaise, trois communes font à peu près 100 000 habitants, le reste est rural. Il n’y a pratiquement pas d’industries, ou finissantes. C’est néanmoins une terre intéressante car il y a toujours eu une sorte de culture de la solidarité. Ce n’est pas pour rien que toutes les mutuelles sont nées à Niort au siècle dernier et il y a plus de 6000 associations sur le département.

Je représente une direction qui est récente, l’arrêté est de juillet dernier. Elle regroupe la BDP, les archives, le musée, le patrimoine, les arts vivants, la vie associative, le sport et un service médiation numérique. Depuis quelques années, on a mis en place une équipe de quinze personnes dont l’objectif est d’animer des actions collectives autour de la médiation numérique et auprès de publics avec lesquels on essaie de travailler de plus en plus, tels que les bénéficiaires du RSA, les personnes âgées etc. Un peu plus de 12% des Deux-Sévriens sont sous le seuil de pauvreté et un point d’impôt ne représente quasiment rien dans nos recettes. En revanche, il y a dans les Deux-Sèvres vingt-cinq festivals l’été, portés principalement par des bénévoles, on a lancé un réseau de pratiques théâtrales, il y en a une centaine dans la BDP avec une pratique d’ateliers, de compagnies amateurs etc. En matière d’arts vivants, des dispositifs d’accompagnement existent depuis six ou sept ans, pour la diffusion en milieu rural, la création. En revanche, sur le schéma des enseignements artistiques, on est un peu en retard. La mise en réseau est un peu compliquée car on est sur une terre de consensus. On choisit souvent « les deux », cela résume assez bien la culture Deux-Sévrienne. Mais comment construire malgré tout un schéma ? Comme il y avait peu de chances que la commande vienne par le haut, pourquoi ne pas faire émerger directement les projets des territoires ? Nous nous sommes appuyés sur les pays, les deux équipes à la tête du département qui se sont succédé, puisqu’il y a eu une alternance il y a quatre ans, s’étaient appuyées sur cette notion de pays qui, dans cette terre de contrastes, avait une certaine réalité historique et culturelle. On a donc mis en place un certain nombre de bassins de territoires. Je laisse maintenant la parole à Stéphanie Visage, puisque c’est elle qui l’a piloté.

Stéphanie Visage, Directrice de la BDP des Deux-Sèvres

En préalable, nous avons sollicité nos élus sur l’idée que nous avions besoin de marge de manœuvre au niveau de l’équipe. Nous leur avons proposé de travailler sur la notion d’usagers et plus précisément de recentrer nos actions sur les lieux de lecture tous publics. Dans cette perspective, il a été proposé d’arrêter la desserte des écoles, des collèges, des maisons de retraite et au moins d’un IME . Cela a supposé une position politique forte et nos élus nous ont suivis. Cent-vingt-six établissements qui n’étaient pas des lieux de lecture tous publics ont été fermés. Parallèlement, on a fait l’effort d’alimenter plus fortement les bibliothèques sur lesquelles retombaient les partenariats avec les écoles, les collèges etc. De plus, en 2008, toutes les conventions passées avec les lieux de lecture tous publics ont été remaniées et harmonisées.

La deuxième étape a été la question de l’intercommunalité, notre réseau comprenant à l’époque une communauté d’agglomération et une communauté de communes (Bressuire) qui avaient pris la compétence lecture publique et que nous desservions. La question a été posée à nos élus : que faisons-nous avec les communes de ces intercommunalités, faut-il continuer à les desservir ? La réponse n’étant pas très tranchée, la desserte de ces collectivités a été maintenue mais aujourd’hui la question reste posée, et le positionnement politique sera à solliciter à nouveau. S’est aussi posée la question du soutien au réseau Deux-Sévrien, constitué de deux volets : un premier volet qui consiste à accompagner la création de lieux, avec une aide à la construction des équipements qui se situe au niveau de la Mission d’appui aux territoires dans un dispositif intitulé Proxima, au sein duquel on a pu travailler sur un volet bibliothèques pour la construction d’équipements culturels et donc de bibliothèques. Ce dispositif dénote une vision politique de la lecture publique comme composante de l’aménagement du territoire. Ce dispositif ne s’adressant qu’aux communautés de communes, on a réussi à faire maintenir l’aide à l’équipement mobilier et informatique pour les communes de moins de 10 000 habitants. Donc un programme sectoriel complètement géré par la bibliothèque départementale. Voilà pour le soutien au réseau en termes de création de lieux.

En termes d’accompagnement aux actions artistiques, on a travaillé sur la mise en place de groupes de travail territorialisés, appelés groupes d’appui aux projets, (GAP) mis en place sur le territoire des pays. Il y en a six aujourd’hui. C’était un peu la création d’une instance de concertation autour de l’activité de lecture publique, pour être au plus près des attentes du réseau (bibliothécaires et élus). Là encore, on était dans la démarche de faire émerger les projets du terrain, on ne venait pas proposer des choses, on venait mettre les acteurs en synergie, écouter leurs propositions et les accompagner. Ces groupes d’appui aux projets, les GAP, ont démarré dès 2006. En préalable, on a rencontré les élus locaux au sein des instances des pays pour leur présenter la démarche et la leur faire valider. Derrière il y avait des bénévoles, des salariés qui étaient amenés à se déplacer, à monter des projets, à solliciter des budgets, donc cette présentation était importante. Les six groupes étaient constitués par une personne de la Bibliothèque départementale, référent territoire, les bibliothécaires bénévoles et salariés et si possible un animateur culturel du pays. Les premiers projets l’ont été dans le cadre de l’animation des bibliothèques. Sur certains territoires, depuis cinq ans, certains programmes reviennent tous les ans, avec une programmation dans des lieux de lecture publique mais aussi des concerts, des conférences, selon les thématiques choisies. Il y a aujourd’hui six GAP On touche à la fois les toutes petites communes et les communes de l’intercommunalité plus importantes. Le Conseil général aide financièrement les projets GAP, une aide financière et une aide matérielle sous la forme des supports de communication et la BDDS les suit pas à pas par des réunions sur l’élaboration des projets.

Quelles sont les retombées positives et les limites de ces étapes franchies ? Je n’ose pas dire plan de développement car cela n’a pas été vraiment présenté comme un plan de développement. Au niveau des groupes d’appui, le bilan qu’on en tire c’est que les rencontres et les échanges entre les bibliothécaires d’un même territoire et avec l’apport de l’animateur culturel du territoire sont très formateurs, enrichissants et professionnalisants d’une certaine manière. Les professionnels apportent beaucoup aux bénévoles, il y a une forme d’autoformation au sein de ces groupes. L’apport des animateurs culturels de pays est très important, ils connaissent bien les territoires, ils connaissent bien les ressources locales, ils connaissent bien les élus locaux, ils sont des relais intéressants. Les groupes d’appui aux projets ont également pu sensibiliser certains élus aux problématiques des bibliothèques, à leur rôle dans la vie culturelle des petites communes. Nous avons des communes où il n’y avait jamais eu de budget d’animation voté et même s’ils sont modestes, cela devient une habitude d’avoir un budget dédié à l’animation pour les petites bibliothèques. Du fait des animations collectives, on a eu un impact plus important en termes de communication et de presse, donc aussi au niveau des élus. Avec les acteurs culturels de ces territoires, certains pays sont devenus financeurs d’actions de lecture publique, ont eu des dispositifs d’aide financière à la création de bibliothèques, d’aide à l’animation en bibliothèques et on a eu donc des financements très importants pour certaines petites communes, jusqu’à 80% entre le Conseil général et les pays. Enfin d’autres structures associatives, des structures à vocation sociale, des établissements scolaires, des compagnies, des associations d’éducation populaire, des comités de jumelage étaient parfois invitées dans les groupes d’appui aux projets pour contribuer à l’élaboration des programmes et c’était très enrichissant pour les bibliothèques. Pour les bibliothécaires, cela a contribué à rompre leur isolement, à ouvrir sur de nouvelles pratiques, à préparer des actions plus ambitieuses parce qu’il y avait plus de moyens. L’aspect « tutorat » un peu informel a été très fort. Ces groupes d’appui peuvent être un terreau favorable à l’arrivée de la réforme territoriale, certains territoires recoupent ce qui va devenir une communauté d’agglomération par exemple, on a déjà des bibliothécaires qui ont l’habitude de travailler ensemble et vont peut-être faire partie de la même collectivité dans quelques temps.

Quelle sont les limites ? De nouveaux besoins sont nés, c’est plutôt positif. On a des demandes d’actions plus transversales, interterritoriales mais les projets territoriaux ne correspondent pas toujours à la réalité, c’est une limite qu’il faut dépasser. Il y a un besoin de structuration des équipements plus important, avec des espaces dédiés aux animations, une informatisation en réseau. L’intercommunalité ne s’est pas vraiment développée au sein de ces groupes. Il y a eu des choses un peu biaisées, comme la mise en place de postes d’animateurs intercommunaux qui s’occupent de bibliothèques et pas de compétences lecture publique dans ces intercommunalités. Il y a une dérive des GAP, qui consiste à juxtaposer les projets individuels au lieu de faire un vrai projet collectif. Ce n’est pas vraiment l’objectif qui avait été fixé. Les actions ne sont pas toujours lisibles : on ne sait pas trop qui les porte, ce n’est pas le Conseil général, ce n’est pas le pays, ce ne sont pas les communes. C’est un peu tout le monde ensemble. Une dynamique a été amorcée en 2006, elle doit prendre un nouvel essor dans un contexte différent, celui la réforme territoriale, celui de la révolution des pratiques des usagers dans un contexte budgétaire de plus en plus contraint. Ne faut-il pas mutualiser, comme on a mutualisé au niveau des territoires, au-delà de la seule lecture publique, et aller vers d’autres partenaires ? Il faut se reposer en tout cas les questions laissées en suspens par cette « coutume de consensus ». Quoiqu’il arrive, les prises de position politiques claires seront indispensables à l’évolution du réseau de lecture publique.

Patrick Bourdy, Vice-président et Président de la commission Culture du Conseil général d’Indre-et-Loire

Merci. J’ai entendu depuis ce matin beaucoup d’éléments très intéressants et j’ai découvert un certain nombre de choses, notamment la capacité qu’avaient les pays d’intervenir, ce qui n’est pas le cas en Indre-et-Loire. En ce qui me concerne, je suis Vice-président chargé de la culture, ce qui comporte un « service complet », les bibliothèques, le livre et la lecture publique, secteur dirigé par Didier Guilbaud, les archives, l’archéologie, le services des monuments et musées départementaux et le service d’action culturelle, avec une véritable volonté de transversalité puisque depuis deux ans on a créé un service des expositions qui travaille avec l’ensemble des services que je viens de citer, de manière à donner au public une certaine visibilité sur ce qui est fait dans les différents secteurs culturels. J’ai été élu en 98, j’ai été quelques temps dans l’opposition et à la faveur du changement à gauche en 2008, j’ai été nommé Vice-président à la culture, poste que j’ai récupéré avec beaucoup de plaisir après 2011, je suis moi-même enseignant de lettres classiques. Avec Didier on va faire un travail à deux voix, il vous parlera de la partie technique du plan départemental de développement de la lecture publique qui a été voté et je vous parlerai de la partie politique.

J’ai parlé de transversalité à l’intérieur du service culturel, je devrais parler de transversalité à l’intérieur de l’ensemble des politiques, puisque nous avons travaillé par commissions, une commission budgétaire, une commission qui s’appelle solidarité avec les territoires, une commission qui s’appelle solidarité avec les personnes et qui correspond au social, quant à la commission vivre ensemble dont je suis aussi président elle regroupe la culture, l’éducation, le sport, la vie associative et bientôt le tourisme.

Premier axe que nous avons voulu développer, c’est la transversalité et c’est assez difficile. Par exemple nous avons neuf monuments, pendant longtemps chaque monument a travaillé dans son coin, à faire venir du monde, à préparer des expositions, chacun avait son pré carré, il faut faire bouger tout cela et c’est le rôle d’un DGA. On a beaucoup parlé des élus, mais il faut qu’il y ait un travail en commun et une porosité absolue. L’élu n’a pas à donner d’ordres aux services il a à donner des orientations claires, par contre le rôle des DGA est extrêmement important, ils mettent en musique cette harmonie que les élus ont souhaitée. Premier élément donc cette transversalité, de nombreuses réunions, un collègue le disait, il avait raison.

