CR journées d'étude Conférences inaugurales

Pourquoi brûle-t-on des bibliothèques ?

par Denis Merklen, sociologue, Maître de conférences à l’Université de Paris 7, chercheur à l’Institut de recherches interdisciplinaires sur les enjeux sociaux (IRIS)

 Denis Merklen, sociologue, Maître de conférences à l’Université de Paris 7, chercheur à l’Institut de recherches interdisciplinaires sur les enjeux sociaux (IRIS)

 

Merci pour votre invitation et pour me permettre ainsi de présenter quelques réflexions et observations tirées d’une enquête que nous avons commencée il y a deux ans avec une équipe de recherche de l’Université Paris 7.

Cette recherche autour des bibliothèques qui brûlent ou qui ont été brûlées a été motivée par une invitation du service Études et recherche de la Bibliothèque publique d’information qui m’a sollicité pour parler de ce sujet. Ils m’ont alors présenté un « objet », un phénomène dont j’ignorais pratiquement tout à ce moment-là : durant les émeutes de 2005, un certain nombre de bibliothèques avaient été prises pour cibles des révoltes et avaient été brûlées ou fait l’objet de tentatives d’incendies. Lors de cette invitation, la BPI avait mis à notre disposition une liste de bibliothèques qui avaient brûlé sur le territoire national (une vingtaine). Nous avons, par la suite, découvert d’autres cas, à d’autres époques, toujours pendant des émeutes de quartier. Puis nous avons constaté que la liste fournie était incomplète et que d’autres cas s’étaient produits depuis : vous avez tous, par exemple, eu connaissance par les médias du cas de Villiers-le-Bel. Nous avons observé également des bibliothèques prises pour cibles durant le scrutin présidentiel de 2007 ou plus récemment en juin 2009, à Brest, où une bibliothèque a brûlé dans le quartier de Pontanézen. Motivés par ce sujet d’enquête, nous avons commencé à explorer ce que nous avions à portée de main, à faire une observation dans un quartier au nord de Saint-Denis, à la frontière avec Stains. Peu à peu, nous avons étendu notre enquête qui demeure encore très concentrée dans la banlieue de Paris et, plus particulièrement, sur les villes de la communauté d’agglomération de Plaine Commune.

Pourquoi des bibliothèques brûlent-elles ?

Pourquoi des bibliothèques brûlent-elles ? C’est la première question de notre sujet. Une question qui demeure incompréhensible tant que nous n’observons pas l’économie des échanges entre la bibliothèque et son quartier, entre la bibliothèque et son environnement – ce qui n’équivaut pas précisément au rapport de la bibliothèque avec son public. Car, il y a aussi dans son environnement le non-public, les personnes qui ne viennent pas à la bibliothèque. Et surtout parce qu’un quartier excède largement ce qui est recouvert par la notion de « public ». Notre travail consiste essentiellement à observer les échanges qui ont lieu à l’intérieur et à l’extérieur de la bibliothèque, échanges très complexes marqués par un certain nombre de caractéristiques qui concernent la notion de territoire.

Ces échanges sont multiples et complexes mais ce que nous avons également pu constater, car les bibliothécaires nous en ont parlé, c’est que la violence n’avait pas lieu seulement au moment des événements les plus spectaculaires que sont les émeutes, mais qu’elle était beaucoup plus fréquente et banalisée. Il fallait donc mesurer l’ensemble de ses éléments dans notre analyse et ne pas rester confinés dans ce qui apparaissait, à prime abord, comme le plus visible.

« Yvelines - Les Clayes-sous-Bois – 18 000 hab. : le bâtiment d’environ 550 m2 date des années quatre-vingt. Il a reçu dans la nuit du dimanche 6 au lundi 7 novembre un cocktail Molotov qui a provoqué un début d’incendie. Ont brûlé : un chariot à livre, une étagère et quelques livres. L’intégralité des documents restants, soit environ 40 000 ouvrages, est souillée de suie et de cendres » (Extrait de la liste, établie par la direction de Livre et de la Lecture des bibliothèques brûlées durant les émeutes de 2005).

Dans les descriptions de ce type, le mot « souillure » est quasiment toujours présent. Nous avons entendu et lu ce mot, à plusieurs reprises, dans d’autres contextes. Par exemple, pour le cas de Pontanézen, dans la presse régionale et les déclarations des autorités, le mot « souillure » est mis en avant non seulement pour transmettre une description de la matérialité des événements mais aussi de l’émotion que ces attaques contre les bibliothèques suscitent. On comprend que le mot « souillure » vient là comme une interprétation des faits. Une première piste est ainsi donnée car, qu’on le veuille ou non, ces violences sont constituées de messages qui sont interprétés par les uns et par les autres. Ainsi, le mot « souillure » viennent signifier quelque chose qui s’oppose au sacré. Deux collègues sociologues, Stéphane Beaud et Michel Pialoux, qui ont beaucoup écrit sur les classes populaires et les banlieues, avancent dans un article intitulé « La racaille et les vrais jeunes » deux idées : que ces émeutes sont produites par des jeunes ordinaires et non par une portion marginale de ces quartiers ; et que les émeutes s’inscrivent dans l’ordre des choses de la réalité de ces quartiers, qu’elles ne constituent pas un événement exceptionnel. Par opposition à cette vision des sociologues, lorsque le mot « souillure » est employé pour décrire ce qui se passe, on comprend qu’il sert à signifier quelque chose qui est de l’ordre du désordre, de la maladie, du malheur, du mal, de l’inexplicable. Il institue une division entre ce qui est propre (la bibliothèque avant les attaques) et ce qui est « souillé ».

 

Observer les frontières qui traversent les espaces sociaux où agit la bibliothèque

 

Une façon de comprendre ce qui se passe dans ce type de situation consiste peut-être à observer les frontières qui traversent les espaces sociaux où agit la bibliothèque, les divisions de ces espaces, et d’essayer de les voir pour mieux comprendre où est située la bibliothèque, comment elle se positionne dans ces divisions, dans quel univers conflictuel, et comment son action, et à travers elle celle des autorités locales, produit des effets dans un univers très conflictuel.

Quelques éléments de terrain

Je vous livrerai maintenant une série d’éléments de terrain pour pointer des situations qui sont de l’ordre du conflictuel autour de la relation entre les bibliothèques et leurs quartiers.

- Une étudiante et moi-même devions rencontrer pour un entretien un homme de 28 ans dans un quartier ; c’était l’hiver et nous avions rendez-vous sur un trottoir ; il nous attendait Ne sachant pas trop où aller pour « discuter tranquillement », il nous propose de nous rendre à la bibliothèque. Il fait demi-tour, se dirige vers la bibliothèque à quelques mètres de là et nous le suivons. Il marche d’un pas sûr et décidé mais nous savions déjà qu’il ne la fréquentait pas. Il ouvre la porte, entre et passe devant l’accueil comme une trombe et nous, derrière, à la traîne. Nous savions qu’il était connu par le personnel comme un « personnage » du quartier, comme étant « l’un de ceux qui tiennent les murs ». Les bibliothécaires le voient arriver étonnées. Il s’installe à une table et nous nous mettons en face de lui. Il hoche la tête et repart dans les collections. Quelques minutes après, il revient avec des guides touristiques dont un guide sur l’Argentine (sachant que j’ai des origines argentines) qu’il nous remet et en ouvre l’un d’eux car « il faut faire comme tout le monde ». Nous commençons alors notre entretien sous l’œil bienveillant des bibliothécaires. Une première question est pointée ici : celle de l’appartenance. Évidemment, ce jeune homme montre là qu’il veut s’approprier de quelque chose et va ainsi dans le sens de nombreux discours de responsables et d’élus : « il faut que les personnes des quartiers s’approprient les espaces ». Notre interviewé, quant à lui, signifie que « cette bibliothèque est à moi, ce quartier est mon quartier, nous y allons donc pour faire l’entretien ». Mais en même temps, on voit bien dès son entrée qu’il est complètement dépossédé, que dans un tel espace « il faut faire comme les autres ». Nous avons ici une première ambiguïté dans la perception que de la bibliothèque on peut avoir dans un quartier, une ambiguïté qui est source de conflit y compris dans une même personne, comme dans le cas de ce « jeune du quartier ».

- Je discutais il y a un an avec un bibliothécaire de la bibliothèque Aimé-Césaire à Villiers-le-Bel. Il me racontait alors que la bibliothèque venait d’ouvrir, après l’incendie de la précédente, et les jeunes y passaient pour faire un peu de désordre, ce qu’il qualifiait de « marquage de territoire ». Que signifie ce « marquage de territoire » par rapport à l’appartenance ? Les questions de l’appartenance et de la dépossession interrogent le rapport au territoire des habitants et des institutions. Qui gouverne le territoire ? À qui appartient-il ? Comment l’appartenance est-elle sentie ? Qui définit les normes qui gouvernent une bibliothèque, les habitants ou les bibliothécaires ? Et parmi les habitants, lesquels ?

