La place de la lecture publique dans les politiques culturelles

La place de la lecture publique dans les politiques culturelles, par Véronique Balbo-Bonneval, directrice de la Culture et du Patrimoine de la Communauté d’Agglomération de Saint-Quentin-en-Yvelines, Présidente de l’Association des directeurs des affaires culturelles d’Île-de-France (ASDAC), Vice-présidente de la Fédération nationale des directeurs des affaires culturelles des collectivités territoriales (FNADAC)
 

Véronique Balbo-Bonneval :

Si j’ai accepté de parler de la lecture publique dans les politiques culturelles, c’est surtout pour vous faire prendre conscience de votre propre valeur. Ce qui me trouble toujours, c’est la modestie excessive de votre corps de métier. Votre posture, par rapport aux autres acteurs culturels que sont le spectacle vivant, l’enseignement artistique etc., vous dessert et il y a un vrai besoin de vous armer sur l’image que vous avez de vous-même. Il y a un travail à faire sur la prise de conscience de la valeur des politiques que nous menons et du travail que vous faites au quotidien. Par exemple, les bibliothèques sont le premier service culturel aux habitants, bien au-delà du spectacle vivant. Mais, symboliquement, la lecture publique est la plupart du temps un intérêt périphérique dans les politiques culturelles de l’État et des élus territoriaux, par rapport à la toute-puissance symbolique accordée au spectacle vivant. Loin de moi l’idée de critiquer le spectacle vivant, mais il y a un rééquilibrage des centres d’intérêt à faire entre la lecture publique et les autres secteurs de la politique culturelle. Les bibliothèques sont la plupart du temps considérées comme quelque chose qu’on se doit déontologiquement de maintenir mais dont on ne retire pas de bénéfice d’image. Les bibliothèques sont moins perçues comme une politique publique à porter que comme un service administratif à gérer, des protocoles horaires, des m2 par habitant, des taux d’acquisitions à respecter. A l’inverse, les élus s’affichent volontiers avec des artistes et des directeurs de théâtre, pensent constamment leur rôle dans la société, argumentent et fixent leurs objectifs. L’enjeu, pour les bibliothèques, est de redevenir un sujet politique, afin que nous soyons réinvestis d’objectifs forts dans le cadre d’un projet de société. Cela tient à nous, à notre capacité de conceptualiser, de témoigner du rôle que l’on a. Mais pourquoi ? Par pour nous, pas par besoin de reconnaissance. Non, parce qu’en tant que militante culturelle, je suis absolument convaincue que la lecture publique est l’élément de politique culturelle qui répond le mieux aux enjeux de société actuels. Car nous sommes dans une société en pleine mutation dont il s’agit de prendre la mesure pour apporter les bonnes réponses. Pour répondre aux enjeux, les bibliothèques sont l’élément le plus important. Quels sont ces enjeux de société ? J’en ai identifié six. La première transformation, c’est que nous sommes dans une société du temps libre. On peut se référer aux travaux de Jean Viard. On est passé de 100 000 heures de temps libre en un siècle à 400 000 heures. Le rapport temps libre / temps de travail s’est effondré. Avant on travaillait 200 000 heures sur 500 000 heures de vie, on travaille désormais 63 000 heures sur 700 000 heures vécues soit 12% de notre vie. Le temps libre, contrairement à notre ressenti, a explosé. Qu’avons-nous fait pour répondre à cette nouvelle donne ? Avons-nous réussi à penser cela ? Seule la télévision a su capter pour sa part 200 000 heures sur 400 000 heures de temps libre !

La deuxième grande évolution, c’est que l’on est dans une société de la connaissance. Avant, il n’y a pas si longtemps, les connaissances transmises par la famille et par l’école suffisaient pour toute une vie. Désormais, les savoirs sont en évolution permanente. Pour rester dans la course, dans le standard du minimum requis, il y a nécessité absolue à s’autoformer tout au long de la vie. Qu’offrons-nous comme services ? C’est un enjeu majeur auquel nous devrions pouvoir répondre.

La troisième grande évolution, c’est que nous sommes dans une société moins verticale, plus horizontale. Il y a une relativisation du rôle de l’expert, ce que nous sommes par définition. Il y a émergence d’un model collaboratif où la somme des connaissances individuelles est supérieure aux connaissances de l’expert. C’est le modèle de Wikipédia, du web.2.0. La culture n’est plus une donnée intangible à transmettre mais un processus permanent à animer. Si l’on ne doit retenir qu’une phrase, c’est celle-là. Cela change le métier, le rôle que nous devons nous assigner.