Deuxième élément, faire voter ce plan de développement de la lecture publique. Sous l’ancienne majorité, un plan de développement avait été voté, il s’arrêtait à l’obligation du Conseil général, c’est-à-dire les communes de moins de10 000 habitants. L’Indre et Loire, c’est 600 000 habitants, une agglomération autour de Tours de 300 000 habitants, et 300 000 habitants, dont des communes importantes, Montlouis, Amboise, des zones interstitielles et quelques endroits un peu perdus, un peu désertiques dans lesquels, s’il y a des besoins et si ces besoins sont exprimés, il faut pouvoir y répondre. A l’époque je n’avais pas voté ce plan ainsi qu’une collègue qui est devenue Présidente à l’issue du changement de majorité, et moi je suis devenu Vice-président à la culture, ce qui a permis à Didier de lancer son plan.

Le plan veut développer des lieux structurés, des lieux de qualité, tant pour le confort des bibliothécaires que pour être des lieux d’accueil très ouverts pour la population. Je suis dans une commune qui a mis plus de vingt ans à se décider à construire une médiathèque, elle est sur le point d’apparaître. Dans les cantonales, on ne parle pas souvent des bibliothèques. On a un vrai travail à faire pour faire sortir ce besoin de la population, besoin qui n’est pas le premier exprimé. A nous d’être les catalyseurs et les bibliothèques départementales sont d’excellents catalyseurs par rapport à cela. On avait remarqué qu’il y avait des lieux qui manquaient de structures et qu’à côté il y avait des communes qui faisaient avec leurs moyens, parfois petits, de réels efforts pour arriver à avoir une lecture publique de qualité. Le plan va aller aider ces communes qui ont la volonté de faire ces efforts, en souhaitant qu’on ne tue pas les bibliothèques des communes alentours, même si ce sont parfois de simples dépôts de livres. Le plan fonctionne avec la professionnalisation, le travail des bénévoles, la reconnaissance des publics. Une de mes premières tâches a été de rencontrer l’ensemble des bibliothécaires sur les cinq territoires du département. C’était important que les élus montrent leur intérêt pour ce qui est pour nous une compétence obligatoire

Très vite on s’est rendu compte qu’il fallait que les bibliothèques soient des lieux de rayonnement, de rencontre, un élément constitutif et naturel du vivre ensemble. Dans le deuxième plan, puisque le premier plan considérait qu’un lecteur ne pouvait pas se trouver dans une commune de plus de 10 000 habitants, on a travaillé avec la ville de Tours et l’agglomération et un certain nombre de communes de plus de 10 000 habitants qui ont eu des aides lorsqu’elles voulaient réaliser leur bibliothèque.

L’autre particularité du département ce sont les monuments, neuf monuments, dont trois maisons d’écrivains, Saché pour Balzac, le prieuré de Saint-Cosme pour Ronsard et La Devinière pour Rabelais. A partir du moment où on peut amener des jeunes et des moins jeunes dans des lieux qui sont chargés d’âme comme ces monuments et qu’ils peuvent sur une presse de l’époque de Balzac ou aller travailler autour des plantes médicinales dans une exposition qu’on a appelée Plantagruel à la Devinière ou se rendre au Prieuré de Saint-Cosme pour écouter le Printemps des Poètes, assister à des concerts, tous ces jeunes et ces moins jeunes qui viennent dans ces ateliers de mots vont par la suite aller plus naturellement à la lecture. Quand j’entends dire que les jeunes ne lisent pas, ils lisent mais ils lisent différemment de ce que nous lisions. Ces lieux dans lesquels ont été écrites des œuvres, qui sont l’émanation de la sensibilité d’un artiste, d’un écrivain, ces espèces de squelettes de pierre qui nous coutent cher, il a fallu y mettre de la chair. Les exercices autour du mot, autour du livre, autour du conte, comme le festival monté par la Direction de la lecture publique d’Indre et Loire Conteurs en Touraine qui tourne dans dix-sept communes. On a aussi le respect du passé. On travaille avec Daniel Leuwerss autour des Livres Pauvres qui sont exposés au Prieuré de Saint Cosme, des livres uniques écrits à la fois par un poète et un peintre ou un artiste qui font des échanges. On fait faire aussi dans les classes des livres pauvres. Tous ces éléments sont des éléments positifs pour développer le schéma départemental de lecture publique, qui n’est pas simplement dans les bibliothèques mais qui est aussi dans la Touraine. J’ai tendance à dire que la Touraine doit être une scène ouverte, elle doit être aussi ouverte aux mots.

Voilà comment les choses se sont développées, avec l’aide constante de la bibliothèque et de la Direction de la lecture. Les bibliothèques sont des références, sont des lieux de rayonnement, on tient à ce que cette politique continue En 2010, deux bibliothèques municipales associées se sont ouvertes, à Amboise et Sorigny et quatre communes chefs-lieux de canton se sont lancées. Chacune aura un fonds spécifique, par exemple à Montlouis sur Loire, qui a un festival de jazz, un fonds de livres sur le jazz et un fonds de disques, grâce à la bibliothèque municipale. Mais tout n’est pas pour le mieux dans le meilleur des mondes, on est dans une période de crise, la difficulté financière existe, les réformes territoriales nous inquiètent, on se pose la question de la pérennité des financements croisés. Tout ceci ne peut exister que grâce aux bibliothécaires, bénévoles comme professionnels. Les bibliothécaires travaillent avec les départements, avec la région, avec leurs lecteurs, souvent exigeants, avec des bouts de ficelle. Comment voulez-vous que quelqu’un puisse tout faire ? C’est là que le rôle du département est important, il doit intervenir non en assistanat mais en accompagnateur, donner des pistes. Le bibliothécaire est au cœur de la réussite du plan départemental de la lecture publique. Ce schéma ne peut réussir que si les politiques territoriales sont animées sur le terrain par des femmes et des hommes qui montrent, je termine sur un mot socratique, que là où est l’amour du métier, là aussi est l’amour des hommes. Je suis, malgré les difficultés, relativement optimiste pour la suite. On a pendant des années pleuré sur la disparition du support livre, on se rend compte qu’il existe encore, on a pleuré sur le désintérêt des bibliothèques, on se rend compte que quand elles ont ce rôle de rayonnement et d’animation, elles gagnent de nombreux lecteurs, on se rend compte qu’il y a de plus en plus recherche de porosité entre les CDI d’établissements, entre les bibliothèques d’écoles primaires, entre les bibliothèques municipales et départementales, tout cela est de bonne augure pour l’avenir, à condition toutefois qu’on ne tue pas pour faire des économies de bout de chandelles car on aura toujours besoin du nerf de la guerre que sont les finances.

Didier Guilbaud, Directeur de la direction du Livre et de la Lecture Publique de Touraine.

Le plan de développement de lecture publique en Indre-et-Loire a été un long cheminement. Suivant la circulaire de 1983, il devrait y avoir un plan de développement dans chaque département mais on sait suivant l’étude de 2000 que seulement 30% en avait un, il y en a peut-être un peu plus aujourd’hui mais on sait qu’il n’est pas nécessaire qu’il y ait un plan pour qu’il y ait développement de la lecture publique dans un département. En 1998-99, il y avait eu une première tentative de plan de développement un peu virtuel en Indre-et-Loire mais il a été difficile de travailler techniquement avec l’équipe administrative et politique qui a été secouée par certains événements. Néanmoins, en décembre 1998, un des premiers actes importants a été pris en session du Conseil général, en l’occurrence l’abandon du bibliobus. Le plan de 1999 a été le démarrage d’une réflexion plus approfondie, qui nous a amenés à un plan de développement en 2007. Il était important dans la mesure où il y avait officiellement l’affirmation d’une volonté politique sur le plan. Ce qui est intéressant, c’est l’opposition qui s’est manifestée à cette occasion parce que cela montrait les frontières que l’on peut avoir dans nos pratiques avec cette histoire des communes de plus ou moins de 10 000 habitants. Sachant qu’en l’Indre-et-Loire, toutes les communes de plus de 10 000 habitants sauf une sont dans l‘agglomération tourangelle. Donc 2007 il y a eu ce plan nouveau, voté dans la tourmente, qui a défini une politique de territorialisation. Cela a été un acte important, qui n’a pas été remis en cause, qui a permis d’organiser le territoire et de mettre en place des équipements qui sont les bibliothèques municipales associées.

Entre 1998 et 2007, grâce à la mise en place de subventions, on a substitué les crédits d’investissement prévus pour l’achat de deux bibliobus en investissement pour les communes, ce qui a permis de créé 50 bibliothèques sur le territoire. Néanmoins l’analyse qu’on faisait en 2007 et qui s’est confirmée en 2010, a montré que, parmi ces bibliothèques, il y en avait, comme on dit pudiquement, de niveau 4 et5, c’est-à-dire tout sauf des bibliothèques. Le travail a consisté à donner du sens à ces équipements pour qu’elles deviennent de vraies bibliothèques et de structurer le territoire suivant une commande politique claire, c’est-à-dire d’organiser par cantons, puisque le canton est l’échelon électif du Conseil général, pour développer le concept de bibliothèque municipale associée, terme emprunté à nos amis québécois qui n’a pas exactement le même sens chez nous. Il s’agissait d’avoir une bibliothèque tête de réseau, un point fort, avec l’objectif d’un dans chaque canton ou presque, sur lequel on peut s’appuyer, une bibliothèque municipale au sens strict du terme, destinées à desservir le public municipal, le Conseil général prenant un contrat d’association avec la commune pour que ce lieu devienne aussi un lieu de desserte départemental. Aujourd’hui il y a quatre bibliothèques municipales associées, assez différentes : Preuilly-sur-Claise, dans le sud du département, une région assez désertique, aujourd’hui avec 45% de la population qui fréquente la bibliothèque, au nord à Neuvy-le-Roi, également en milieu rural, à Sorigny, dans l’hyper-agglomération de Tours, intercommunalité qui s’intéresse à la lecture publique et Amboise, commune de 15 000 habitants, avec laquelle nous avons franchi le cap fatidique des 10 000 habitants pour travailler en milieu rural. Dans ces bibliothèques, on va contribuer à soigner l’accueil du public individuel mais on va aussi à partir de ces lieux rayonner dans un secteur donné qui correspond peu ou prou au canton, sachant que dès 1999-2000 on était parti sur l’idée qu’il y aurait un point de desserte pour les bibliothèques à moins de 20 kms des communes environnantes, sachant qu’il n’y avait plus de bibliobus.

Le troisième point du plan 2010, c’est de travailler avec l’agglomération tourangelle, ce qui est plus difficile parce que nous ne sommes pas habitués à travailler avec des agglomérations. On a pris plusieurs angles d’attaque, l’action culturelle, les documents numériques. On est dans une phase de discussion, de négociation, sachant que sur l’aspect financier les bibliothèques et les communes de l’agglomération tourangelle peuvent accéder aux subventions du conseil général.

Autre point, le vivre ensemble. On retrouve la « solidarité avec les territoires », la « solidarité avec les personnes », à savoir une approche plus précise sur les différents publics, handicapés et autres, pas tous seuls mais avec les autres directions de la DGA3 « Vivre ensemble », le développement de l’action culturelle, qui existait mais qui a été renforcée dans le plan de développement, les arts de la parole, avec le festival de conteurs, et tout un travail lancé cette année sur le théâtre, et une originalité, qui était la commande Patrick Bourdy, trouver le moyen de créer des ateliers d’écriture. Nous avons créé un blog, « Tourainemédia », destiné à tous les tourangeaux pour qu’ils écrivent. C’est une aventure pas facile, parce que l’écriture numérique n’est pas inscrite de manière claire dans les esprits de tout le monde, néanmoins c’est un aspect que nous souhaitons continuer ou faire évoluer. Et notre département, qui épouse les frontières de l’ancienne région de la Touraine, est une terre d’écrivains, avec les trois écrivains « symboliques » cités, les trois R (Ronsard, Rabelais, Racan) auxquels j’ajoute un quatrième, Balzac, il y a aussi aujourd’hui des écrivains en Touraine tels que Jean-Marie Laclavetine. Nous essayons à travers ce plan, dans les difficultés qui sont celles des départements aujourd’hui, de progresser, il y a plusieurs bibliothèques municipales associées qui vont se créer, et surtout il y a un travail politique quotidien pour que les choses avancent. Pour moi le plan de développement, c’est une étape, obligatoirement et assez rapidement il faudra le revoir, notamment par rapport aux financements, parce qu’avoir une politique incitative auprès des communes sur le plan financier n’est pas une chose facile, surtout lorsqu’on développe des équipements qui coutent beaucoup plus chers que des petites bibliothèques dans des communes de 300 à 500 habitants. Voilà ce que je voulais dire à cette étape.