- « Si Sarko passe, on vous brûle la bibliothèque ». Nous sommes à Saint-Denis, dans une vielle ville communiste. Comment interpréter cette parole ? Plusieurs réactions sont possibles : ne pas essayer de comprendre, considérer cela comme « de la folie », du non- sens ou au contraire adopter une démarche d’ethnographe et essayer de comprendre et chercher une rationalité possible à ces mots. Comment se fait-il que les institutions soient mises dans une situation homogène ? La bibliothèque, par ces paroles, occupe la même place que la police, la maison de quartier, le centre social…

Ces paroles renvoient à une dimension « politique » importante, dans tous les sens du mot, dans la vie des quartiers. Il y a là quelque chose à explorer qui échappe souvent aux bibliothécaires comme aux travailleurs sociaux, en première ligne de ces conflits. Quelle est la place des institutions dans le quartier ? La place qu’elles tiennent et la place à laquelle elles sont renvoyées par l’action des habitants ?

- On interroge un habitant de 28 ans d’un quartier dans lequel une bibliothèque neuve a été prise pour cible d’un lancer de cocktails Molotov. Il nous dit : « ils mettent des bibliothèques pour nous endormir, pour que l’on reste tranquille à lire ; ce que les gens veulent, c’est du travail ! ». Une fois de plus ; la question de l’appartenance et du groupe social est posée. Comment chacun définit-il son groupe d’appartenance et comment il définit « l’autre » ?

- La création d’une bibliothèque dans une maison de quartier crée une situation conflictuelle entre l’équipe des travailleurs sociaux déjà en place et les bibliothécaires. Les travailleurs sociaux se sentent dépossédés des activités autour de la lecture qu’ils conduisaient jusqu’alors. Le marquage du territoire s’effectue à partir du partage des actions possibles et « comme il y a des spécialistes de la culture qui sont arrivés, ils se prennent pour les propriétaires de la "haute culture" ». C’est aussi un type de conflit qui peut exister. La distance sociale entre les bibliothécaires et les travailleurs sociaux n’est pourtant pas très grande en comparaison avec la distance qu’ils ont avec les habitants.

- Dans une antenne Jeunesse dirigée par un « grand frère », nous nous apercevons toute suite d’une situation conflictuelle, non pas entre les bibliothécaires et les personnes chargées de l’antenne Jeunesse, mais avec les responsables hiérarchiques de ces « grands frères », autour de la parole employée dans cet espace et perçue comme une parole déviante, comme une source de problème. « On ne peut pas parler ainsi aux jeunes. Il faut leur parler correctement », disent l’administration ou les autorités. Les « grands frères » rétorquant : « mais si on parle comme ça, notre antenne Jeunesse va se vider ! Si l’antenne est pleine, c’est parce qu’on parle le même langage que les jeunes ». On note encore une frontière et une source de conflit. Cette parole ne peut être celle d’un centre social ou culturel car ce n’est pas une façon correcte de parler. Mais comment définir la façon correcte de le faire ? Pierre Bourdieu disait que la parole légitime est la parole de ceux qui parlent d’une manière telle que cela mériterait d’être écrit. Il y a donc une imposition de l’écrit sur l’oral. Les actions que nous étudions doivent être inscrites dans le contexte du rapport des classes populaires à l’écrit.

- Dans un autre quartier, nous avons un entretien avec une discothécaire d’une bibliothèque qui doit fermer pour être réinstallée dans un autre équipement dans le cadre d’un projet de rénovation urbaine. Cette personne est très affectée par cette situation car elle se sent dépossédée d’un outil pour lequel elle a travaillé pendant 30 ans, elle est proche de la retraite. Elle nous décrit le quartier, ce qui s’y passe et qu’elle ne comprend pas. On découvre au long de l’entretien qu’elle a un passé de militante communiste, a d’abord travaillé dans une bibliothèque de comité d’entreprise, ensuite dans une usine comme déléguée syndicale CGT, etc. Au moment où on lui demande comment elle définit le quartier, elle répond : « ici, c’est l’Afrique » et se montre désolée de la dégradation du square Toussaint- Louverture qui se trouve devant la bibliothèque. Elle décide de monter une exposition dans la bibliothèque autour de l’esclavage et y invite les élèves du collège de l’autre côté du square, car elle pense que ces élèves sont « les descendants de Toussaint Louverture ». Elle ne s’aperçoit pas qu’elle opère une reconstitution historique qui fait de ces jeunes les descendants de Toussaint Louverture dont elle voudrait qu’ils soient les héritiers politiques. Entre la perception qu’elle a de l’environnement, de son histoire politique et sociale, et la façon dont les habitants se perçoivent eux-mêmes, elle est dans une impossibilité de communiquer. Lors des visites de l’exposition avec les élèves, des jeunes s’allongent parterre et ne portent aucune attention à ce qui est dit et exposé. Il y a là un décalage qui se présente autour de la mémoire.

- À Stains, une personne entre dans la bibliothèque après le Ramadan et dit « Salam Alaikum ». On lui répond : « ici, on est en France ». La personne ressort immédiatement de la bibliothèque et revient quelques heures plus tard avec un groupe pour mettre le désordre dans la bibliothèque. La question de l’appartenance, du territoire, de la façon de s’approprier un lieu et du sentiment de dépossession est posée. Qui possède l’autorité pour définir la façon dont on parle dans un lieu ?

- Autre remarque faite par un bibliothécaire : « il est difficile de leur faire comprendre qu’ici il faut enlever la casquette et les écouteurs, c’est une question de respect ! Parfois, je leur demande même de jeter leur chewing-gum ». On voit bien que ces injonctions peuvent aller jusqu’au corps des personnes.

Comment comprendre ces actes ? Qu’est-ce qui est attaqué lorsqu’on incendie une bibliothèque ou lorsqu’on lui jette des pierres ?

Quelle est la nature de la cible ? Cette question se pose à l’ensemble des acteurs et non seulement à propos des bibliothèques. Lorsqu’on va vers quelque chose qui pour nous est de l’ordre de l’inexplicable (brûler une crèche, une école maternelle), quelles sont les interprétations qui peuvent en être faites ? Ces interprétations se situent entre la dimension sociétale et la dimension locale. Le conflit qui est à l’origine d’une attaque précise est-il local (le comportement d’un instituteur, d’une bibliothécaire…) ou y a-t-il une raison sociétale ou, encore, un mélange des deux ?

 

Lorsqu’on attaque une bibliothèque, qu’est ce qu’on attaque ?

 

Lorsqu’on attaque une bibliothèque, qu’est ce qu’on attaque ? Une institution publique, un joli bâtiment pour faire du feu, une cible moins bien protégée qu’un commissariat de police, cette médiathèque-là précisément… Il faut prendre en considération le fait que ce soit une bibliothèque et la spécificité de celle-ci. C’est une première interprétation. Qu’est-ce une bibliothèque pour eux (c’est-à-dire d’autres que nous) qui l’ont attaquée ? On comprend très vite que nous sommes renvoyés par ces attaques, ces actions, ces paroles à une même position sociale. Et cette position sociale doit être considérée comme une position sociale singulière : nous vivons du marché du livre et nous affirmons notre position sociale en prenant appui sur les règles qui gouvernent la parole écrite. Nous sommes tous marqués par un ethnocentrisme social qui amène à croire que notre position est celle de tout le monde et que nous devrions tous être dans le même rapport à la parole écrite. Il y a une réelle difficulté à accepter que nous puissions être renvoyés vers une position particulière, partiale et partielle au sein de la société.

Ces attaques révèlent et agissent des divisions sociales, des frontières, des clivages, des distances. Il y a ainsi une double frontière entre le quartier et les institutions et entre eux et nous. Ces frontières ne sont pas établies comme quelque chose d’institué ; il y a des enjeux sociaux et politiques autour d’elles. Les institutions sont-elles à l’intérieur ou à l’extérieur du quartier ? Avons-nous une identité commune avec les habitants du quartier ou sommes-nous complètement étrangers ? Il y a là des enjeux et les attaques faites aux bibliothèques travaillent sur ces enjeux. L’action des bibliothécaires, des autorités et des institutions agit aussi sur ces clivages.

Un autre élément d’interprétation fait apparaître la bibliothèque comme un objet ambigu ou indéterminé. Une première façon de concevoir la bibliothèque, très fréquente parmi vous, est de la considérer comme un espace public, ouvert à tous, qui s’oriente de plus en plus vers la demande et qui, dans une démarche très démocratique, s’ouvre à tous les usages possibles (adaptation des collections à la demande, intégration des nouvelles technologies, etc.). On conçoit le livre et la bibliothèque comme un objet individualiste : on pense que tous les individus sont différents et que chacun doit pouvoir y trouver son compte et investir le lieu et les livres comme il le veut. C’est ce qui différencie, dans l’esprit des bibliothécaires, la bibliothèque de l’école, par exemple. C’est une ressource mise à disposition des individus. Une première ambiguïté repose sur la nécessité de la constitution des collections. Nous avons mené une centaine d’entretiens avec des bibliothécaires de quartiers populaires et nous leur posions systématiquement quelques questions concernant leur politique d’acquisition comme « Faut-il avoir Closer dans les collections de la bibliothèque ? ». Le bibliothécaire doit tracer des frontières à son institution sinon il se dilue et disparaît. Dans cette conception, il projette sur la population ce qu’il croit être ses besoins, ses goûts. Il conçoit son outil comme un espace public qui vise l’individu mais, en même temps, il introduit des clivages sociaux : « ici, on ne va pas mettre cet ouvrage qui ne servirait à rien, mais plutôt celui-là. ».