La quatrième grande évolution, c’est que nous sommes dans une société médiatique, sous le diktat de la réaction émotionnelle. C’est une société de la réaction primaire, où la vitesse, la réactivité, le recouvrement immédiat d’une information par l’autre fait disparaître le temps du recul, de la mise à distance, de l’accès à la complexité, de la mise en perspective historique. On est quasiment, en forçant le trait, dans une société de la manipulation médiatique. Ce sont précisément nos équipements qui peuvent aider les citoyens dans cet environnement.

La cinquième transformation majeure, c’est la société numérique. La première conséquence, c’est que le premier lieu numérique, c’est notre maison. La société numérique génère de nouveaux outils, de nouveaux usages, de nouveaux contenus, de nouveaux volumes de contenus, de nouveaux acteurs. Comment a-t-on adapté ces nouvelles dimensions dans nos pratiques et dans nos offres ?

Enfin, nous sommes dans une société de la disparition des espaces publics. Il y a disparition des marchés, des cafés, des lieux de sociabilité, de convivialité. Il y a désertion de la rue. Il y a un besoin de la population de retrouver ces tiers lieux. Quelles réponses apportons-nous en termes de convivialité ?

Quels types de réponses pouvons-nous apporter à toutes ces questions ?

Sur la société du temps libre, l’enjeu c’est d’être sexy, de créer du désir, de donner envie. Parmi les pistes, on peut miser sur la valorisation des collections, en donner le mode d’emploi, multiplier les portes d’entrée, multiplier les accroches pour donner envie d’accéder aux contenus. L’idée, ce n’est pas tant la qualité des entrées que la multiplication du type d’entrées que l’on peut proposer. Il faut aussi adapter les horaires d’ouverture aux rythmes sociaux, c’est un vrai enjeu. Comment prendre des parts de marché sur ce temps libre ? Il y a aussi la capacité, grâce aux nouvelles technologies, d’offrir un service numérique 24 heures sur 24 et 7 jours sur 7, avec la multiplication des animations, des médiations, pour réussir à être visible dans un maximum de dimensions et mettre en valeur les collections. Sur le deuxième enjeu, qui est un enjeu majeur, la société de la connaissance, aujourd’hui le e-learning, les labos de langues, les logiciels de soutien scolaire, que ce soit à l’intérieur des lieux ou en ligne, me semblent être la priorité absolue. Je ne vois pas d’autre acteur qui réponde à cette urgence sociale sur laquelle il y a unanimité des politiques, offrir les outils d’autoformation générale et spécialisée tout au long de la vie. Il y a aussi les partenariats développés avec les maisons de l’emploi, avec les Directeur académiques départementaux de l’éducation nationale pour faire des propositions en fonction des programmes par niveaux scolaires, des temps des concours. Nous avons une mission historique. Le cœur de votre métier, c’est de constituer la nouvelle culture générale du 21ème siècle qui intègre les jeux vidéo, les contenus dématérialisés en plus des supports traditionnels, de témoigner de la vie des idées, de l’évolution des connaissances. Dans cette société de la connaissance, redonner une place prépondérante au monde des idées, au débat citoyen face à la tendance au tout artistique me paraît important. Pour répondre à une société moins verticale, il y a la possibilité de faire participer les habitants au choix d’une partie des acquisitions, en fonction d’un protocole. Il y a l’exemple des séances de cinéma à la demande, les internautes peuvent proposer sur internet des films, lorsqu’il y a suffisamment de demandes, le cinéma fait en sorte de programmer le film, ce qui permet en outre de mieux connaître son public. Il faut inventer des passerelles de collaboration entre le public et les professionnels pour la constitution d’une partie des collections. La sensibilité sociale fait qu’aujourd’hui il y a un besoin d’interactivité, de participation collaborative avec les habitants. On peut par exemple faire participer pour partie les habitants à la valorisation des collections, par les critiques, les coups de cœur, les speed booking, speed music, speed ciné que l’on peut organiser, même en ligne. Quand il y a des lieux, les habitants peuvent être associés à l’animation du lieu : accueil jeunes talents music, organisation de tournoi de jeux, goûter lecture, pièce de théâtre, conte, etc. Quelques pistes pour répondre à une société émotionnelle. On a un devoir moral d’offrir des contrepoints permanents aux informations, des mises en perspectives historiques, des contextualisations, d’offrir du recul, de la distanciation, un décryptage de l’information, de proposer des informations positives. Il faut identifier dans les collections ce que l’on a sur les grands thèmes de l’actualité chaude pour offrir un contrepoint. Il est possible de créer des fonds de dossier sur une vingtaine de thèmes (froid, sans papiers, faits divers, racisme…) permettant de mettre en perspective toutes les actualités sur lesquelles réagissent les médias traditionnels, en proposant de manière hebdomadaire un espace d’information par un montage de podcasts, de documentaires, de sites, de points de vue de sociologues, de chercheurs. Participer à la relativisation de cette société médiatique me semble important. La médiathèque doit aussi redevenir un lieu de la pensée, avec des rendez-vous réguliers de conférences sur les enjeux de société, des forums citoyens, des débats démocratique. Il y a une vraie appétence des citoyens en ce moment pour le monde des idées, le débat.