Question de la salle Vous avez parlé de vos schémas départementaux. Je voulais savoir comment ils s’articulaient ou s’ils étaient articulés ou adossés avec vos projets de service, projets d’établissements rendus obligatoires désormais ? Deuxième question : quelle articulation temporelle entre ces schémas départementaux, ces plans de développement de la lecture publique au regard et à la veille de la réforme territoriale ?

Didier Guilbaud A chaque plan de développement, on a réformé l’organigramme de la direction. Aujourd’hui on a trois types de services : des services de développement territorial des bibliothèques, un service des publics, des nouvelles technologies et de la logistique et un service du développement des collections, qui correspondent aux trois orientations majeures du plan de développement. L’organisation correspond au plan de développement. Sur la réforme territoriale je n’ai pas grand-chose à dire. Je ne sais pas si cela va continuer. En ce qui nous concerne en Indre-et-Loire, la contractualisation que l’on a dans le cadre des bibliothèques municipales associées me fait penser à des formes de contractualisation que l’on risque d’avoir plus tard. Il me semble intéressant de contractualiser avec un territoire pour se dire ensemble on développe la lecture publique, quel que soit ce territoire. On est un peu dans cette énergie de contractualisation. Je n’ai pas abordé la question des fonds spécialisés, par exemple à Sorigny il y a un fonds spécialisé « petite enfance » complètement porté par l’intercommunalité, ce n’est pas nous qui le portons, on les accompagne au mieux.

Patrick Bourdy

Sur la réforme territoriale, vous l’avez peut-être compris dans mon intervention, je la vois venir d’un très mauvais œil, je la considère comme une recentralisation et l’éloignement des lieux où l’on peut travailler du public et un service public qui va perdre de sa qualité. Mais si les départements doivent continuer à être asphyxiés, vous entendrez de moins en moins d’élus dire ‘c’est embêtant car déjà les départements donnent moins qu’autrefois sur un certain nombre de domaines. On travaille mais on est aussi dans l’inquiétude par rapport à cela.

Françoise Navarro

J’ai quelques interrogations concernant les schémas de lecture publique qui ne sont pas adoptés par l’assemblée départementale. Dans les Deux-Sèvres, l’une des préoccupations des GAP groupements d’appui aux projets), c’est la sensibilisation des élus. Mais dans les GAP il n’y a pas d’élus, ce sont des bénévoles, salariés, bibliothécaires. Comment voyez-vous l’évolution si le GAP n’est pas porté par les élus, comment pérenniser cette évolution de la lecture publique ? Notre nouveau plan lecture a été adopté avant l’été par les élus, qui le portent et l’accompagnent, ce qui permet aux techniciens que nous sommes d’être un peu optimistes.

Yves Gassot

C’est vrai qu’il n’y a pas d’élus dans les GAP, néanmoins les GAP ont contribué à changer l’image de la lecture publique auprès des élus. On a rencontré beaucoup d’élus, pour leur expliquer qu’une bibliothèque n’est pas un mausolée avec des bouquins. Aujourd’hui, après cette étape, il faut rebondir sur autre chose, qui devra effectivement être porté territorialement. J’ai un petit espoir par rapport à la réflexion sur les nouveaux EPCI, un consensus pourrait naître chez les élus. Déjà la nouvelle équipe a choisi de lancer les Assises départementales de la culture, avec une approche non segmentée, englobant les réseaux d’éducation populaire, les compagnies, les diffuseurs etc… On attend de les rencontrer sur la base de contrats territoriaux portant sur l’ensemble, pas uniquement sur la lecture publique. On pourrait imaginer des lieux par canton à vocation plus large que des seules bibliothèques, ou alors la fonction bibliothèque pourrait être portée par quelqu’un d’autre. La phase actuelle est une phase de diagnostic, jusqu’à présent je ne dispose d’aucun outil, d’aucune carte qui superpose les centres culturels, les lieux de patrimoine, les bibliothèques etc. Il faudra forcément que ce soit porté par les élus.

Dominique Lahary

Je m’exprime à titre personnel. Les prochaines élections peuvent conduire à une modification des dispositifs qui ont été votés dans la loi de réforme territoriale, c’est possible, éventuellement souhaitable suivant la position des uns et des autres. Il n’en reste pas moins que nous sommes dans un contexte de raréfaction de l’argent public, nos collectivités sont attentives aux dépenses et à nos missions, sont-elles légitimes, doit-on les poursuivre ? D’une certaine façon nous n’échapperons pas à une réflexion sur « qui doit faire quoi », les formes, suivant les lois qui encadreront cette réflexion peuvent changer, mais le fond demeurera. Nous sommes donc les uns et les autres en train de regarder si ce que nous faisons correspond bien à des priorités de nos départements, à éventuellement travailler à des arguments pour justifier ou modifier ce qu’est l’action spécifique d’un département dans le domaine de la lecture publique, dans un contexte culturel plus global et au croisement d’autres politiques. Cela ne me paraît pas devoir être changé par un vote, quels qu’en soient par ailleurs les effets. D’autre part nous étions habitués à un « jardin à la française » où les compétences de telle ou telle collectivité étaient précisément connues. L’ADBDP est issue d’un transfert descendant de l’Etat vers les collectivités locales. Les lois Chevènement sur l’intercommunalité ont introduit le « lego », il n’y a plus de jardin à la française mais chaque intercommunalité est différente des autres. Le développement de la décentralisation va-t-il signifier plus d’encadrement ou bien chacun fera ce qu’il veut et cette logique du lego va continuer ? C’est une question car la réforme territoriale prévoyait que les intercommunalités soient renforcées, ce qui veut dire le triomphe du lego. Il était prévu qu’entre les départements et les communes, région par région, on prépare des schémas d’organisation des compétences et de mutualisation des services, ce qui est expliqué dans le dernier rapport de Perretti et c’est encore un lego. Chaque région sera différente des autres. C’est un défi pour nous, car si c’est ce qui est confirmé, nous ne sommes plus dans le confort de compétences bien écrites, mais en même temps c’est une liberté pour les acteurs. Un sujet comme la lecture publique peut donc tout à fait prendre sa place dans les bouleversements à venir.

S’il n’y a pas d’autre question, nous vous remercions chaleureusement pour ce partage d’expériences, de réflexions prospectives, à la fois motivantes et éclairantes.

 

Métiers en évolution

A la table :

Corinne Dubreuil, DRH Conseil général de l’Aisne

Laetitia Charmaille, adjointe DRH du Conseil général de l’Aisne

Anne-Marie Bock, Conseil général du Bas-Rhin

Caroline Kolb, Bibliothèque départementale du Bas-Rhin

Modération assurée par Corinne Sonnier, vice-présidente de l’ADBDP

 

Corinne Sonnier

La question de l’innovation en BDP a à l’évidence un impact sur nos organisations à venir. Dans cette deuxième partie de l’après-midi, nous avons souhaité réfléchir à la prise en compte de ces évolutions dans nos organisations, dans l’organisation des conseils généraux et dans l’organisation des BDP. Je vous propose de vous livrer quelques éléments de réflexion recueillis grâce aux réponses apportées au questionnaire diffusé sur la liste de diffusion de l’ADBDP. Il s’agissait, pour le conseil d’administration, de pouvoir mesurer la perception qu’avaient les directeurs de bibliothèques départementales de l’évolution des métiers et comment ils pouvaient la transposer dans des documents concrets tels que les fiches de poste et les organigrammes. Cet échange par questionnaire a donné lieu à des partages intéressants, que je ne peux pas livrer en intégralité aujourd’hui mais qui constitue une mine précieuse qu’il serait intéressant de continuer à étudier. Le questionnaire a été envoyé aux directeurs de BD. Trente-sept réponses ont été collectées. Il ne s’agissait ni d’une démarche prospective ni d’un état des lieux mais de pouvoir recueillir un ressenti. La première question était tout simplement celle de la liste des fiches de poste de la bibliothèque départementale. La question cachée était « Pouvez-vous la citer, avez-vous concrètement des fiches de poste dans votre bibliothèque départementale ? ». La réponse a été oui, nous avons des fiches de poste, nous pouvons les citer, oui ces fiches de poste sont récentes pour la plupart, soit parce qu’elles ont été créées récemment, soit parce qu’elles ont été modifiées au fil des entretiens d’évaluation, parce que les missions ont évolué, les raisons sont nombreuses. Je voudrais simplement revenir sur la question « A-t-on des fiches de postes à la bibliothèque départementale ? ». Pour la plupart des BDP, c’était une évidence. Une BDP a précisé qu’elle n’avait pas de fiche de poste au sens où nous l’évoquerons tout à l’heure, c’est à dire s’inscrivant dans une démarche de la collectivité de gestion prévisionnelle des emplois et des compétences mais nous avons des listes de tâches ou des présentations des tâches des agents. Deux BDP ont précisé que la démarche était en cours. Les démarches de gestion prévisionnelle des emplois et des compétences sont nombreuses dans les départements mais certaines sont récentes. Pour quelles raisons les fiches de poste ont-elles été créées ? Les fiches de poste ont été créées parce que nous nous sommes inscrits dans une démarche de la DRH ou, la représentation la plus forte, en raison d’une nouvelle organisation des tâches ou une affectation de missions nouvelles au sein de la bibliothèque départementale. Les deux raisons invoquées pour la création des fiches de poste sont donc soit, principalement, la réponse à une démarche au sein de la collectivité soit la réponse à une nouvelle organisation des tâches ou à des affectations de nouvelles missions au sein de la bibliothèque départementale. On trouve aussi le constat d’un besoin émergent dans le réseau et, pour 14% des réponses, la mise en œuvre d’un nouveau schéma départemental de lecture publique. Ce qui complique l’analyse des réponses, c’est que la notion de création et de modification des fiches de poste s’imbriquaient entre elles et les raisons à l’origine de la modification des fiches de poste s’enchaînaient en conséquence. Le plus intéressant est sans doute de balayer dans les commentaires que vous avez apportés à ces réponses. Les démarches de gestion prévisionnelle des emplois et des compétences ont pu être perçues comme déconnectées de la réalité du fonctionnement de la bibliothèque départementale ou comme une démarche descendante que le service a pu avoir du mal à s’approprier. Des plans de développement de la lecture publique sont cités comme à l’origine de l’évolution des organisations, notamment parce qu’ils ont permis d’ouvrir une nouvelle antenne, de créer un poste de responsable de formation ou un poste de webmestre ou d’affecter des agents aux questions de l’action culturelle ou à des missions transversales de travail auprès de publics spécifiques. Pour les collègues qui ont répondu que ces fiches étaient modifiées du fait de réorganisations, on peut préciser que ces modifications sont soit impulsées par des directeurs de BDP à l’occasion d’un changement de direction ou liées à l’évolution des missions des bibliothèques départementales, notamment en matière de recomposition des territoires et également parce que ces réorganisations ont pu être sollicitées par les directeurs généraux d’administration, voire par la nouvelle majorité. Quelles fiches de poste ? (se reporter au powerpoint « Intitulés des fiches de poste ») Les bibliothèques départementales confirment ce que nous constatons de l’évolution de nos métiers, et qu’elles sont également le témoin de la « formidable capacité d’imagination des bibliothèques départementales », évoquée par le président du Conseil général du Val d’Oise. Je vous invite à constater dans cette diversité, assez étonnante, dans la liste des intitulés. Il semble actuellement s’amorcer un retour aux intitulés des métiers premiers des BDP. La diversité constatée au sein des rubriques est en train, dans le cadre des démarches de gestion prévisionnelle des emplois et des compétences, de se rapprocher des fiches métier du CNFPT (missions de direction, de logistique, les missions de bibliothécaires). Il faut retenir la présence de plus en plus fréquente d’adjoints qui participent aux collectifs de direction, constater les fiches des chefs de service, témoins de l’accroissement des équipes de la décennie précédente, les missions d’administration, de gestion, de plus en plus présentes dans nos établissements, la question de l’informatique et des réseaux, le déplacement du cœur de métier vers l’accompagnement des territoires et la question des chargés de mission et des chefs de projet. Dans la rédaction des organigrammes, vous avez fait le choix de conserver des missions dites transversales, à côté des pôles de territoire, en créant des postes de « chef de projet », de « chargé de », de « responsable de domaine » par exemple. Les fiches de poste ont été modifiées par le déplacement du cœur de métier vers le développement territorial, soit parce que le Conseil général a engagé une action de territorialisation et la bibliothèque départementale s’est engagée dans cette voie, soit parce que la bibliothèque départementale, sans démarche de sa collectivité, a choisi de réorganiser ses tâches et de repenser ses missions. Ce que vous exprimez en filigrane dans vos réponses, et qu’il serait intéressant de creuser, c’est la transition en cours de l’accompagnement à l’impulsion du projet. La réorganisation par secteur ou par territoire pour permettre aux équipes d’accompagner mieux les bibliothèques, a nécessité une forte montée en puissance des compétences et des connaissances des agents Vous êtes nombreux, avec le recul dont nous disposons, à dresser le bilan d’un passage qui a été difficile et qui mérite maintenant d’être analysé. Certaines BDP ont, à la lumière de ce recul, d’ores et déjà revu leur organigramme, de façon à pouvoir procéder à une nouvelle répartition et à affiner la question de l’accompagnement des territoires. La création des magasins : plusieurs BDP ont signalé l’ouverture de magasins permettant le choix sur place, qui de fait ont un impact notamment sur les postes des chargés de logistique. La question de la logistique est revenue à plusieurs reprises. Vous utilisez les termes de « flux tendu », de « tension sur le circuit des prêts de documents ». Évidemment les fiches de poste ont été adaptées à cette montée en charge du rangement, qui est une incidence de l’accueil sur place et de la mise en place de navettes qui se poursuit dans de nombreux départements. Un déplacement du cœur de métier vers la médiation : portail, site internet, la question de l’administration et l’implication de la BDP dans le pilotage du Conseil général. Vous êtes nombreux à aborder la question de l’importance de ce pilotage, de la réflexion politique au sein de la BDP, en lien avec les élus et le travail qui en découle, tel que les démarches de tableau de bord, les divers recueils de données et les questions d’analyse des organisations. En conclusion de cette synthèse, je souhaitais signaler que cette décennie s’ouvre par des suppressions de postes. Cinq BDP sur trente-cinq répondent qu’elles avaient dû réorganiser leurs tâches à la suite de suppressions de postes ou de non-remplacements ou de recrutements imposés comme de recrutements en interne. Je souhaiterais vous lire en conclusion la réponse d’une collègue qui synthétise très bien ce que vous avez pu apporter comme témoignages et je ne peux de mon côté, avant de poursuivre cette table ronde, qu’appeler à ce que ce travail de réflexion se poursuive avec votre soutien. Nous allons poursuivre les échanges en écoutant la présentation de la démarche du Conseil général de l’Aisne. Je céderai la parole à Corinne Dubreuil et Laetitia Charmaille qui ont accepté de nous présenter la démarche initiée au sein du Conseil général en lien avec la BDP. Vous pourrez nous dire comment cette démarche globale dans une collectivité peut prendre en considération l’évolution des métiers, ce qui ne vaut pas que pour la lecture publique. Je passerai ensuite la parole à Anne-Marie Bock et à Caroline Kolb qui représentent la BDP du Bas-Rhin et m’ont envoyé leur nouvel organigramme, avec une présentation de la démarche de la refonte qu’il me semblait intéressant de partager.