On observe aussi que les bibliothécaires pensent fréquemment les classes populaires par des critères ethniques et que les autres dimensions (travailleurs, ouvriers) tendent à passer en second plan. Des bibliothécaires ou des pouvoirs publics auront la tentation à s’adapter à ces individus par des critères ethniques et linguistiques (une collection en turc, par exemple). Les autres critères sont beaucoup plus difficiles à intégrer au travail du bibliothécaire. Il y a donc une ambiguïté entre l’identité sociale et le caractère purement individuel de ce qui est conçu comme un espace public. Mais les attaques faites aux bibliothèques (surtout lors des émeutes) et la désaffection des publics de ces quartiers positionnent la bibliothèque et le livre non pas dans un espace indéterminé d’individus, tous différents entre eux, mais au sein d’un clivage social, d’une division entre eux et nous. La bibliothèque fait partie d’une séparation et d’une confrontation : elle devient un agent au sein d’un conflit social. D’un côté, la bibliothèque s’ouvre aux individus pour leur développement individuel et, de l’autre, c’est un objet social qui participe au tracé des frontières, des groupes et des catégories.

Autre élément d’interprétation : les violences faites aux bibliothèques et les économies d’échanges doivent être observées en même temps que l’action des bibliothèques dans les quartiers et ce que font les autorités à travers la bibliothèque. C’est au sein de cette économie d’échange entre la bibliothèque et son quartier que nous observons un contraste entre la conception de la bibliothèque comme espace et service public et les effets que l’implantation d’une bibliothèque dans un quartier peuvent entraîner. Je prendrai comme exemple le cas des nouvelles bibliothèques construites dans des quartiers et s’inscrivant dans des projets de rénovation urbaine. On observe plusieurs choses au travers de ces projets de rénovation urbaine. La première, inscrite dans la loi, fait l’objet d’une réelle volonté politique : faire participer les habitants. On crée des « boutiques de la rénovation » pour qu’ils puissent venir s’y exprimer. Mais, d’une part, on sait bien que l’essentiel de ces projets ne se décide pas avec eux et qu’ils sont invités à se prononcer sur un projet déjà là. Cela traduit également la question de la possession, l’appartenance, la participation et la dépossession. Nous avons mené avec une étudiante une enquête dans un quartier considérablement modifié par un projet de rénovation urbaine, en nous installant dans la « maison du projet de rénovation urbaine », lieu censé récolter la parole des habitants. Dans le cahier mis à disposition des habitants, on peut lire : « l’ascenseur ne fonctionne pas » ; « on voudrait que, dans la Maison du temps libre, il y ait un studio d’enregistrement ». On observe aussi des demandes fréquentes sur les possibilités d’emploi. Face à ces doléances, l’institution commence à se refermer considérant que les personnes n’ont pas compris les véritables enjeux de la rénovation urbaine et ne mettent en avant que leurs problèmes de vie quotidienne. Les institutions sont renvoyées à un dysfonctionnement qui touche au plus profond la vie des habitants et elles répondent avec une logique de rationalisation administrative (« ce n’est pas le lieu pour poser ces questions »). Les bibliothèques ne sont pas là pour résoudre tous les problèmes sociaux mais elles sont confrontées à toutes ces problématiques à la fois.

Dans ces projets de rénovations, dans la plupart des cas, l’énergie phénoménale déployée par les collectivités territoriales et par les bibliothécaires, agit dans un double sens. D’une part, les nouvelles bibliothèques participent d’un projet de rénovation urbaine et de transformation sociale. Elles sont là pour changer le monde local. Parce qu’elles s’inscrivent dans un projet de rénovation urbaine, elles suivent un point de vue qu’on peut qualifier d’« écologique » : le changement de la configuration du quartier pourrait changer la vie sociale. Les bibliothécaires et les bibliothèques, sans le vouloir et sans en avoir les outils professionnels et les armes politiques, participent de ce processus. D’autre part, les bibliothécaires vont être amenés de plus en plus à effectuer un travail de médiation sociale et, souvent, ils évoluent ainsi vers la position des travailleurs sociaux. Par les effets de la décentralisation et l’action sociale des collectivités territoriales, les bibliothécaires trouvent leur travail quotidien traversé par des conflits qui échappent à la dimension immédiatement locale. Et, dans cette dimension, il y a souvent beaucoup de violences comme l’illustrent des propos tirés d’un blog sur « la cité la plus connue et la plus grande de Saint-Denis », après la démolition d’un bâtiment considéré comme insalubre (« un nid à rats » nous a dit une employée de la mairie) par les autorités : « et wai yavé grave de lambiance sous le porche, cétai mortel meme si yavé ke les grand dla cité voila koi ! » ; « il zété juste devan mon bat sa fou la rage pour ça on aimerai retourné en arrière » ; « jabiter juste la moi g la rage quand je vois sa g envie de pleuré » ; puuutin c t mon bat g troooo la rage il été trop mortel on c tapé vla le délir ds la terass du bat 4 se me donne tro envi de pleurer mé on en garde vla lé souvenir é en + il é zon détrui pr rien ison mi un vieu truc a la place » ; « La VéRiTé… y’a Koi à La Place ?.. Une Prairie Qui Sert à Rien… ViDe ! » [Projection d’images du blog].

Questions

Corinne Sonnier

J’ai connu le temps où on ne brûlait pas les bibliothèques dans les quartiers (ou alors on ne le disait pas). Envisagez-vous aussi de déposer votre travail dans un axe diachronique pour mesurer cette évolution et expliquer ce qui fait que la situation a visiblement basculé a priori au milieu des années 2000 ?

Denis Merklen

Nous travaillons beaucoup sur cette dimension historique mais nous sommes encore loin de pouvoir préciser les choses. En premier, je crois qu’il y a une historicité qui se situe un peu en amont : à Vaulx-en-Velin, des bibliothèques avaient déjà été brûlées en 1979. Pour retracer l’historicité matérielle des événements, il faudrait pouvoir mener un travail avec une équipe élargie. Dans tous les cas, ces phénomènes sont très liés à de nouvelles conflictualités sociales qui s’installent à la fin des années soixante-dix. Nous observons là une bifurcation qui joue beaucoup avec la mémoire que la bibliothèque contient. Si on considère la bibliothèque comme un lieu de mémoire, on constate un déphasage, mais on note aussi le souci pour les bibliothécaires de s’adapter aux différentes mémoires. Cette historicité est très marquée par l’évolution de la profession des bibliothécaires et par la place des bibliothèques dans les collectivités territoriales. Il y a une très forte municipalisation et professionnalisation du personnel des bibliothèques qui pousse la bibliothèque vers une conception d’espace public et, parallèlement, un déclin important de ce qu’on appelait « la bibliothèque populaire », beaucoup plus explicitement définie en termes politique et social.

Sylviane Tribolet, Mediat Rhône-Alpes

Pourriez-vous nous apporter un éclairage sur le phénomène des voitures brûlées ? Pourquoi brûler des voitures dans son quartier ?

Denis Merklen

J’ai déjà bien du mal avec les bibliothèques [rires]. Je ne pourrai répondre à cette question difficile que de manière générale et improvisée, alors… Lorsque vous demandez à une personne, qui a brûlé une voiture, les raisons de son acte, souvent elle ne sait pas répondre. Il n’y a pas toujours un discours qui explique les raisons de nos actes. La construction sociale n’est pas toujours fournie dans le langage dont nous aurions besoin pour pouvoir le transcrire.

Alain Duperrier, BDP de la Gironde

Merci de nous avoir soit conforté soit perturbé dans nos convictions. Le public, ici présent, est assez peu confronté aux situations que vous décrivez puisque nous travaillons peu dans les zones urbaines que vous décrivez. Pour autant, ces situations sont paroxystiques : vous avez évoqué les ruptures de territoires géographiques, politiques, culturelles. De cet élément très symptomatique, ne pourrait-on pas aussi tirer des enseignements sur les non-publics qui n’expriment pas une telle violence ? Des attitudes beaucoup plus larvées existent sur d’autres territoires sans que cela devienne des objets d’étude car elles sont plus difficilement mesurables. Pourtant les distances que vous exprimez (administratives, politiques, culturelles, de représentation) existent là aussi et nous échappent encore beaucoup.

Denis Merklen

Notre réflexion est effectivement biaisée par la question de départ que nous posons « pourquoi avez-vous brûlé une bibliothèque ? ». Ce qui s’est passé là n’est pas forcément extensible ailleurs. La désaffection du public repose sur de nombreuses causes et la violence est un phénomène complexe : ce mot recouvre beaucoup de choses que, on pourrait le penser, ne sont pas assimilables. Nous avons posé une question aux bibliothécaires : « avez-vous été témoin de fait de violences et lesquelles ? ». Lorsque nous dressons la liste des actes que les personnes considèrent comme violents, on s’aperçoit par la diversité des réponses que le fait de savoir comment toutes ces choses peuvent entrer dans un même univers est déjà une question problématique.