En ce qui concerne la société numérique, le rôle de la médiathèque est moins de posséder et prêter le support que de donner accès. Il y a un travail de repérage des sites légitimes, encyclopédies de médecine, juridiques, mais aussi blogs de chercheurs…Orienter doit être une composante importante dans la structuration organisationnelle des médiathèques. Lutter contre la fracture numérique, c’est aussi mettre à disposition les nouveaux outils, former à l’utilisation des nouveaux outils (ordinateurs, tablettes), donner accès au Wifi. C’est aussi donner des services à la maison, permettre à la bibliothèque d’être « à la maison » 24 heures sur 24, en offrant des services de réservation, des téléchargements, une sitothèque, des e-books, des coups de cœur… Concernant la disparition des espaces publics, il y a la problématique moins d’inscrits / plus de séjournants, moins de rayonnages / plus de sofas, espaces de convivialité / espace de travail. Il faut des rendez-vous réguliers plutôt qu’au coup par coup, des rituels sociaux. Les bibliothèques doivent être des lieux de vie, de convivialité, d’échanges, en se connectant aux rythmes sociaux. Pour capitaliser un public, il faut se connecter au rythme social, par exemple par rapport au bac, aux programmes scolaires. En conclusion, dans cette entreprise, une de nos principales difficultés réside dans le fait que nous n’avons pas trouvé les mots pour exprimer nos nouveaux objectifs. Le terme « politique de lecture publique » est désormais inadapté. Il n’évoque plus qu’une vision restrictive de nos missions. Il nous dessert particulièrement car il renvoie exclusivement au livre en excluant la musique, le cinéma, la formation continue. Il nous dessert car il nous fait apparaître comme accrochés à un support alors que peu importe les tuyaux, télévision, baladeur, ordinateur, liseuses, smartphones, notre métier est de rendre attractif les contenus. Il y a donc une véritable urgence à trouver les mots pour nous dire. Si nous ne trouvons pas, cela signifie que nous ne sommes pas clairs sur notre rôle, nos objectifs, nous ne pourrons nous réformer et faire avancer les choses que lorsque nous saurons les exprimer. Les anglais utilisent le terme idea store. Il faudrait trouver une terminologie pour la nouvelle politique publique que nous essayons de développer. Est-ce que c’est une politique d’émancipation culturelle, une politique de circulation des savoirs et des œuvres ? Est-ce que les bibliothèques deviennent des réservoirs de connaissances, des Intellectual Push Center, des « Pôles noétiques d’intelligence », théorie de la pensée, de l’intelligence en philosophie ? Ce qui est sûr, c’est que nous devons être en mesure d’exprimer les notions de plaisir, de forum citoyen, d’auto formation. Ce qui est sûr, c’est que la médiathèque est le lieu qui permet à chaque citoyen de questionner sa culture héritée, le seul lieu qui permette la liberté culturelle, l’émancipation culturelle, de façon à questionner sa culture héritée socioprofessionnelle, générationnelle, religieuse, ethnique afin de construire sa culture en fonction de son humanité propre. Cela nécessite aussi un changement culturel de la part des acteurs du métier, de chaque bibliothécaire. Il faut notamment apprendre à créer du désir plus qu’à collectionner des documents, à avoir une intention d’émancipation culturelle plutôt que la traditionnelle neutralité, chaque médiathécaire devrait développer sa propre subjectivité, pour permettre de multiplier les portes d’entrée et ne pas modaliser la façon dont on valorise les collections et l’accès au monde des idées et aux œuvres. Il faut surtout apprendre à pécher plutôt que donner du poisson, tout ce qui est autoformation est une dimension fondamentale. Comme disait Pierre Dac, « il vaut mieux penser les changements que changer les pansements », nous avons une obligation de comprendre la valeur que l’on a, de problématiser les enjeux de société pour les transmettre à nos élus et de se réformer nous-mêmes pour se projeter sur un service prioritairement en fonction des besoins des citoyens et de leurs attentes.

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