Corinne Dubreuil

Avant de commencer mon propos, je vais vous situer le Conseil général de l’Aisne en termes de ressources humaines. Le Conseil général de l’Aisne, c’est un peu plus de 2000 agents et 70 millions de masse salariale pour 2012. Il faut rappeler, on en a déjà entendu parler au cours de cette journée, le contexte général des départements qui impacte fortement la gestion des ressources humaines actuellement et dans les années à venir, avec des contraintes budgétaires de plus en plus fortes. Pour vous donner une idée, globalement, la masse salariale augmentait en moyenne de 5% par an. En 2012, elle a augmenté de 1,5% et l’orientation qui nous est donnée pour 2013, c’est d’aller vers une augmentation de 0,8%. Ce sont également des missions en évolution, parce qu’on a eu des transferts de personnel, par exemple les personnels de collèges qui travaillent en cuisine, dans l’entretien des locaux, un transfert plus récent, celui des ouvriers des parcs et ateliers. Ce sont des métiers que nous avons appris à connaître, que nous ne connaissions pas avant. C’est aussi la dématérialisation croissante des procédures, des documents ainsi qu’une demande d’information, voire d’explication des usagers du service public, avec en parallèle une multiplication des recours de ces usagers, et le dernier item, une adaptation des postes de travail, du fait de l’allongement de la durée du travail, puisqu’on est actuellement sur une moyenne d’âge de départ à la retraite de 62 ans et qui tend vers 63 ans au Conseil général de l’Aisne.

Les démarches engagées reposent sur deux postulats de départ : le souhait de la direction générale de maîtriser la masse salariale sur quatre ans avec une réduction de 3 millions d’euros, ce qui correspond à peu près à la suppression de 100 postes. Un engagement fort affirmé lors de l’élaboration d’un plan départemental en 2009, qui était un peu tombé en désuétude et qui a été repris, à savoir « Valoriser les compétences et savoir-faire des agents du Conseil général ».

Partant de ces deux postulats, la direction générale a initié une démarche et a réellement porté cette démarche nommée « Orientations Ressources Humaines 2011-2014 ». Cette démarche s’est concrétisée par un travail transversal de collaboration avec toutes les directions, entre les directions et services, la direction des ressources humaines, la direction générale. On a fait des réunions dans chaque direction avec la présence de tous les cadres de la direction concernée. On a travaillé dans un premier temps sur les perspectives de départ en retraite à l’horizon 2014, avec une analyse de chaque poste concerné par ces départs en retraite, et trois possibilités données aux directeurs : le remplacement de l’agent qui partait avec le même profil de poste, le remplacement de l’agent qui partait en modifiant les missions attachées à ce poste ou le non remplacement de l’agent avec des solutions de mutualisation, de redistribution de missions, de changement de mission dans les services, d’externalisation de certaines missions qui ont été dans certains cas préconisées.

On parlait ce matin de créativité. L’intervenant disait que cette créativité se manifeste particulièrement quand les problèmes sont prégnants. La première remarque que je peux faire, c’est que les directeurs ont proposé des solutions de mutualisation, de non-remplacement d’agents qu’ils n’auraient certainement pas proposées il y a cinq ans, quand les conditions financières n’étaient pas telles qu’elles sont actuellement.

Je ferai un zoom particulier sur la BDP de l’Aisne. Je reprends les termes utilisés par la directrice Madame Bontan dans son document. Les bibliothèques sont utilisées comme outils citoyens, sont vecteurs d’information et de formation, une évolution des supports de documentation avec l’offre traditionnelle papier et le développement de l’offre numérique, des activités des BDP en mutation et une nécessaire évolution, adaptation des missions et donc des profils et compétences des agents. A partir de ces constats la directrice de la BDP est venue avec des propositions et a rencontré la DRH. Il y a eu un réel travail de collaboration DRH BDP, où on a analysé les compétences des agents, tenu compte des départs en retraite, puisque c’était un des postulats du travail ORH 2011-2014 et ensuite des propositions ont été élaborées. Je vous liste rapidement les propositions élaborées en 2011. Mobilité interne d’un agent affecté à des missions culturelles vers des missions plus particulièrement administratives, transformation d’un poste d’assistant de conservation du patrimoine en poste d’adjoint du patrimoine lors du départ en retraite de l’agent, transformation d’un poste d’adjoint du patrimoine en poste de bibliothécaire pour le suivi d’une antenne de la BDP, suppression d’un poste d’adjoint du patrimoine lors du départ de l’agent en poste et un travail sur une nécessaire évolution des compétences, d’une part des adjoints du patrimoine vers une maîtrise de l’outil informatique et une maîtrise des ressources numériques et une évolution des compétences des assistants de conservation du patrimoine pour qu’ils soient plus experts en ressources numériques, avec un développement du travail en mode projet et une présence et des actions accrues sur le territoire.

A l’issue de ce travail ORH 2011-2014, la direction générale a souhaité dès 2013, relancer un travail « Orientations Ressources Humaines 2014-2017 ». Le bilan qui peut être fait des deux premières années de mise en œuvre du programme précédent, c’est que globalement on a supprimé vingt postes, on est un peu loin des cent postes prévus sur les quatre ans mais on se rend compte que par rapport aux départs en retraite, on constate un glissement et un décalage dans le temps des départs en retraite par rapport à ce qui était prévu, un décalage qui va de un an à deux ans actuellement. Donc il va falloir réactualiser ce travail. La DRH va reprendre son bâton de pèlerin et rencontrer les directeurs et chefs de service pour refaire le point et les solliciter sur de nouvelles organisations de services et de directions. Un autre constat, c’est que travailler uniquement sur les départs en retraite, c’est restrictif. Compte tenu des contraintes budgétaires qui se profilent à l’horizon 2013, il faut faire une analyse plus globale de tous les postes de tous les services et directions. Troisième point : il faut veiller à ne pas perdre de compétences. On s’est rendu compte que dans des directions et services, un seul agent était compétent pour tel type de mission. Si l’agent part pour quelque raison que ce soit, on perd ces compétences. On est en train de travailler sur la notion de polyvalence des missions des agents dans un même service.

Ces nouvelles orientations ORH 2014-2017 s’accompagnent, de façon plus large, d’une gestion des postes emploi et compétences. C’est un terme que je n’aime pas trop, parce que tout le monde met un peu tout derrière ce terme et je privilégie plutôt le terme gestion des ressources humaines, mais GPEC, c’est le terme que l’on retrouve dans bon nombre de documents. Nous allons donc élaborer une GPEC de façon beaucoup plus large et on rénove notre mode d’évaluation avec la mise en place d’un management par objectifs qui n’existait pas jusqu’à maintenant dans notre collectivité.

Je laisse Laetitia Charmaille vous présenter ces nouvelles démarches.

Laetitia Charmaille

Dans la continuité de ce travail ORH que vient de vous présenter Corinne Dubreuil, nous travaillons actuellement sur deux démarches en parallèle, qui ne sont pas achevées, avec deux souhaits : une meilleure connaissance du poste occupé par chacun des agents, donc un travail sur les fiches de poste et la cotation des postes, et un travail pour mieux valoriser les résultats obtenus par l’agent. D’où la mise en place d’un management par objectifs et pour ce faire le souhait du Conseil général a été d’utiliser l’outil de l’entretien professionnel qui est actuellement en expérimentation mais qui doit, à terme, remplacer l’entretien annuel ou l’entretien d’évaluation et le système de notation. Le souhait à terme avec ces deux démarches est de pouvoir mettre en place un régime indemnitaire modulé sur deux parts, une part modulable liée aux fonctions exercées par l’agent et une part modulable liée aux résultats obtenus par l’agent. On est en pleine actualité. Je pense que vous avez entendu parler de la PFR. C’est une nouvelle prime qui doit se mettre en place, cela signifie prime de fonction et de résultat. Pour l’instant, les textes sont parus pour les cadres d’emploi d’attaché, ils paraîtront pour les autres cadres d’emploi par la suite. On ne fait qu’avancer les choses puisque le problème, pour les attachés, c’est que les collectivités vont être de toute façon obligées de mettre en place cette PFR puisque sinon vous ne pouvez plus toucher au régime indemnitaire.