Pourquoi brûle-t-on des bibliothèques ? (PDF - 58.1 ko)

La place de la lecture publique dans les politiques culturelles

La place de la lecture publique dans les politiques culturelles, par Véronique Balbo-Bonneval, directrice de la Culture et du Patrimoine de la Communauté d’Agglomération de Saint-Quentin-en-Yvelines, Présidente de l’Association des directeurs des affaires culturelles d’Île-de-France (ASDAC), Vice-présidente de la Fédération nationale des directeurs des affaires culturelles des collectivités territoriales (FNADAC)
 

Véronique Balbo-Bonneval :

Si j’ai accepté de parler de la lecture publique dans les politiques culturelles, c’est surtout pour vous faire prendre conscience de votre propre valeur. Ce qui me trouble toujours, c’est la modestie excessive de votre corps de métier. Votre posture, par rapport aux autres acteurs culturels que sont le spectacle vivant, l’enseignement artistique etc., vous dessert et il y a un vrai besoin de vous armer sur l’image que vous avez de vous-même. Il y a un travail à faire sur la prise de conscience de la valeur des politiques que nous menons et du travail que vous faites au quotidien. Par exemple, les bibliothèques sont le premier service culturel aux habitants, bien au-delà du spectacle vivant. Mais, symboliquement, la lecture publique est la plupart du temps un intérêt périphérique dans les politiques culturelles de l’État et des élus territoriaux, par rapport à la toute-puissance symbolique accordée au spectacle vivant. Loin de moi l’idée de critiquer le spectacle vivant, mais il y a un rééquilibrage des centres d’intérêt à faire entre la lecture publique et les autres secteurs de la politique culturelle. Les bibliothèques sont la plupart du temps considérées comme quelque chose qu’on se doit déontologiquement de maintenir mais dont on ne retire pas de bénéfice d’image. Les bibliothèques sont moins perçues comme une politique publique à porter que comme un service administratif à gérer, des protocoles horaires, des m2 par habitant, des taux d’acquisitions à respecter. A l’inverse, les élus s’affichent volontiers avec des artistes et des directeurs de théâtre, pensent constamment leur rôle dans la société, argumentent et fixent leurs objectifs. L’enjeu, pour les bibliothèques, est de redevenir un sujet politique, afin que nous soyons réinvestis d’objectifs forts dans le cadre d’un projet de société. Cela tient à nous, à notre capacité de conceptualiser, de témoigner du rôle que l’on a. Mais pourquoi ? Par pour nous, pas par besoin de reconnaissance. Non, parce qu’en tant que militante culturelle, je suis absolument convaincue que la lecture publique est l’élément de politique culturelle qui répond le mieux aux enjeux de société actuels. Car nous sommes dans une société en pleine mutation dont il s’agit de prendre la mesure pour apporter les bonnes réponses. Pour répondre aux enjeux, les bibliothèques sont l’élément le plus important. Quels sont ces enjeux de société ? J’en ai identifié six. La première transformation, c’est que nous sommes dans une société du temps libre. On peut se référer aux travaux de Jean Viard. On est passé de 100 000 heures de temps libre en un siècle à 400 000 heures. Le rapport temps libre / temps de travail s’est effondré. Avant on travaillait 200 000 heures sur 500 000 heures de vie, on travaille désormais 63 000 heures sur 700 000 heures vécues soit 12% de notre vie. Le temps libre, contrairement à notre ressenti, a explosé. Qu’avons-nous fait pour répondre à cette nouvelle donne ? Avons-nous réussi à penser cela ? Seule la télévision a su capter pour sa part 200 000 heures sur 400 000 heures de temps libre !

La deuxième grande évolution, c’est que l’on est dans une société de la connaissance. Avant, il n’y a pas si longtemps, les connaissances transmises par la famille et par l’école suffisaient pour toute une vie. Désormais, les savoirs sont en évolution permanente. Pour rester dans la course, dans le standard du minimum requis, il y a nécessité absolue à s’autoformer tout au long de la vie. Qu’offrons-nous comme services ? C’est un enjeu majeur auquel nous devrions pouvoir répondre.

La troisième grande évolution, c’est que nous sommes dans une société moins verticale, plus horizontale. Il y a une relativisation du rôle de l’expert, ce que nous sommes par définition. Il y a émergence d’un model collaboratif où la somme des connaissances individuelles est supérieure aux connaissances de l’expert. C’est le modèle de Wikipédia, du web.2.0. La culture n’est plus une donnée intangible à transmettre mais un processus permanent à animer. Si l’on ne doit retenir qu’une phrase, c’est celle-là. Cela change le métier, le rôle que nous devons nous assigner.

La quatrième grande évolution, c’est que nous sommes dans une société médiatique, sous le diktat de la réaction émotionnelle. C’est une société de la réaction primaire, où la vitesse, la réactivité, le recouvrement immédiat d’une information par l’autre fait disparaître le temps du recul, de la mise à distance, de l’accès à la complexité, de la mise en perspective historique. On est quasiment, en forçant le trait, dans une société de la manipulation médiatique. Ce sont précisément nos équipements qui peuvent aider les citoyens dans cet environnement.

La cinquième transformation majeure, c’est la société numérique. La première conséquence, c’est que le premier lieu numérique, c’est notre maison. La société numérique génère de nouveaux outils, de nouveaux usages, de nouveaux contenus, de nouveaux volumes de contenus, de nouveaux acteurs. Comment a-t-on adapté ces nouvelles dimensions dans nos pratiques et dans nos offres ?

Enfin, nous sommes dans une société de la disparition des espaces publics. Il y a disparition des marchés, des cafés, des lieux de sociabilité, de convivialité. Il y a désertion de la rue. Il y a un besoin de la population de retrouver ces tiers lieux. Quelles réponses apportons-nous en termes de convivialité ?

Quels types de réponses pouvons-nous apporter à toutes ces questions ?

Sur la société du temps libre, l’enjeu c’est d’être sexy, de créer du désir, de donner envie. Parmi les pistes, on peut miser sur la valorisation des collections, en donner le mode d’emploi, multiplier les portes d’entrée, multiplier les accroches pour donner envie d’accéder aux contenus. L’idée, ce n’est pas tant la qualité des entrées que la multiplication du type d’entrées que l’on peut proposer. Il faut aussi adapter les horaires d’ouverture aux rythmes sociaux, c’est un vrai enjeu. Comment prendre des parts de marché sur ce temps libre ? Il y a aussi la capacité, grâce aux nouvelles technologies, d’offrir un service numérique 24 heures sur 24 et 7 jours sur 7, avec la multiplication des animations, des médiations, pour réussir à être visible dans un maximum de dimensions et mettre en valeur les collections. Sur le deuxième enjeu, qui est un enjeu majeur, la société de la connaissance, aujourd’hui le e-learning, les labos de langues, les logiciels de soutien scolaire, que ce soit à l’intérieur des lieux ou en ligne, me semblent être la priorité absolue. Je ne vois pas d’autre acteur qui réponde à cette urgence sociale sur laquelle il y a unanimité des politiques, offrir les outils d’autoformation générale et spécialisée tout au long de la vie. Il y a aussi les partenariats développés avec les maisons de l’emploi, avec les Directeur académiques départementaux de l’éducation nationale pour faire des propositions en fonction des programmes par niveaux scolaires, des temps des concours. Nous avons une mission historique. Le cœur de votre métier, c’est de constituer la nouvelle culture générale du 21ème siècle qui intègre les jeux vidéo, les contenus dématérialisés en plus des supports traditionnels, de témoigner de la vie des idées, de l’évolution des connaissances. Dans cette société de la connaissance, redonner une place prépondérante au monde des idées, au débat citoyen face à la tendance au tout artistique me paraît important. Pour répondre à une société moins verticale, il y a la possibilité de faire participer les habitants au choix d’une partie des acquisitions, en fonction d’un protocole. Il y a l’exemple des séances de cinéma à la demande, les internautes peuvent proposer sur internet des films, lorsqu’il y a suffisamment de demandes, le cinéma fait en sorte de programmer le film, ce qui permet en outre de mieux connaître son public. Il faut inventer des passerelles de collaboration entre le public et les professionnels pour la constitution d’une partie des collections. La sensibilité sociale fait qu’aujourd’hui il y a un besoin d’interactivité, de participation collaborative avec les habitants. On peut par exemple faire participer pour partie les habitants à la valorisation des collections, par les critiques, les coups de cœur, les speed booking, speed music, speed ciné que l’on peut organiser, même en ligne. Quand il y a des lieux, les habitants peuvent être associés à l’animation du lieu : accueil jeunes talents music, organisation de tournoi de jeux, goûter lecture, pièce de théâtre, conte, etc. Quelques pistes pour répondre à une société émotionnelle. On a un devoir moral d’offrir des contrepoints permanents aux informations, des mises en perspectives historiques, des contextualisations, d’offrir du recul, de la distanciation, un décryptage de l’information, de proposer des informations positives. Il faut identifier dans les collections ce que l’on a sur les grands thèmes de l’actualité chaude pour offrir un contrepoint. Il est possible de créer des fonds de dossier sur une vingtaine de thèmes (froid, sans papiers, faits divers, racisme…) permettant de mettre en perspective toutes les actualités sur lesquelles réagissent les médias traditionnels, en proposant de manière hebdomadaire un espace d’information par un montage de podcasts, de documentaires, de sites, de points de vue de sociologues, de chercheurs. Participer à la relativisation de cette société médiatique me semble important. La médiathèque doit aussi redevenir un lieu de la pensée, avec des rendez-vous réguliers de conférences sur les enjeux de société, des forums citoyens, des débats démocratique. Il y a une vraie appétence des citoyens en ce moment pour le monde des idées, le débat.