Quelle méthodologie avons-nous employée au Conseil général de l’Aisne ? Nous avons dit, dès le départ, que nous étions sur une expérimentation sur les postes de catégorie A pour ne pas partir tous azimuts sur 2000 postes. Ce sont donc 240 postes qui sont concernés. On a constitué deux groupes de travail, en interne, sur la base du volontariat, un groupe fiche de poste et cotation des postes et un groupe objectifs et entretien professionnel. Sur ce volontariat, on a eu de nombreuses réponses, on a dû effectuer des choix, par contre nous n’avons aucun représentant de la filière culturelle dans ces groupes de travail, ce qui est dommageable.

Je vais parler du groupe de travail fiches de poste et cotation des postes. Auparavant, nous avons mené un travail de réalisation des fiches de poste au sein de chaque direction. Des fiches de poste existaient déjà au Conseil général de l’Aisne mais pas forcément sur tous les postes, elles étaient assez anciennes et ne reflétaient plus la réalité. Chaque année est réalisé un entretien d’évaluation et nous donnons aux directions toutes les données pour réaliser la notation. Dans ce cadre, nous avons sollicité les directions pour la réalisation de ces fiches de poste. Nous avons établi un nouveau modèle de fiche de poste avec une aide à la rédaction. Ces fiches de poste ressemblent à celles qui existaient auparavant mais on a ajouté des items comme par exemple les missions d’encadrement exercées ou on a demandé d’indiquer le nombre de personnes encadrées sur la catégorie. Nous avons envoyé aux directions l’extrait du tableau des effectifs qui les concernaient pour repérer l’ensemble de leurs postes. Nous avons demandé ces fiches de poste fin 2011 pour un retour fin mars 2012, aujourd’hui nous sommes à environ 40% de retour. Nous allons donc de nouveau solliciter les directions. Beaucoup de directions nous ont sollicités pour les aider dans la rédaction de ces fiches de poste. Bien sûr, la DRH peut les aider mais en aucun cas ne peut remplir ces fiches de poste à leur place. La DRH peut apporter son œil d’expert en ressources humaines mais ne peut qu’épauler, car elle n’est pas dans le quotidien. Les axes de travail de ce groupe fiches de poste et cotation des postes étaient les suivants : déterminer les grandes familles de postes et déterminer, pour chacune de ces familles, les critères de pesage des postes. On a déterminé sept familles qui recouvrent la réalité de nos emplois de catégorie A : directeur, adjoint au directeur, chef de service, adjoint au chef de service, responsable de pôle, expert non encadrant, chargé de mission. Nous avons défini la famille expert non encadrant : un expert non encadrant est un agent qui exerce une profession réglementée comme puéricultrice, psychologue. La notion de responsable de pôle a également été définie : un responsable de pôle est responsable d’un domaine ou d’une équipe au sein d’un service. Il a été précisé qu’un poste qui peut être rangé dans différentes familles devra au final être rattaché dans une seule famille. On a aussi décidé que la notion d’encadrement était prédominante : par exemple un médecin bien qu’expert non encadrant sera classé dans la famille chef de service.

Concernant les critères, le groupe de travail en a défini quatre. Premier critère : le critère d’encadrement hiérarchique direct. Un directeur ne va pas avoir 40 ou 50 personnes à encadrer. C’est le chef de service qui aura cet encadrement. On a défini plusieurs sous-critères au sein de ce critère d’encadrement hiérarchique direct : Le nombre de personnes : 1 à 3, 4 à 15, 16 à 30 et plus de 30. La notion de catégorie statutaire des personnes : les membres du groupe de travail ont souhaité mettre l’accent sur l’encadrant qui allait encadrer plusieurs cadres A ; on s’est dit qu’encadrer des cadres A n’était pas la même chose qu’encadrer des cadres C, il y a un bonus si on encadre plusieurs cadres A. Si l’encadrant exerce dans un service ou une direction avec des métiers très divers, il y a également un bonus. Second critère, le critère d’impact, dans le sens de conséquence des actions, qui se subdivise en deux sous-critères, interne et externe : peu d’impact, impact important ou déterminant L’impact important ou déterminant ont été définis, pour limiter la subjectivité. Diversité des interlocuteurs : on a voulu mettre l’accent sur les personnes qui travaillent en lien avec les élus ou avec plusieurs territoires. Chacun des critères est sur 8 points. Troisième critère : le critère de responsabilité, avec des sous critères : prise de décision, (délégation de signature permanente ou par empêchement, pour valoriser aussi le poste d’adjoint au chef de service qui est un peu compliqué et à tenir et à valoriser), budget géré, (élaboration et gestion d’un budget), risques financiers et/ou juridiques avérés, pilotage de projet, gestion d’une structure autonome et/ou dotée d’un budget annexe. Autre critère à travailler qui n’est pour l’instant pas défini : la technicité des compétences.

Nous allons finir de définir l’ensemble de ces critères, puis nous prendrons deux ou trois fiches de poste par famille et nous les confronterons à ces critères, pour voir si les résultats sont cohérents et si les critères sont pertinents ou pas. Ce pesage des postes permettra ensuite d’attribuer une part de régime indemnitaire selon les fonctions exercées par l’agent.

Je vous présente juste les axes de travail du second groupe « Objectifs et entretien professionnel ». Ce groupe a travaillé sur la notion d’objectif, a défini cette notion (caractéristiques, différentes catégories d’objectifs). Il a déterminé une grille d’évaluation de l’atteinte de l’objectif, il a défini les critères d’évaluation de la valeur professionnelle de l’agent, il a quasi finalisé la réalisation du document support, il reste à réaliser le guide méthodologique.

Corinne Sonnier

Comment appréhendez-vous la diversité des postes et des tâches en BDP dans le cadre d’une démarche comme celle que vous avez présentée ? Le regroupement dans les thématiques que vous avez présentées est perçu par les agents peut-être comme une simplification des postes. Quels sont les échanges que vous avez eus sur ces questions ?

Laetitia Charmaille

Compte tenu de la rareté des finances, il faut autant que faire se peut éviter les usines à gaz ; c’est pourquoi on va confronter avec plusieurs fiches de postes. Le résultat doit être probant et simple. Sinon on recommencera, il faut prendre le temps avant la mise en place. Concernant la BDP, comme je l’ai dit, nous n’avons pas de représentants de la filière culturelle dans son ensemble. Dans le cadre du séminaire annuel des cadres, on a déjà présenté le travail effectué, qui était alors moins avancé. Nous allons communiquer à l’ensemble des cadres A le travail réalisé, à charge pour eux de faire remonter leur sentiment sur le travail mené.

Anne-Marie Bock, Directrice de la Bibliothèque départementale du Bas-Rhin

Où en sommes-nous dans le Bas-Rhin ? Aujourd’hui la bibliothèque départementale du Bas-Rhin est une direction du Conseil général entièrement territorialisée, nous avons cette singularité d’être depuis 1975, puis 1995, puis 1999 répartis sur quatre sites, sur le principe de l’accessibilité par rapport à nos utilisateurs, c’est-à-dire qu’un bénévole ne parcourt pas plus de 40 kms pour atteindre un des sites de la bibliothèque départementale, qui est par ailleurs organisée spatialement, pour son site central, sur le modèle d’une médiathèque publique au niveau de l’agencement des espaces. C’est un important réseau humain, qui poursuit sa professionnalisation, 2200 bénévoles, 160 salariés dont une soixantaine de postes créés sur la base du plan de développement de la lecture publique de 1999. Une équipe en général composée de 65 personnes, actuellement 55 ETP, accompagnées en ce moment par des personnes en RSA 7 heures, des services civiques, des CAE, différents types d’autres postes. Un maillage du territoire en phase d’achèvement et de structuration, 210 bibliothèques dont 24 médiathèques cette année et deux prises de compétence lecture publique à l’échelon intercommunal. Depuis les années 2000, il n’y a plus de bibliobus. Le contexte de la collectivité, c’est un positionnement fort de la BDP sur les questions de territorialisation. Avec les équipes, on souhaite que la bibliothèque départementale soit un peu la proue culturelle pour la territorialisation du Conseil général. L’organigramme qui va vous être présentée est un peu notre réponse et notre façon d’aborder la territorialisation dans notre collectivité. Il a été question jusqu’à très récemment d’une fusion de la bibliothèque départementale avec le service du développement artistique ; cela reste encore évoqué. L’organigramme qui vous est présenté a l’avantage de pouvoir agréger différentes possibilités à court terme. Toujours pour le contexte de la collectivité, l’acte trois de la territorialisation avec une délibération qui va arriver en décembre. Notre directeur général des services est venu parler de ce projet en assemblée générale la semaine dernière. Une refonte du régime indemnitaire qui permet de dépasser les contraintes liées au statut, puisqu’on peut accompagner un déroulé de carrière avant même que la personne réussisse un concours ou soit promouvable, ce qui permet de positionner des agents sur de nouvelles missions dans une sorte de phase intermédiaire avant que statutairement les choses soient remise d’équerre. Le CG 67 voit, comme tous les départements, une raréfaction de ses ressources, cinq postes perdus en quelques années à la BDP. Actuellement il y a une enquête de climat social dont nous attendons les extractions par direction. Le taux moyen de réponses à cette enquête de climat social sur la collectivité est de 44% contre 75% des collègues de la BDP.

L’organigramme 1997-2012, période très longue de stabilité, est en râteau. Du côté droit, un gros service de la politique documentaire, avec 21 personnes, un service formation-animation et un service développement du réseau-coordination avec nos trois relais placés sous la houlette d’un chef de service et un service des affaires générales, ressources humaines, administration etc. Voilà ce qui était en cours jusqu’au 4 juillet 2012, puisque nous avons passé un nouvel organigramme en CTP du 5 juillet dernier, sur la base d’un diagnostic que je vous livre des forces et des faiblesses. Dans les forces, une déclinaison historique et singulière de la territorialisation et le projet de bibliothécaire référent qui met la BDBR en capacité de faire des diagnostics et d’observer les pratiques sur les territoires du Bas-Rhin. Ainsi, le fruit de cette observation permet de proposer de nouveaux services, en tout cas amplifier ceux qui existent, accompagner des évolutions. Une qualité de service et une expertise reconnue, sur la base d’une enquête auprès de nos bénévoles avec un taux de réponse assez important, puisque 1200 bénévoles et salariés ont répondu, avec le constat d’une efficacité logistique, d’une offre culturelle attractive etc. Trois grandes forces : une grande polyvalence dans les missions et les tâches des collègues qui est une source de satisfaction au travail, je ne veux pas le perdre mais en même temps c’est gérer la complexité et c’est un challenge que d’expliquer cette complexité à la DRH. Parmi les faiblesses j’en mettrais deux en exergue : une efficacité logistique très forte mais en même temps source de grande dispersion ; pratiquement 800 livraisons de fonds documentaires en volume par rapport à ce que les bibliothécaires viennent choisir dans nos quatre sites, 13 circuits navettes mensuels et tous les supports d’animation qui sont livrés à la demande, sur un réseau de 205 bibliothèques. C’est une énergie importante qui est consacrée à cette question de la logistique. On a fait faire une étude de charge pour examiner tous nos processus de travail et l’une des faiblesses, c’est la sur-qualité, c’est à dire l’excès de maîtrise, le fait de vouloir contrôler les factures, les bons de commande trois fois par exemple. On essaie de voir ce qu’on pourrait supprimer comme tâche, l’une des plus simples qui n’a pas fait débat, c’est qu’on n’estampille plus les documents.

Les résultats attendus de cette nouvelle organisation, dans le cadre d’un réseau qui s’est professionnalisé, c’est réinvestir la relation avec ces 205 bibliothèques, l’arrêt du bibliobus avait généré une forme de distanciation, puisque les bibliothécaires qui faisaient les acquisitions étaient de moins en moins en capacité d’avoir en tête les besoins des bibliothèques et des usagers, avec la création de trois services territoriaux. C’est optimiser le processus de travail, avec la création d’une unité logistique, amplifier la coordination, déconcentrer et diversifier des missions d’ingénierie et enfin pouvoir ajuster avec deux enveloppes budgétaires, l’une qui nous permet d’externaliser des équipements de documents et une deuxième qui nous permet d’externaliser des livraisons de documents. A l’étonnement général, les bibliothécaires étaient très contentes de l’externalisation des livraisons. C’est aussi valoriser l’offre culturelle, projet de portail, services en ligne et l’amplification de la fonction de conseil. Être réactif au changement, d’où la création d’un service de l’offre culturelle qui va fonctionner uniquement en mode projet, avec des fiches de poste qui vont changer plus souvent que tout le reste. Ces fiches de poste sont en train d’être construites avec les personnes puisqu’ il n’y a pas de modélisation, c’est sur la base des constats faits au quotidien qu’elles sont construites avec les agents. Et la question du pilotage de l’activité, avec l’évolution d’un collègue sur un poste de chargé d’étude. Dans la nouvelle organisation, il n’y a plus de service de l’ingénierie, deux relais deviennent des services, avec des responsables d’unités qui deviennent des chefs de service, on pousse en avant notre présence sur les territoires, nous avons également le site principal qui dessert 100 bibliothèques et qui devient tête de pont pour tout le territoire ouest du Bas-Rhin et à l’intérieur de ce territoire ouest, trois unités territoriales, avec, à chacune de ces unités ou de ces services territoriaux, un bibliothécaire territorial pour le territoire ouest, piloté également par un conservateur qui est mon adjoint. L’unité logistique est au service des trois unités de territoire, du territoire ouest et du site principal.

Il y a ensuite le service de l’offre culturelle, créé par suppression du service de l’animation et de la formation. Au sein de ce service, on trouve toute la partie communication, pilotage de projets innovants, la partie évaluation, chargé d’étude, chargé de projet, définition de notre offre, etc. Mon rôle va consister à bien vérifier que le service de l’offre culturelle fait des propositions sur la base de ce que les bibliothécaires référents font remonter du territoire, il y a des bibliothécaires référents par périmètre de communautés des communes, alors même que dans ce service de l’offre culturelle, on n’est pas déconnecté du territoire, puisque les collègues du service de l’offre culturelle sont référents thématiques à chaque fois pour une unité de territoire.

Le transfert de compétence, c’est l’idée de la bouture, favoriser les transmissions professionnelles, que ce soit dans le cadre des départs en retraite mais pas seulement, y compris au niveau de la directrice, des chefs de service, deux chefs de service permutent complètement leurs tâches, en ce moment on travaille sur ces questions. Le pilotage de la direction est entièrement revu, avec un nouveau mode d’animation, notamment un comité de pilotage des territoires, travail en mode projet, bourse aux postes internes etc. Le poste de chargé d’étude, ou chargé d’affaires, le nom n’est pas fixé, c’est de préfigurer de nouveaux services sur la base de besoins qui émanent du réseau très finement analysés, cela peut être aussi d’accompagner la montée en charge des réseaux intercommunaux, en leur fournissant des données, en recueillant des données de population pour le compte des directeurs de médiathèques intercommunales etc. L’ingénierie pour tous : il y a les questions de l’évolution des fiches de poste des agents du patrimoine, on est en train de faire monter en charge notamment les chauffeurs sur toute la question de l’ingénierie de premier niveau pour les TIC et des critères de recrutement qui évoluent puisque la technique s’apprend, mais la créativité, le relationnel, tout ce dont on a besoin pour animer un réseau, c’est très important pour l’équilibre des équipes. Je laisse la parole à Caroline Kolb

Caroline Kolb, Bibliothèque départementale du Bas-Rhin

Je suis un exemple vivant de ces changements de poste et de ce nouvel organigramme. J’ai commencé à la bibliothèque départementale en 2005 au service de la politique documentaire, très classique, section adultes, jeunesse etc. A partir de 2010, se sont mis en place les services numériques, expérimentaux au début, j’ai monté une plate-forme de streaming, et à partir de là nous avons créé plusieurs projets numériques, la VOD, les tablettes multimédia, les liseuses, la lecture numérique et la formation en ligne prévue pour janvier 2013. Finalement toutes ces nouvelles missions ne correspondaient à aucun poste existant dans l’ancien organigramme. En ce qui me concerne, cet organigramme version 2012 est une officialisation de missions déjà exercées, qui ont pris de l’ampleur et qui ont besoin de visibilité à la fois au niveau du réseau et aussi en interne au niveau des collègues. En ce qui concerne le mode projet, c’est un mode de travail que certains postes exigeaient déjà auparavant, les projets numériques fonctionnent mieux en mode projet, j’ai mis en pratique ce mode projet depuis 2010, cela implique des deadline, un retro-planning, un suivi différent des projets mis en place. Il y a aussi la notion de travail collaboratif qui est très importante. Si vous ne la connaissez pas, je vous invite à vous inscrire à la Newsletter de la bibliothèque départementale. L’idée, c’est de permettre à tout le monde d’accéder aux informations numériques. Cette Newsletter a été créée en 2010, elle fonctionne pas mal puisque nous n’avons pas loin de 600 abonnés. Elle est construite avec les agents de la bibliothèque départementale sur un mode projet et en mode collaboratif également. Quarante personnes sont réparties en huit groupes de cinq personnes qui travaillent 1h-1h1/2 ensemble pour créer chaque numéro. Finalement ce qui est important, c’est que l’adhésion des collègues à un projet n’est pas une évidence. Il faut faire preuve de beaucoup de pédagogie, essentiellement dans le domaine du numérique, parce que c’est encore quelque chose qui est considéré comme neuf dans la profession. Pour revenir sur la communication et les postes de chargé de communication, c’est un domaine qui a toujours été mis en œuvre à la bibliothèque mais de manière très éclatée, de façon insuffisamment cohérente pour être bien visible, on fait, on fait bien et beaucoup, mais on n’en parle pas assez ou pas assez bien. Aujourd’hui, il est nécessaire de donner de la visibilité à nos actions, c’est un travail à part entière qui ne peut pas être fait de manière anecdotique. Cette création de poste nous permet de faire un état des lieux, d’envisager un plan global de communication, de l’articuler avec la communication du Conseil général, c’est un point devenu important. Un des points que je trouve les plus délicats dans cette nouvelle organisation, ce sont les liens qui doivent exister entre les services. De mon point de vue, il faut éviter la stigmatisation des services. Entre les bibliothécaires référents et l’offre culturelle, un des écueils à éviter, c’est de travailler chacun pour soi, chacun de son côté. Il faut tout faire pour travailler ensemble, de manière collaborative et transversale sur tous les projets. L’expérience que j’ai menée sur la Newsletter et les projets numériques montre que c’est possible mais avec beaucoup de pédagogie et de diplomatie.

Nouveaux services en BDP, quelles stratégies ?

A la table :

Jean-Luc Gautier-Gentès, inspecteur général des bibliothèques

Véronique Flageollet-Casassus, directrice de l’action culturelle du Conseil général du Val-d’Oise

Diane Roussignol (Bibliothèque départementale du Val-d’Oise), chef de projet de l’enquête "Les facteurs de réussite des bibliothèques et médiathèques publiques"

Pierre Franqueville, directeur de l’agence d’ingénierie culturelle ABCD

Modération assurée par Alain Duperrier, vice-président de l’ADBDP

 

Véronique Flageollet-Casassus

Puisque j’ai la parole, j’en profite pour vous remercier tous d’être présents, c’est un honneur que vous nous faites d’être parmi nous. Durant ces deux jours et demi nous allons nous enrichir, ce qui va nous permettre de revenir sur nos territoires avec de nouvelles dynamiques pour développer nos politiques respectives. Je veux aussi remercier particulièrement Cécile Le Tourneau et Dominique Lahary et leurs équipes pour le travail fantastique fait par la bibliothèque départementale du Val d’Oise.

Il me semble important de resituer le contexte du département du Val d’Oise, seconde couronne de la région Île-de-France, département diversifié et très hétérogène. Il y a la partie ouest, zone très rurale, le Vexin, mais il y a aussi tout l’est, très urbain avec des banlieues très denses, des populations complexes. Les problématiques sont complètement différentes d’un bout à l’autre du département. Le département comporte 185 communes, avec 1 200 000 habitants. 73% de la population se retrouve dans 34 communes, la densification est importante et les problématiques culturelles sont très variées. Il y a 127 bibliothèques dans 115 communes, ce qui nous semble très honorable. Nous sommes heureux de cette couverture, même si elle est loin d’être terminée puisqu’il y a beaucoup de projets en cours. La politique départementale de lecture publique est ancienne, depuis les lois de décentralisation. Le premier plan de lecture publique départemental date de 1991, depuis ils se sont succédé en s’adaptant aux réalités. Financièrement cela représente 10 millions d’euros investis en 20 ans, c’est beaucoup, ou pas, selon les cas. Les zones très denses sont celles du sud et de l’est, la partie rurale de l’ouest est moins couverte.C’est un peu parsemé mais c’est quand même le premier équipement culturel.

Parmi les équipements culturels des communes, les bibliothèques et médiathèques jouent un rôle essentiel. Dans le Val d’Oise, il y a 50 écoles de musique et conservatoires et 127 bibliothèques. Parmi leurs missions, les bibliothèques départementales construisent des outils d’aide à la décision en partant de données locales. Elles construisent également une méthodologie de conseil et d’approche avec un rôle d’expertise auprès des élus et des professionnels des bibliothèques et médiathèques du Val d’Oise. Il se trouve que dans notre département, nous avions beaucoup de projets nouveaux de restructurations, d’extensions ou de créations de nouveaux équipements. Pour répondre à toutes ces questions, pour aller au-delà des rapports statistiques annuels, pour mieux comprendre les usages et les enjeux de la lecture publique et être un facteur d’aide à la décision dans le cadre de notre politique, la bibliothèque départementale du Val d’Oise a proposé et réalisé une étude sur Les facteurs de réussite des bibliothèques et médiathèques publiques. Cette étude fait suite à un état des lieux qui a été fait en 2001, à une enquête sur les Usages et usagers des bibliothèques publiques en Pays de France et Plaine de France en 2003 et à des films réalisés avec des usagers en 2008 . Elle a débuté en 2009 et s’est concrétisée en mars 2012. Je remercie tous ceux qui ont collaboré à la réalisation de cette étude : les bibliothèques du Val d’Oise, notre service, l’Observatoire départemental du Conseil général, dirigé par Florence Bannerman et son équipe, qui s’appelle maintenant Service de l’innovation du département. Nous sommes en train de réfléchir à des études de plus en plus innovantes, originales dans leur conception, dans leur méthodologie. L’Observatoire nous a beaucoup aidé, ainsi que la BPI, avec la participation d’élèves conservateurs et de stagiaires qui sont venus enrichir cette étude au moyen, entre autres, d’interview auprès d’usagers. C’était important pour nous, nous avions des intuitions sur ce qui marche et pourquoi, mais les intuitions ne suffisent pas, il faut se rendre compte sur un plan méthodologique si cela correspond à une réalité pour pouvoir communiquer et faire partager les conclusions auxquelles on arrive. D’où cette étude, réalisée sur un plan qualitatif et quantitatif, avec un travail particulier en terme d’échantillon de population et de bibliothèques concernées. Je vais maintenant passer la parole à Diane Roussignol.

Diane Roussignol PP Cette démarche rejoint un peu la démarche d’innovation qui nous a été présentée ce matin. L’objectif de ces travaux est de mieux connaitre les usages et les usagers pour proposer des équipements mieux adaptés aux besoins de la population. Il ne s’agit pas d’appliquer une norme mais de repartir de la base, de repartir des usages. La première question que nous a posée l’Observatoire quand nous les avons rencontrés pour mettre en place cette étude, c’est « De quelles données disposez-vous pour étudier les usages ? » Nous avons répondu que nous avions le nombre de prêts, le nombre d’inscrits Ce sont les données du rapport statistique annuel du Service livre et lecture. Cela ne fait pas beaucoup de données sur les usages. Nous avions envie d’intégrer les données sur la fréquentation.