En ce qui concerne la société numérique, le rôle de la médiathèque est moins de posséder et prêter le support que de donner accès. Il y a un travail de repérage des sites légitimes, encyclopédies de médecine, juridiques, mais aussi blogs de chercheurs…Orienter doit être une composante importante dans la structuration organisationnelle des médiathèques. Lutter contre la fracture numérique, c’est aussi mettre à disposition les nouveaux outils, former à l’utilisation des nouveaux outils (ordinateurs, tablettes), donner accès au Wifi. C’est aussi donner des services à la maison, permettre à la bibliothèque d’être « à la maison » 24 heures sur 24, en offrant des services de réservation, des téléchargements, une sitothèque, des e-books, des coups de cœur… Concernant la disparition des espaces publics, il y a la problématique moins d’inscrits / plus de séjournants, moins de rayonnages / plus de sofas, espaces de convivialité / espace de travail. Il faut des rendez-vous réguliers plutôt qu’au coup par coup, des rituels sociaux. Les bibliothèques doivent être des lieux de vie, de convivialité, d’échanges, en se connectant aux rythmes sociaux. Pour capitaliser un public, il faut se connecter au rythme social, par exemple par rapport au bac, aux programmes scolaires. En conclusion, dans cette entreprise, une de nos principales difficultés réside dans le fait que nous n’avons pas trouvé les mots pour exprimer nos nouveaux objectifs. Le terme « politique de lecture publique » est désormais inadapté. Il n’évoque plus qu’une vision restrictive de nos missions. Il nous dessert particulièrement car il renvoie exclusivement au livre en excluant la musique, le cinéma, la formation continue. Il nous dessert car il nous fait apparaître comme accrochés à un support alors que peu importe les tuyaux, télévision, baladeur, ordinateur, liseuses, smartphones, notre métier est de rendre attractif les contenus. Il y a donc une véritable urgence à trouver les mots pour nous dire. Si nous ne trouvons pas, cela signifie que nous ne sommes pas clairs sur notre rôle, nos objectifs, nous ne pourrons nous réformer et faire avancer les choses que lorsque nous saurons les exprimer. Les anglais utilisent le terme idea store. Il faudrait trouver une terminologie pour la nouvelle politique publique que nous essayons de développer. Est-ce que c’est une politique d’émancipation culturelle, une politique de circulation des savoirs et des œuvres ? Est-ce que les bibliothèques deviennent des réservoirs de connaissances, des Intellectual Push Center, des « Pôles noétiques d’intelligence », théorie de la pensée, de l’intelligence en philosophie ? Ce qui est sûr, c’est que nous devons être en mesure d’exprimer les notions de plaisir, de forum citoyen, d’auto formation. Ce qui est sûr, c’est que la médiathèque est le lieu qui permet à chaque citoyen de questionner sa culture héritée, le seul lieu qui permette la liberté culturelle, l’émancipation culturelle, de façon à questionner sa culture héritée socioprofessionnelle, générationnelle, religieuse, ethnique afin de construire sa culture en fonction de son humanité propre. Cela nécessite aussi un changement culturel de la part des acteurs du métier, de chaque bibliothécaire. Il faut notamment apprendre à créer du désir plus qu’à collectionner des documents, à avoir une intention d’émancipation culturelle plutôt que la traditionnelle neutralité, chaque médiathécaire devrait développer sa propre subjectivité, pour permettre de multiplier les portes d’entrée et ne pas modaliser la façon dont on valorise les collections et l’accès au monde des idées et aux œuvres. Il faut surtout apprendre à pécher plutôt que donner du poisson, tout ce qui est autoformation est une dimension fondamentale. Comme disait Pierre Dac, « il vaut mieux penser les changements que changer les pansements », nous avons une obligation de comprendre la valeur que l’on a, de problématiser les enjeux de société pour les transmettre à nos élus et de se réformer nous-mêmes pour se projeter sur un service prioritairement en fonction des besoins des citoyens et de leurs attentes.

Vers une politique culturelle de l’émancipation ? par Christian Ruby, docteur en philosophie, enseignant.

Vers une politique culturelle de l’émancipation ? Christian Ruby, docteur en philosophie, enseignant.

 

Introduction par Vincent Lecomte, BDP de la Vendée

Monsieur Ruby, vous êtes docteur en philosophie, enseignant, co-directeur de la revue Raison présente, vous avez collaboré au magazine Marianne il y a déjà quelques années, vous êtes également un collaborateur régulier de l’Observatoire des politiques culturelles, commissaire d’exposition, la liste est très longue, tout cela pour insister sur votre intérêt très fort pour les problématiques culturelles. Vous avez publié une trentaine d’ouvrages dont certains sont ici sur cette table. Vous avez bien voulu répondre à notre invitation pour un sujet sur les mutations de la sphère culturelle et ses répercussions sur la médiation. Je vous laisse la parole.

Christian Ruby

Je remercie les organisateurs de m’avoir invité à parler d’un point de vue philosophique de la question posée et je vais essayer de parler sans trop de technicité. D’autre part, sur certains points je ne ferai peut-être que des allusions mais cela permettra tout de même à chacun de se situer par rapport à un certain nombre de problèmes. Je ne viens d’ailleurs pas vous parler des bibliothèques, même si je suis un gros utilisateur des bibliothèques publiques. Ce serait tout à fait indécent de ma part. Je ne suis pas venu non plus parler de questions qui sont d’ailleurs très importantes, de questions techniques, économiques, politiques au sens partidaire du terme, concernant ces mêmes bibliothèques. Vous allez en débattre pendant trois jours et je ne suis pas directement compétent sur ces questions. Mes titres à intervenir ici sont, pour les résumer brièvement, outre ce que Vincent vient de dire, peut-être simplement une trajectoire. Je viens de la philosophie politique, j’ai débouché sur les questions esthétiques, sur les questions du rapport entre l’esthétique et le politique, sur la question de la place des œuvres d’art dans les politiques publiques et globalement je termine en ce moment par des réflexions sur le statut de la culture aujourd’hui.

Parlons donc de la culture. J’indique d’emblée une précision technique. A propos de la notion de culture, j’ai un collègue qui a répertorié les définitions de la culture existant actuellement, il en a trouvé, je crois, 197. En réalité, ce décompte n’a aucun sens. Ces « définitions » se tassent les unes sur les autres. Ce n’est d’ailleurs pas parce que vous tombez sur une phrase qui contient le mot « culture » que vous obtenez nécessairement une définition de la culture. Et si vous examinez ces phrases, elles se télescopent en quatre grandes catégories.

Premièrement, une définition de la culture au sens de la philosophie des Lumières, à savoir la culture conçue comme élévation de l’âme. La deuxième définition est postérieure au XVIII°, elle renvoie aux philosophies de l’histoire, globalement parlant, et elle définit la culture comme un processus de formation qui peut concerner aussi bien les individus que les groupes, ou les peuples, puisqu’il y a une histoire culturelle des peuples. La troisième définition de la culture, pour réduire un peu le débat, c’est la définition ethnologique, sociologique, anthropologique qui renvoie la culture à un ordre symbolique dont la propriété est qu’il ne peut rassembler qu’à raison d’exclure. La quatrième définition de la culture, celle que je voudrais présenter tout à l’heure, qui me paraît être un des enjeux fondamentaux de notre époque, en même temps qu’un projet, une antenne philosophique que je pousse en avant, c’est la définition de la culture comme « culture de soi ». Ce qui implique un certain nombre de précisions et de développements que je proposerai tout à l’heure.

Je vais dérouler mon intervention ainsi. Après une introduction destinée à situer un certain nombre de choses concernant notre époque, je voudrais procéder à une brève mise en scène de la mutation de la sphère culturelle aujourd’hui. Je voudrais, dans un deuxième temps, rappeler un certain nombre de choses concernant les politiques culturelles, ce sera une sorte de bref rappel un peu historique, profil nécessaire pour poser les questions suivantes. En troisième point, essayer de donner une place à cette question de la culture de soi comme un des modes possibles de l’émancipation aujourd’hui. Je conclurai sur la question des rapports entre le lisible, le visible, l’audible et le dicible aujourd’hui.

Quelques mots d’introduction si vous le voulez bien. Je voudrais rappeler que dans La ruée vers l’or, film que vous connaissez certainement, Charlot, perdu dans le blizzard, tire de sa poche un bout de papier où sont indiqués les quatre points cardinaux. Il manipule fiévreusement le papier, il ne sait pas où il se trouve, donc il ne sait pas dans quel sens le mettre, il s’en sert avec l’assurance du désespoir comme d’un plan qui lui servirait à s’orienter. Cette image permet peut-être d’aborder la situation concrète contemporaine. La désorientation, me semble-t-il, y est assez massive. Elle entraîne quelques phénomènes collatéraux, dont les uns consistent à pousser un certain nombre de personnes vers la nostalgie, les autres du côté de l’aventure, les troisièmes dans une autre direction. En fin de compte, on est exactement dans la situation du film. Si la question est « Comment s’orienter dans un environnement dont tout repère fixe a disparu ? », c’est peut-être aussi que la question des repères fait question et pas du tout la position que l’on peut prendre par rapport à eux. Bien sûr Charlot doit faire front en pleine tempête. Finalement plus il cherche des repères, moins il en trouve et, plus il cherche à faire au moins quelque chose, même sans repère, plus il arrive à sortir de sa situation. Autrement dit, je suis en train d’opposer la question des repères à laquelle tant de personnes font référence aujourd’hui, comme si tout d’un coup cette question était essentielle alors que je la considère comme parfaitement vaine, et j’oppose à la question des repères la question des amers. Pour les marins, je rappelle qu’un amer, ce n’est pas un point unique et fixe servant de repère et là vous pouvez jouer sur l’orthographe du mot, c’est à dire que vous pouvez écrire repère ou repaire, et il me semble qu’aujourd’hui la plupart des personnes prennent les repères pour des repaires. A ces repères, on peut donc opposer des amers, c’est à dire des points de visée à choisir, chacun devant apprendre à construire une trajectoire, en sachant que ces points ne cessent pas de changer. C’est à partir de cette image de l’amer qu’on peut retracer quelque chose qui pourrait s’appeler une analyse de la culture contemporaine.