Nous avons demandé à toutes les bibliothèques du Val d’Oise de compter les entrées. Soixante-dix bibliothèques l’ont fait. Elles l’ont fait pendant une semaine, ce qui a permis d’avoir une donnée pour l’enquête et de sensibiliser les collègues à l’importance de cet indicateur.

Mais nous avions envie d’en savoir plus sur les usages réels. Dans la précédente étude sur les usages et les usagers, nous avions décidé de faire un questionnaire sur les usages réels. Nous avons interrogé les usagers à la sortie des bibliothèques, afin de savoir ce qu’ils avaient fait juste avant. Cela a permis d’avoir des informations sur les usages réels mais il s’agissait toujours de données quantitatives, même si il y avait quelques questions qualitatives.

Nous avons donc souhaité, pour mieux comprendre les envies et les démarches des usagers, compléter par des données qualitatives qui permettent d’expliquer les données quantitatives. C’est pourquoi nous avons mené des entretiens avec les usagers. Nous avions commencé avec les trois films réalisés en 2008. Nous avons aussi fait réaliser vingt entretiens beaucoup plus poussés avec des usagers, des entretiens de type sociologique qui ont permis de recueillir des données qualitatives. Vous en verrez des extraits assez longs dans l’étude Facteurs de réussite des bibliothèques et médiathèques publiques.

L’objectif, c’est le conseil opérationnel. Il ne s’agit pas seulement d’analyser les données, il faut aussi les valoriser, les partager, les diffuser. Notre première cible ce sont les élus, les responsables administratifs, ceux qui décident, ceux qui portent les projets. Pour eux, l’Observatoire départemental nous a dit qu’il fallait des synthèses, des documents courts. Pour chaque étude on fait des synthèses, les films sont aussi des supports qui marchent bien, ils sont très efficaces. Notre cible ce sont aussi bibliothécaires, du Val d’Oise et de toute la France. C’est pour eux qu’on publie le rapport complet, qu’on intervient dans des formations, dans les journées d’étude. Une autre cible, ce sont les lieux d’enquête, les bibliothèques qui ont accepté de recevoir les enquêteurs. Pour eux, on publie les résultats partiels, nous les invitons à des ateliers, nous leur donnons les textes intégraux des entretiens. Enfin la dernière cible, le public que nous oublions le plus souvent, c’est l’équipe de la bibliothèque départementale qui participe en marge à tous ces travaux. Ce sont eux qui utilisent les outils de conseil, c’est important de penser à eux. Sur la dernière étude, nous avons fait un petit film off qui s’appelle « Les recettes du succès » où jouaient beaucoup de collègues.

Nous avons essayé de synthétiser les résultats. Le schéma que vous voyez essaie d’expliquer « Pas de réussite sans moyens ».

L’axe horizontal est l’axe des moyens et l’axe vertical est l’axe des résultats. Dans la plupart des cas, c’est corrélé. A moyens faibles, on a des résultats faibles. A moyens intermédiaires, on a des résultats intermédiaires, à moyens supérieurs, on a des résultats intermédiaires et excellents.

Nous voyons aussi qu’avec le même type de moyens, il existe des résultats extrêmement variés. Ces différences s’expliquent par le qualitatif et non par le quantitatif. C’est pourquoi dans une deuxième phase, nous avons été voir des lieux et interviewer des directeurs de bibliothèques. L’idée était aussi, par les entretiens avec les usagers, de montrer la diversification des usages. Dans nos entretiens, le prêt est toujours central mais on voit l’apparition d’autres phénomènes, la consultation, le travail sur place, la participation à des animations, à des ateliers, avec à chaque fois des publics qui se superposent ou qui au contraire sont très différents.

Nous avons tiré de cette étude quelques leçons pour l’action intitulées, dans un article de Livres hebdo, « Les sept piliers de l’efficacité » (ils figurent dans la synthèse de l’étude). Je vous les énumère :  À fréquentation importante, moyens conséquents  La bibliothèque crée son public  Faciliter des usages différents  La complémentarité, pas la concurrence  Proposer une offre variée, actualisée, adaptée  Aménager un lieu accueillant pour tous  Rendre visible la bibliothèque et ses services

Rien de révolutionnaire dans ces leçons, mais les retours qui nous on été faits, c’est que l’important était de le démontrer et de l’écrire. Comme le dit Véronique Heurtematte dans Livre hebdo « Tout cela va sans dire mais cela ira encore mieux en le disant ». C’était un peu l’objectif.

Véronique Flageollet-Casassus

À la suite de cette étude, qui a été très mûrie et a impliqué beaucoup de monde, le Conseil général a proposé de mettre en place des aides aux projets des établissements, à partir des conclusions de l’étude. Des critères ont été déterminés pour soutenir ces aides aux projets. Ils se sont basés sur les résultats de cette étude. Voilà ce que je voulais dire en conclusion de ce qu’a dit Diane, qui est coordinatrice de cette étude.

Diane Roussignol

Pour conclure de mon côté, le fait d’avoir mis en place ces études conforte une posture de conseil auprès des bibliothèques du Val d’Oise, une posture de conseil et non de prescription. Nous avons également tiré de ces études un certain nombre de formules chocs qu’on utilise en conseil. Je vous les livre pour conclure. La première, tirée de l’enquête Usages et usagers :  « une bibliothèque tous les quarts d’heure ». Tous les gens nous ont dit mettre moins d’un quart d’heure pour aller à la bibliothèque, en voiture ou à pied.  La deux et la trois vont ensemble :« On ne saurait se satisfaire d’un public satisfait » et« la bibliothèque crée son public ». Donc attention à ne pas rester en cercle fermé avec son public.  « Les moyens sont nécessaires mais pas suffisants ».  « Dépenser moins coûte plus cher ». Nous avons constaté que certaines communes sous-investissent dans leur bibliothèque, donc elles pensent dépenser moins. Mais en terme de résultat, cela ne rapporte pas puisque, comme elles reçoivent peu d’usagers, le prix de revient par usager est beaucoup plus important que pour des communes qui dépensent plus mais reçoivent beaucoup plus de monde.  Et enfin, « 2 millions d’entrées dans les bibliothèques », c’est le chiffre tiré de la semaine de comptage sur 2009 soit, comme le rappelle souvent Cecile Le Tourneau, autant que le parc Astérix.

Alain Duperrier

L’expression un peu rapide dans le cadre d’un exposé pourrait donner le sentiment que l’étude ne fait que renforcer les convictions que nous avons les uns et les autres. La grande valeur de cette étude, c’est que, derrière, il y a une démarche scientifique complète, avec des outils d’interrogation sociologique qui sont très forts et qui posent une assise à nos propres discours. Elle donne des éléments objectifs pour porter nos discours. Quand bien même il a été redit ce matin que tous les projets étaient contextualisables, il me semble que cette étude est renouvelable partout, les enseignements que vous tirez ont une portée nationale, on n’interroge pas spécifiquement le contexte valdoisien. Vous parliez, Madame, du Service de l’innovation du département. Je trouve que cette étude a une portée nationale, dans quelle mesure il ne s’agit pas d’une responsabilité de l’Etat ?

Fabien Plazannet, Chef du département des bibliothèques au Service du livre et de la lecture

Il n’était pas prévu que j’intervienne, mais puisque vous demandez à l’État ce qu’il essaie de faire pour les bibliothèques et sur l’innovation en particulier, je répondrai d’abord que, bien évidemment, l’étude que la bibliothèque départementale a faite est extrêmement intéressante, par sa démarche et par ses résultats. Le ministère de la culture pourrait s’inspirer de cette étude pour d’autres travaux, notamment différentes études thématiques que nous sommes en train de lancer, en complément de l’enquête statistique annuelle. L’enquête statistique annuelle est en effet une opération lourde, riche, qui mobilise beaucoup de monde mais dont le principal défaut est d’être essentiellement quantitative. On reste ainsi parfois sur sa faim dans les résultats proposés puisque l’on n’a pas d’éléments qui permettent d’aller plus loin et de comprendre ce qu’il y a derrière les démarches des uns et des autres. Je voudrais signaler plus particulièrement deux études qualitatives, l’une en cours, la seconde sur le point d’être lancée : l’offre de livres numériques dans les bibliothèques publiques à l’étranger, la seconde porte sur les actions des bibliothèques en matière d’éducation artistique et culturelle. D’autres études sont en projet, mais le SLL ne peut pas en lancer trop à la fois en raison des coûts et des personnels mobilisés. Igor Groudiev, responsable de l’Observatoire de la lecture publique, dont une des missions est de dépasser le simple cadre statistique qu’on avait jusqu’à présent, est dans la salle et pourra répondre à vos questions.

Par ailleurs, je voudrais signaler que le Service du livre et de la lecture a créé l’an dernier un poste de conservateur sur les bibliothèques innovantes. Ma collègue Marine Rigeade, ici présente, a pour mission de travailler à partir des statistiques de la base quantitative dont nous disposons sur les bibliothèques et des autres sources disponibles pour produire un certain nombre d’éléments qualitatifs et pour essayer d’aller plus loin dans la connaissance des bibliothèques et de leur action. Elle s’intéresse actuellement à plusieurs sujets, notamment la question des horaires d’ouverture. Voilà très rapidement ce que nous essayons de faire avec des moyens limités. Nous souhaitons enfin développer un certain nombre de partenariats avec les acteurs que vous êtes, l’ADBDP et les autres associations de bibliothécaires qui ont une expérience à faire partager.

Alain Duperrier

Je me réjouis de toutes ces perspectives et de notre convergence de point de vue sur le fait que cette étude du Val d’Oise a en réalité une portée nationale. Nous allons reprendre le fil de nos interventions avec Pierre Franqueville dont je vous invite aussi à lire l’article paru dans le BBF. Pour résumer, vous avancez l’idée que, pour que les bibliothèques se parent de leurs plus beaux atours et répondent mieux aux besoins de la société, il conviendrait d’abord qu’elles commencent par se déshabiller quelque peu de certaines de leurs rigidités. D’ailleurs votre article commence par cette phrase « Concevons nous des bibliothèques répondant aux besoins actuels et futurs ? » La réponse est dans la question ?

Pierre Franqueville

Bonjour à tous. C’est compliqué d’innover car c’est compliqué dans nos quotidiens de se donner le temps. Innover, c’est changer de système de référence, c’est se faire violence, c’est changer de regard, d’échelle. Je peux vous raconter, très modestement, comment, à l’agence, on envisage certaines réflexions à partir d’une pratique de conseil dans la culture depuis 25 ans. Qui sommes-nous ? ABCD est une agence qui existe depuis 1986 et qui travaille sur deux échelles de territoire. Sur l’échelle territoriale, les villes, les agglomérations, les départements, les régions, et bien sûr le territoire national. C’est une réflexion liée à l’aménagement culturel et artistique du territoire, qui consiste à apporter aux élus une aide sur les prises de compétence, sur les audits, sur les études stratégiques de définition. C’est l’échelle globale du territoire qui est ici questionnée.

Le second mode d’intervention, c’est d’être un intermédiaire sur les équipements qui se créent. On vient assister les collectivités quand elles ont besoin de réaliser un équipement, notamment une bibliothèque. Je vais focaliser mon intervention sur les départements dans le domaine la lecture publique. ABCD a évalué la politique de lecture publique menée par le département du Nord il y a un an. On réalise en ce moment une évaluation identique pour le département du Gard ainsi qu’un plan de développement de la lecture dans l’Ardèche. Des missions qui consistent à prendre du recul par rapport à un territoire sous une focale particulière qui peut être la lecture publique. Il s’agit de missions d’observation, d’évaluation, de regard critique qui consiste à observer et à conclure sur un certain nombre de pistes stratégiques et d’aide aux décisions des élus et des professionnels.

Le second niveau d’intervention est plus micro, il s’attache à réaliser des équipements : la bibliothèque multimédia de Limoges, la bibliothèque Émile Zola, tête de réseau de Montpellier, ou des équipements plus petits, comme Thionville qui portent le nom de troisième lieu, j’y reviendrai. On a travaillé aussi sur la refonte de la bibliothèque du Havre dans Le Volcan, ce magnifique bâtiment d’Oscar Niemeyer, de la remise aux normes avec réaménagement de la bibliothèque de Cherbourg, voire de plus petites bibliothèques telle que celle du quartier de la Marine à Colombes, voire des sortes d’OVNI dans le territoire culturel français, tel que le pôle du livre de Saint Mihiel, sur une thématique liée au patrimoine écrit, pour le département de la Meuse.

Pourquoi faire de la veille est une activité compliquée ? On se situe à deux échelles de temps différentes. Être en veille pour innover, c’est se sortir de son quotidien professionnel et se dire qu’il y a une échelle de temps qui permet de réfléchir d’une façon autre. Il faut clairement déconnecter ces deux pratiques de l’agence : l’agence quotidienne, qui répond à des demandes et l’agence qui aime réfléchir sur les sujets qui sont les siens. Bien entendu, il y a de la porosité entre les deux, les projets que les collectivités nous confient nous aident à valider, à infirmer, à réfléchir mieux sur des principes d’innovation.

Alain Duperrier m’a demandé de partir de l’article intitulé « La bibliothèque minimale » publié dans le BBF et dédié au thème de l’innovation dans le domaine des bibliothèques. Qu’est ce qui a motivé cet article ? On s’est aperçus, durant notre carrière d’observateurs des bibliothèques publiques, qu’il y avait souvent une déformation opérée par les usagers. Cette notion de déformation m’intéressait beaucoup. Je l’ai observée sur de petits équipements, voire de plus gros. La dernière fois que nous avons observé ce phénomène de la déformation, par le biais d’un diagnostic un peu fin, c’est la BPI. Thierry Grognet, directeur à l’époque, nous a demandé d’observer l’équipement d’une façon un peu critique. On a observé qu’il y avait la BPI telle qu’elle existait dans sa configuration architecturale et mobilière, telle qu’elle est sortie de la refonte en 2000 et qu’il y avait la BPI telle que les lecteurs se chargeaient de la déformer C’est cet écart que nous observions entre les intentions du professionnel qui gère, les intentions de l’architecte qui aménage et les intentions des lecteurs qui prennent les lieux comme pratiquement un fait de guerre et qui détournent cet équipement. Ce détournement nous intéressait beaucoup. On pourrait se contenter de dire que le principe de l’innovation consiste à suivre les lecteurs. A suivre ceux qui détournent ces équipements et à les interroger en leur disant « Puisque vous détournez, vous avez peut-être une idée de ce que vous souhaitez ». Mais l’observation est une chose, la parole du lecteur en est une autre. Il n’y a pas d’analyse prospective chez le lecteur car ce dernier veut quelque chose d’immédiat, il n’y a pas de tentative d’innover de la part du lecteur. Le souci du lecteur n’est pas d’innover mais d’occuper les lieux en détournant ce qui existe. Une façon d’innover, consiste à alors revenir vers ce lecteur et à l’interroger.

Partons d’un autre exemple d’équipement pour illustrer une autre façon d’innover. Le travail mené par ABCD à Thionville est parti d’une double commande de la part des élus : d’une part, réaliser un centre artistique de pratique numérique dans une friche à proximité du centre-ville et d’autre part bâtir un projet de médiathèque municipale assez conventionnel. Concernant la bibliothèque, les élus avaient souhaité qu’on ne travaille pas avec les professionnels du lieu, ce que nous avons d’ailleurs trouvé scandaleux. On a avancé sur les deux projets parallèlement. A un moment, on s’est sentis en inadéquation budgétaire avec les ressources de la collectivité Les élus nous ont d’ailleurs dit « C’est magnifique ce que vous proposez mais on n’a pas les moyens de financer cela ». Un élu, très en empathie avec le milieu artistique et culturel territorial, nous a dit « On est engagés politiquement pour faire ces deux types d’équipement, est-ce qu’on ne peut pas imaginer un équipement qui conjuguerait les deux institutions ? On a imaginé cet équipement qui n’était ni une médiathèque ni une centre d’art, on a imaginé un OVNI, un programme de médiathèque déformée, des forces complémentaires ont travaillé pour qu’il y ait une déformation et du centre d’art et de la médiathèque. En cherchant à m’informer sur cette bizarrerie qu’on était en train d’inventer, lors d’une recherche que je menai parallèlement sur les travaux des sociologues et urbanistes prospectifs je suis tombé le mémoire de l’ENSSIB que Mathilde Servet venait de soutenir. On s’est rencontrés et immédiatement nous partis sur cette idée de Troisième Lieu qui recoupait mes propres préoccupations d’évolution des équipements culturels, pas seulement des bibliothèques. Je rappelle que Ray Oldenburg est un urbaniste sociologue américain des années 70 qui voulait lutter contre l’éparpillement des banlieues américaines, en retrouvant des lieux qui ne soient ni la maison ni le bureau, d’où l’invention du troisième lieu, mais une sorte d’espace un peu libre où il y a une sorte d’atténuation naturelle des différences sociologiques, raciales, économiques, philosophique, etc. C’est une très belle idée que cette idée du troisième lieu. On est partis sur cette idée, on l’a contextualisée très fortement par rapport à Thionville et on a fait ce programme. Depuis d’autres programmes de troisième lieu ont repris l’idée. Le risque serait de modéliser le Troisième Lieu et d’en couvrir le territoire. Il nous est apparu également que le travail de Benchmark effectué par Mathilde Servet, consistant à aller voir à l’extérieur du territoire français des réalisations différentes des nôtres, de rencontrer des acteurs qui se donnaient une très grande liberté pour bâtir des équipements motivés par d’autres réflexes professionnels, était aussi une ressource intéressante. Je résume : interroger les usagers, oui c’est bien, aller observer ce qui se passe à l’extérieur, oui c’est bien, mais on risque de reproduire des modèles qui ne sont pas les nôtres et de se heurter à un très fort besoin de contextualisation. Donc comment faire pour innover ? Je dis que c’est compliqué d’innover en tombant juste. Il m’a semblé que la notion de troisième lieu donnait une piste de réflexion importante. Cette piste me semble être d’interroger le thème de l’« urbanité ». En quoi consiste cette réflexion ? Il faut procéder à un moment donné à une sorte d’inversion de la méthode. Il ne s’agit plus d’interroger les bibliothécaires en leur demandant « À quelle bibliothèque parfaite pourrions-nous aboutir », mais de renverser la chose, en interrogeant la cité et les acteurs de la cité en la personne des urbanistes prospectivistes comme François Ascher ou Marcel Roncayolo, … qui s’interrogent sur les besoins qu’un territoire a, et notamment que la cité a. Ils pointent le doigt sur des évolutions macro-urbaines et surtout macro-temporelles et se posent la question « Qu’est-ce qu’il faut à nos cités pour assurer le rôle que l’on attend d’elles, tout en respectant une obligation de développement harmonieux, soutenable ? ». Toute cette idée est partie de là, il faut moins se poser la question de ce que les bibliothécaires veulent, mais de ce que la cité souhaite comme bibliothèque. La conclusion est qu’il est nécessaire d’adopter pour répondre à cette question une sorte de regard macro-urbain. C’est un exercice de déterritorialisation de la question, à l’extérieur de la profession des bibliothécaires.

Une seconde étape a été de travailler avec Patrick Bazin qui venait de prendre la direction de la BPI. Il nous a dit dans nos conversations (j’outre un peu son propos pour mieux me faire comprendre) que la bibliothèque ne l’intéresse pas dans sa définition restreinte. Pour lui la bibliothèque est plus globalement une « maison du savoir », son objet premier est cognitif. Il se pose la question : « De quelle maison du savoir avons-nous besoin pour avancer dans notre propre histoire contemporaine ? ». Il se pose la question « Est-ce que les bibliothèques ne sont pas les maisons du savoir de demain ? ».

Mais finalement n’y a-t-il pas là une combinaison entre deux objectifs : se poser la question du troisième lieu et se poser la question des maisons du savoir, n’est-ce pas se poser la même question, celle d’une sorte d’élargissement de la configuration et de la définition de nos bibliothèques publiques ? Au fond, est-ce qu’il n’y a pas en germe, dans nos bibliothèques, à la fois les outils et sociaux et cognitifs qui permettent d’apporter à la cité un outil dont elle a besoin et qu’elle ne trouve nulle part ailleurs ? Finalement ce travail de veille de l’agence que nous essayons d’injecter dans nos programmes d’équipement et dans nos réflexions sur les territoires se nourrit de cette réflexion qui se construit au fil des expériences que nous avons avec les bibliothèques et les urbanistes. Il y aurait une sorte de poursuite un peu asymptotique de se dire « Quelle est la bibliothèque idéale ? » J’ai écrit dans un article, il y a longtemps, « Il n’y a pas de bibliothèque idéale, il faut la construire au fur et à mesure que l’histoire avance ».

J’ai tenté, dans l’article dont parle Alain Duperie, de me poser la question à l’envers. Prenons une bibliothèque actuelle, qu’est-ce que je dois enlever à cette bibliothèque pour retrouver ce qui fait le cœur des compétences de cet équipement et des bibliothécaires que je dois maintenir ? Quelles sont au contraire les compétences qui petit à petit vont s’enlever parce que l’histoire va les enlever toute seule. L’argument est là. Déshabillons, rendons minimale la bibliothèque telle que nous l’observons aujourd’hui, pour qu’elle révèle le noyau génétique qui fait que c’est toujours un équipement dont la cité a besoin aujourd’hui et petit à petit enlevons les autres qualités qui sont des qualités aujourd’hui superfétatoires. C’est là où je posais la question de savoir si, dans cette espèce de jeu programmatique que nous menons sur nos équipements dans nos études, nous ne pouvions pas faire ressortir ce qui forme véritablement le patrimoine génétique de nos équipements du livre. Il me vient l’idée que la grande plasticité de ces équipements du livre, leur patrimoine génétique ainsi que l’ingénierie professionnelle dont disposent les bibliothécaires forment assez naturellement une sorte de terreau assez solide pour que et les maisons du savoir et les maisons ouvertes qu’on peut désigner comme « troisième lieu », invitant à des pratiques sociales fortes, constituent les deux vecteurs qui nous permettraient de définir la bibliothèque de demain. Cognitif et social, c’est finalement le même combat. Je m’arrête là.

Alain Duperrier

La question du cheminement, de la stratégie m’interroge. Je vais témoigner d’une expérience assez couramment pratiquée par les uns et par les autres. Quand on tient un projet, on est tellement contents de le tenir, d’avoir convaincu les élus qui sont rassurés par l’objet que l’on pose là que je n’ose pas leur dire « on va déshabiller, gardons simplement la matrice, on va contextualiser, avant de construire votre projet qui est beaucoup plus transversal ». Je crois que c’est une erreur fondamentale. On évoquait la perception qu’ont les décideurs de la lecture publique, c’est ce qu’on leur vend. Je pense qu’ils attendent autre chose. Si j’avais un discours et des pratiques plus audacieuses, peut-être que des programmes allant plus loin que la reproduction de l’existant verraient le jour sur le territoire.

Pierre Franqueville

On a parfois l’impression qu’innover c’est aller chercher à l’extérieur des qualités qu’on va importer dans le modèle qui est le nôtre. Je voudrais dire le contraire. Il faut observer à l’intérieur de nos équipements, si modestes soient-ils. La bibliothèque a cette force qu’elle pourra résister à l’histoire si on arrive à pointer du doigt les qualités qui font que sa durabilité est assurée. Prenons un exemple : les villes auront besoin d’acteurs pour animer le travail de contribution dont nos territoires ont besoin. Est-ce que les bibliothécaires ne disposent-ils pas de cette ingénierie de la contribution, est-ce qu’ils ne savent pas organiser au sein de la population ces logiques de la contribution et les mettre en œuvre, que ce soit au niveau du savoir, des pratiques sociales etc. ? La question est donc : est-ce que la bibliothèque n’est pas un espace idéal pour mettre en œuvre ce savoir-faire et révéler cette qualité dont disposent souvent les professionnels du livre ? Ce n’est qu’un exemple.

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Brèves

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