A partir de là, ce qui me désole, de nos jours, c’est l’existence d’un ton assez désespéré concernant la culture et les politiques culturelles, à juste titre sans doute quand il s’agit des problèmes économiques et de la crise financière, mais plus difficile à comprendre quand il s’agit d’une réflexion philosophique sur la culture ou d’une ouverture sur l’avenir. Ce ton désespéré est développé dans un certain nombre de livres. Heureusement, il existe néanmoins un certain nombre de réflexions plus optimistes ou du moins qui permettent de construire des ouvertures vers quelque chose qui serait peut-être une nouvelle réflexion sur la culture. En l’occurrence, sans faire de la publicité pour ces ouvrages que vous connaissez sans doute, il convient de citer le livre de Jean Marie Hordé Le démocratiseur(1), sous-titré De quelles médiocrités la démocratisation culturelle est-elle aujourd’hui l’aveu ? ; le dernier livre de Serge Saada, Et si on partageait la culture, essai sur la médiation culturelle et le potentiel du spectateur, sorti aux Editions l’attribut (2) , et le livre d’André Schiffrin, L’argent et les mots, paru chez La Fabrique (3) . Ces livres me paraissent proposer des ouvertures sur lesquelles je voudrais m’appuyer. En tout cas, ils ne tiennent pas un discours désespéré et désespérant sur la question de la culture. Et puisque mon collègue y a fait allusion, j’ai présidé moi-même à la constitution de trois numéros de revue sur ces questions de culture. Ce n’est pas « ma » production, c’est une production collective, il y dix auteurs à chaque fois. Ce sont les numéros de la revue Raison présente, Sur les mutations de la sphère culturelle, Pour une éthique de la médiation culturelle et le dernier qui est sorti hier, qui porte sur les Rapports art et sciences. Ce qui m’intéresse, c’est que ces livres et revues sont les témoins d’une mutation, qu’ils tentent de déceler des projets, des perspectives, qui, bien sûr sans négliger les traits majeurs du monde dans lequel nous nous trouvons, essaient de tracer des pistes vers un avenir plus serein.

Bien sûr, ces livres partent de faits. Ces faits vous les connaissez. Mais, ce qui m’intéresse, c’est de traiter ces faits comme les représentants de remises en cause sur lesquelles il faut réfléchir. Des faits, en voici quelques-uns en vrac. C’est juste pour les profiler car ce sont des faits sur lesquels vous vous arrêterez durant ces trois jours : le problème de l’individu de nos jours, et la nécessité d’apprendre à distinguer l’individualité et l’individualisme, car vous savez que la plupart des ouvrages qui tournent autour de l’individu ne cessent de parler de l’individualisme se développant aujourd’hui, ce dont je ne suis absolument pas persuadé, et ce dont les sociologues ne sont pas plus persuadés que moi ; le problème de la consommation culturelle, c’est le plus connu ; le problème des identités et des identifications aujourd’hui ; la question du genre et de la perte des repères ; la question des digital natives, c’est-à-dire des enfants qui sont nés dans l’ordinateur, comme d’une certaine façon nous sommes nés dans la télévision ; la question des jeux vidéo (4), et le devenir marchandise de l’expérience (voyez le livre de Mathieu Triclot sorti chez La Découverte sur la question des jeux vidéo et de la manière dont ils transforment l’expérience en marchandise) ; la question de l’avènement du post humain, pas seulement le cyborg mais aussi la redéfinition complète de l’humain en terme, désormais, de faisceau d’informations, de codage, d’interactivité, toutes choses à discuter. Je termine avec quelques autres faits bien connus : les nouvelles revendications des droits sans référence éthique, un espace public devenu un simple espace de cohabitation, et pour terminer, l’effet des post-colonial studies avec la différence bien sûr, mais c’est peut-être hors sujet, entre post-colonial, postcolonial et post/colonial, trois expressions qui posent trois problèmes différents. Ce qui m’intéresse, sachant que la liste des faits est très longue, c’est de les traiter comme les représentants de mises en cause auxquelles nous devons réfléchir. Face à eux, l’heure est sans doute venue d’un nouvel état des lieux non seulement pour les bibliothèques mais aussi pour toutes les institutions qui instaurent, légitiment, promeuvent des médiations culturelles dans notre société.

Ceci profilé, passons dès lors à la première partie : les mutations de la sphère culturelle.

Ces institutions, et les bibliothèques aussi, sont assurément un enjeu politique, au sens philosophique du terme, pas du tout au sens partidaire du terme, un enjeu dans la redéfinition du commun aujourd’hui. La discussion autour de ces enjeux n’est pas seulement technique, comme on le croit souvent, sur le mode : faut-il acheter plus d’ordinateurs ou pas d’ordinateurs, etc. ? Ce sont des enjeux qui nous lient au problème fondamental de l’époque, à la question du dicible, dans notre société. Pas la question du visible ni du lisible ni de l’audible, mais la question du dicible, qui pour aller vite et lui donner du sens, consiste à rappeler le poids de la manière dont chacun ressaisit l’ensemble des instruments mis à sa disposition. La question n’est donc pas seulement celle de la mise à disposition des instruments. La question fondamentale est de savoir comment on les reprend, comment on les ressaisit, comment on se les approprie. D’où ma perspective de la « culture de soi ». Où l’on voit bien que la question ne concerne pas seulement les personnes engagées dans ces institutions, c’est-à-dire vous-mêmes. Elle s’étend à l’espace public, à la façon dont nous voulons tous, les citoyennes et les citoyens, y compris nous-mêmes, réfléchir au contexte actuel ainsi qu’à la définition de ce que nous appelons le commun, qu’on peut traduire en service public ou non, et qui nous renvoie à l’ouverture sur le dicible.

Ce sont sans doute les évolutions technologiques, je suis très précis dans mes mots, qui ont contribué à sensibiliser à ces enjeux, mais elles ne sont pas le déterminant des enjeux. Elles n’en sont pas la raison. Évidemment les institutions seront obligées d’intégrer les principes de l’interactivité non linéaire à l’intérieur de leurs développements, mais on ne saurait restreindre l’analyse à cela, ou du moins se tromper d’analyse. Je rappelle ce que dit Schiffrin à propos du livre et de l’édition. L’édition est plus menacée par la financiarisation de la planète que par la troisième révolution des manières de lire qui fait succéder l’écran plat de l’ordinateur au codex et au volumen. Enfin il déplace le problème et montre qu’on n’a pas besoin de s’attaquer aux machines, qui sont évidemment essentielles.

La montée en puissance des mutations de la sphère culturelle est non moins primordiale dans l’affaire et c’est là-dessus que je voudrais insister maintenant. Les institutions, il faut le rappeler, sont toujours en crise. Il ne faut pas croire que nous entrons dans une crise. La propriété des institutions, c’est d’être toujours en crise. Pour ne pas perdre trop de temps, je renvoie au livre de Pierre Macherey paru chez La Fabrique (5) . Il porte sur une toute autre question, sur la question de la parole universitaire. Je vous en lis quelques lignes, mais je les transforme, je joue un jeu par rapport à ce livre. Macherey parle de l’université. J’ai remplacé, dans le texte que je vous lis, « université » par « bibliothèques ». Voici : « C’est depuis que bibliothèques il y a, c’est-à-dire plus de cinq siècles, qu’elles (c’est-à-dire les difficultés) se sont manifestées avec des périodes d’accalmie, voire d’assouplissement, scandées par des moments de grande inquiétude et agitation qui révèlent que la chose bibliothèque n’a cessé d’être un objet de souci, et a été empêchée de subsister tranquillement dans son coin, arc-boutée dans ses franchises, à l’abri du regard de la collectivité avec laquelle elle doit tant bien que mal entretenir des relations d’échange, qui, dans certaines circonstances, peuvent revêtir une allure tumultueuse et mettre en péril les dispositifs ordinaires dont dépend son fonctionnement normal ou réputé tel. Le fait que la bibliothèque soit en crise n’a rien de surprenant et même pourrait bien représenter son état normal, que cela se manifeste ou non à travers des effets visibles. La question serait donc de savoir quelle sorte singulière de crise elle traverse actuellement. D’autre part, se trouver dans un état critique est sans doute fort dérangeant, mais peut aussi fournir l’occasion d’échapper au ronron, au train-train dont la corporation des bibliothécaires ». La perspective est claire. Nous n’avons que trop tendance à dissimuler les vrais problèmes derrière l’écran de la notion de crise, ceux qui n’ont jamais été pris en compte, sinon sous la forme de leur dénégation, avec toutes les conséquences fâcheuses que cela ne peut manquer d’entraîner. Les bibliothèques vont sans doute mal, alors il faut en profiter pour essayer de faire remonter au jour certaines nécessités oubliées ou passées sous silence, que leur refoulement a rendu d’autant plus agissantes, même si leur action s’est poursuivie dans le secret, protégée par une ignorance qui en a renforcé la nocivité. Il n’y a rien d’agressif dans le propos, mais cela nous permet de déplacer un peu la réflexion et de lui donner plus de densité.

Deuxième partie, les enjeux au niveau des politiques culturelles.

Première difficulté, quand on parle de politique culturelle et de culture, on parle de la définition de la culture dans les mots de la politique du ministère de la culture, ce qui n’est évidemment pas le sens que je prête au mot culture. Il y a une deuxième difficulté : une politique culturelle n’est pas nécessairement une politique de la culture. Deuxième difficulté qu’il faudrait expliciter. Si je suis parti des nostalgies telles qu’on peut les entendre se répandre un peu partout aujourd’hui, il n’en reste pas moins vrai que si l’on examine les choses un peu froidement, l’histoire des politiques culturelles ne prête à aucune nostalgie.

La première grande phase des politiques culturelles, je l’appelle une phase de politique culturelle platonicienne ou kantienne. Platon pour la politique, Kant pour le référent esthétique. Grosso modo, il s’agit de la période Malraux et de l’idée de ces politiques culturelles qui sont assujetties à la démocratisation de la culture. C’est l’époque de l’imposition de l’Un, de l’unité, de l’un maintenu, d’une identification entre l’unité, l’homogénéité et l’unanimité, sous couvert d’un sens commun. Cette politique de démocratisation culturelle, on peut estimer qu’elle a échoué. Mais, ce débat est sans intérêt, d’abord parce que pour en montrer l’échec il faudrait d’abord définir les critères à partir desquels on peut poser le problème de l’échec. Or scientifiquement cela n’a pas beaucoup de sens. Il n’en reste pas moins vrai que je pense qu’elle est périmée pour une autre raison. Si vous revenez au débat entre Malraux et Bourdieu, on voit que l’optique est périmée parce qu’elle est liée aux Lumières et parce qu’elle est liée à des générations qui ne sont plus les nôtres aujourd’hui. On ne travaille plus avec des générations qui accèdent difficilement au bac, mais avec des générations qui ont derrière elles deux, voire trois générations de baccalauréats, ce qui veut dire que ce ne sont plus du tout les mêmes personnes avec lesquelles on travaille. En somme, l’objectif de la démocratisation culturelle tombe de lui-même.

La deuxième grande phase, c’est celle de la politique Lang qui me paraît une politique de réforme de l’Un. Cette fois, l’Un n’est pas pensé comme unité, homogénéité. Il est pensé comme juxtaposition, juxtaposition du divers, juxtaposition de la multiplicité. Je l’appellerais plutôt une politique de type aristotélicien et, du point de vue esthétique, une politique liée aux propos de John Dewey. La perspective de cette politique, c’est de construire le modèle d’une culture sous forme d’une justice distributive, avec répartition des parts qui conviennent à chacun et tendance à l’équilibre du juste milieu, ce qui donne un espace public de pure et simple juxtaposition.

Je glisse à ma troisième partie.

Dans cette optique, je pense nécessaire de rappeler que cela ne sert rien de stagner dans la nostalgie : « Mon dieu !, on a perdu le sens de la démocratisation culturelle ! », etc. On est dans un autre cadre. Cela ne condamne pas les politiques de la démocratisation culturelle, cela les remet juste à leur place. Je pense aussi qu’on a dépassé la période juste antérieure, celle de la juxtaposition des différences dans la démocratie culturelle. On peut aujourd’hui, je voudrais défendre cette idée, essayer d’établir, de projeter, de construire, une nouvelle définition des politiques culturelles en termes de « culture de soi ». Je précise, pour qu’il n’y ait pas d’ambiguïté que le « soi » en philosophie, cela n’a rien à voir avec le « moi », ce n’est donc pas une égologie que je suis en train de défendre, cela n’aurait d’ailleurs aucun sens. Le soi est toujours rapport à l’autre, que ce rapport à l’autre s’opère par rapport au livre ou une autre médiation. Il s’agit fondamentalement de la question de l’autre et pas de celle du « moi », je ne voudrais pas qu’il y ait de confusion là-dessus. Prendre ce parti de la « culture de soi » aboutirait à une politique de la culture fondée sur les notions de trajectoire et d’exercice. Il s’agirait de faire valoir une politique de la culture qui se consacrerait à multiplier les ressources de formation et de débats contradictoires dans l’espace public, qui permettrait à chacun de saisir l’art et la culture non comme des objets sacrés ou valorisés, mais comme des propositions d’exercice de soi, d’exercice effectif en rapport avec les autres, une ouverture sur une trajectoire, et la possibilité de réaliser des archipels à partir de la composition de nos puissances d’agir individuelles. Cette option consisterait, en s’inspirant peut-être des pratiques de l’art contemporain, mais c’est moins essentiel, à concevoir la culture à nouveaux frais, c’est-à-dire à partir d’une nouvelle définition, de la concevoir comme émancipation non plus au sens des Lumières, non pas au sens du 19ème siècle, non pas au sens sartrien du terme, mais en un sens renouvelé aujourd’hui. Une émancipation sous la forme de l’apprentissage d’une déprise constante de soi, justement construite à partir de ce rapport à l’autre. La culture serait alors comprise comme une forme de « désidentification », un apprentissage du refus des assignations, une formation au dissensus grâce à laquelle chacun apprendrait qu’il y a toujours plusieurs formulations possibles d’un problème et que la vraie question est de mettre en débat l’ensemble des formulations des problèmes pour essayer de construire quelque chose d’autre qui serait en écart par rapport au commun antérieur, celui de l’unanime et de l’indiscutable. Bref, une formation à la pluralité sur le mode de la discussion et du débat public autour d’un commun sans cesse à retisser. A partir de là, je pourrais définir cinq exercices de soi, non au sens scolaire du terme mais au sens philosophique du terme, c’est-à-dire au sens des manières de se rapporter à l’autre à partir de l’appropriation des moyens dont on dispose. Un exercice qui porterait sur le déplacement de la question de la culture vers la question d’un « se cultiver ». C’est le réfléchi qui m’intéresse. Le deuxième : un exercice qui contribuerait à permettre aux femmes et aux hommes de se reconnaître comme êtres de culture, en faisant jouer entre eux-mêmes et eux-mêmes, entre leur arbitraire et la culture, un rapport qui les modifie constamment. Le troisième exercice rappellerait qu’il faut cesser d’identifier la culture à des objets, à des objets hérités, à des objets qui seraient bridés par un testament, et que les objets culturels ont fait l’objet d’un long travail d’élaboration, et enfin que ce travail d’élaboration, c’est lui qui nous intéresse et non l’objet lui-même. Le quatrième exercice donnerait lieu à la saisie de soi-même comme trajectoire et non comme un être. On n’est pas lecteur pas plus qu’on ne nait lecteur. On devient lecteur, c’est un problème de trajectoire. Il faut travailler sur les trajectoires, sinon on ne peut rien faire. Si vous opposez un être à un être, vous obtiendrez tout au plus un refus d’aller dans les bibliothèques. Le cinquième exercice renverrait à l’obligation pour chacun d’entre nous de retravailler une définition de la culture qui serait une définition dynamique, et qui au lieu de penser la culture comme un être, comme une chose, nous obligerait, à penser la culture comme écart par rapport au commun et construction d’un nouveau commun.

Je conclus. Au-delà de cette proposition philosophique, qui n’a rien à voir avec la CPC (culture pour chacun) de notre ministre de la culture, si l’on devait travailler à des directions concrètes, je pense qu’on pourrait s’orienter ainsi. Nous avons aujourd’hui des institutions dont certaines sont vouées au lisible, les bibliothèques, d’autres sont vouées au visible, les musées, d’autres sont vouées à l’audible, les salles de concert. Mais, toutes oublient que la vraie dimension des trajectoires possibles de l’humain, c’est le passage au dicible. Cela me paraît d’autant moins impossible pour chacune des institutions de faire un pas vers l’autre et de travailler avec les autres institutions que chacune des institutions cultive déjà en elle-même l’ensemble des éléments du lisible, du visible, de l’audible. Il n’y a pas de bibliothèques sans images, c’est à dire du visible, chacune des institutions pourrait très bien s’auto-transformer dans un rapport aux autres institutions pour déboucher sur un projet global qui redéfinirait le commun culturel d’aujourd’hui, celui du passage au dicible et de la construction à la fois du dicible et du scriptible chez chacun de nous.

Je vous remercie de m’avoir écouté.

Question de la salle

Comment vous situez votre culture de soi par rapport à la culture des individus de Bernard Lahire, par rapport à une analyse sociologique descriptive, comment vous situez votre approche philosophique ?

Christian Ruby

Comme j’ai relié Malraux et Bourdieu dans la première phase des politiques culturelles, je relierais volontiers Lang et Lahire. Lahire a lui-même une filiation avec Bourdieu, c’est un élève qui retravaille le travail de Bourdieu pour essayer de le réorienter. Pour moi il faut aller plus loin. Les sociologues m’apportent des données qui me permettent de comprendre la société dans laquelle je vis ou en tout cas d’appréhender un certain nombre de choses. Il reste que mon travail commence là où la sociologie s’arrête.

Question de la salle

Vous avez présenté l’espace public comme étant devenu un simple espace de cohabitation. Pourriez-vous en dire un peu plus ?

Christian Ruby

Je précise que l’espace public ce ne sont pas les lieux publics, l’espace public, c’est l’ensemble des relations que plusieurs personnes entretiennent et dans lesquelles elles font état de leur raison de penser ou de dire ceci ou cela. Si l’on se réfère à cette définition, pour l’instant le résultat des différentes politiques et aussi des politiques culturelles, c’est que l’espace public est seulement un espace de juxtaposition des différences. Chacun peut s’exprimer pourvu que l’on reste chacun à côté de l’autre. A partir de là, mon problème est double. Ce constat entraine beaucoup de personnes à rêver nostalgiquement d’un ancien espace public qui aurait peut-être eu lieu et qui pourrait servir de profil pour tenter d’expliquer qu’il faudrait revenir à une unité perdue. Je pense que c’est faux, la phrase « c’était mieux avant ! » n’a aucun intérêt. Peut-être même qu’aujourd’hui on peut se dispenser totalement de l’idée de paradis. C’est mon premier souci : ne pas tomber dans la nostalgie. Le deuxième, c’est de ne pas fuir le débat. Le troisième point, c’est d’essayer de tracer des pistes, dans ce résultat, et de passer au-delà d’un espace public de juxtaposition. Or, je pense que nous pouvons retisser toute la question du commun à partir d’une « culture de soi ».

Question de la salle

Est-ce que cela a un rapport avec Michel Foucault ?

Christian Ruby

Pourquoi pas, je n’ai rien contre mais cela ne va pas me suffire. Michel Foucault a posé le problème d’une éthique de soi, notamment à partir de sa relecture des grecs rapportée à notre monde. Mon propos a des proximités avec lui, mais il faudrait aller plus loin et articuler philosophiquement Michel Foucault, Jacques Rancière, et un certain nombre de personnages qui ont eu une réflexion philosophique sur ce point. Une articulation de traits un peu incompatibles mais éclairants. C’est important de savoir articuler des choses incompatibles d’autant qu’il ne faut pas craindre le conflit.

Question de la salle

Sur les repaires et les repères, je sais que les historiens n’ont jamais empêché, en analysant les choses, que les guerres se reproduisent et, en effet on peut interroger l’histoire mais ceci étant on existe de par l’éducation qu’on a reçue, par rapport à des faits liés à l’histoire et au patrimoine. Le fait qu’il faille les dépasser, certes, et ne pas se ficher sur l’histoire mais cette remise en cause fondamentale m’interroge.

Christian Ruby

Je n’ai jamais conçu mon rôle de philosophe comme un rôle de transmetteur, je ne supporte pas l’idée de transmission. Dans la plupart des cas on identifie la transmission à une sorte de mécanique causale, en fonction de laquelle le passé aurait été d’une façon ou d’une autre la cause de notre présent. Je pense, premièrement, que cette analyse absolument mécanique de la notion de transmission n’a aucun sens. Et les historiens ne l’utilisent pas. Deuxièmement, je pense que le recours à la transmission, c’est le masque de la réalité des problèmes que nous avons à traiter. Troisièmement, très concrètement, dans mon métier de professeur, je n’ai rien strictement rien à transmettre. Ma perspective, c’est de former des esprits et former des esprits, ce n’est pas transmettre. Si transmettre c’est transmettre à l’identique ce qui a été fait pour que les nouvelles générations fassent la même chose, merci, ce n’est même pas pensable ! Vous ne pouvez d’une certaine façon réfléchir à une transmission définie tout autrement que si chacun se présente comme créateur. C’est à partir de la création du nouveau qu’on peut réfléchir à une transmission quelconque. Je rappelle qu’il y a plusieurs conceptions différentes de la transmission. La transmission au sens biblique du terme, c’est le terme que presque tout le monde utilise, la transmission au sens mécanique. Quand vous avez combiné la Bible et la mécanique, vous obtenez les discours qu’on entend partout. Je rappelle d’ailleurs que même au sens biblique ce n’est pas aussi évident. Dans la Bible, allez chercher le fameux épisode de Suzanne et les vieillards, tellement mis en peinture. Suzanne et les vieillards, c’est Suzanne au milieu qui prend son bain, et d’un côté les vieux rabbins, de l’autre les nouveaux rabbins. Et les uns dénoncent les autres. Voilà, il faut rompre ! Les modernes nous ont appris que transmettre, c’est rompre. Mais aujourd’hui, on ne veut plus penser aux modernes. Je lisais hier un très bel article sur Manet, Manet rompt et c’est parce qu’il rompt qu’il transmet. Il transmet la rupture, il transmet « surtout ne faites pas comme... ! », et je pense que c’est la seule façon de penser intelligemment la question de la transmission.

Corinne Sonnier

J’aimerais revenir sur le thème du dicible, qui me semble être un thème central. Vous avez dit que vous étiez un usager de nos équipements de lecture publique. Quelles sont les pistes que vous pourriez tracer en matière d’exploitation de cette notion du dicible dans les bibliothèques publiques ?

Christian Ruby

Est-ce que je peux dire, sans scandale, que je n’ai pas envie de tracer des pistes à votre place, je ne me sens ni la capacité ni le droit de me substituer à ceux qui agissent dans les bibliothèques. Il faut faire et c’est parce qu’on fait qu’on peut en tirer des conclusions. L’idée que le philosophe pourrait apparaitre comme celui qui dit ce qu’il faut faire est heureusement du point de vue philosophique un moment périmé. En revanche, on pourrait retravailler les cinq pistes que j’ai évoquées, le passage de la culture à un se cultiver, le passage des objets de référence à des trajectoires, etc., ce sont des pistes qui me paraissent éminemment concrètes. Mais franchement au niveau bibliothèques, je renonce à parler car ce serait me substituer à vous et je trouve que ce serait extrêmement désagréable vis-à-vis de vous.

Christelle Blouet, Coordinatrice du réseau Cultures 21

Vous ne l’avez pas évoqué et pourtant j’ai l’impression que votre propos croise de manière assez fondamentale le positionnement du groupe de Fribourg sur les droits culturels en termes de trajectoire et de construction dynamique d’une idée de la culture. Est-ce que vous pouvez réagir à cette résonnance ?

Christian Ruby

Si j’avais eu les temps de développer, je serais passé par tout cela, mais aussi parfois avec des éléments critiques. Il y a des proximités c’est bien évident, le milieu philosophique est en ce moment très agité par toutes ces questions et pour des raisons évidentes de problématique de la culture aujourd’hui. Tant mieux s’il y a mille initiatives qui se constituent, dont celles dont vous parlez, qui est très importante mais je pense que vous aurez l’occasion de resituer les choses auprès de vos collègues, tout cela doit être fondamentalement étudié aujourd’hui.

L’innovation, par Arnaud Groff, consultant en management et innovation

Modération Cécile Le Tourneau, directrice de la Bibliothèque départementale du Val-d’Oise
 

Cécile Le Tourneau :

Nous avons la chance d’avoir à nos côtés Arnaud Groff, docteur ingénieur, diplômé de l’Ecole nationale supérieure des arts et métiers, directeur du cabinet Innovatech 3V, expert en innovation et en management stratégique, membre du groupe Afnor sur les travaux européens de normalisation en innovation, auteur de nombreux ouvrages dont le dernier chez Dunod s’intitule « La boîte à outil de la créativité ». L’innovation est une notion omniprésente, on parle d’innovation sur des produits, sur des services, sur des organisations, Monsieur le Président du Conseil général a mentionné une Mission innovation au sein de notre propre institution, il existe même un Prix de l’innovation réservé aux bibliothèques dans le cadre du Prix Livre Hebdo décerné par la revue éponyme. L’innovation semble concerner tout et tous et pas seulement se limiter au champ de la technologie. Est-elle devenue une approche nouvelle, une approche qui donne du sens, c’est ce que je vous propose de découvrir en écoutant et en questionnant notre premier intervenant, Arnaud Groff.

Arnaud Groff :

Merci de m’avoir invité, merci de votre attention. Je suis un technologue mais depuis une dizaine d’années je me suis aperçu que l’on n’innovait plus parce qu’on focalisait tout sur la technologie. L’innovation nous concerne tous, toutes les personnes qui entreprennent, dans la vie en général lorsque l’on entreprend, on innove souvent. Parmi vous certaines personnes innovent sans le savoir, le problème c’est que quand on ne le sait pas on ne le valorise pas. D’autres peuvent innover et ne le savent pas, parce que l’on a l’omniprésence d’une vision technocratique de l’innovation qui vise à faire croire que seuls les grands inventeurs, d’une fusée ou d’une centrale nucléaire, sont aptes à innover.

Si moi, Arnaud Groff, jeune chercheur à l’époque, j’avais proposé une autre vision, elle n’aurait pas été écoutée. Cela nous a amenés à chercher des références plus respectées que nous pour démontrer que l’innovation était naturelle jusque dans les années 70-80. On en parle beaucoup aujourd’hui parce qu’on a oublié qu’on en faisait naturellement. On en parle beaucoup parce qu’il y a crise du système de valeur qui mène à la crise financière. Quand il y a crise du système de valeur, intrinsèquement vous détruisez l’innovation. J’ai mis comme titre « L’innovation sous toute ses formes, moteur du changement », c’est l’aspect positif. J’aurais très bien pu dire « Pourquoi on n’innove plus en France ». L’idée aujourd’hui est de vous donner ce que j’ai trouvé, pour que vous vous appropriiez ces notions, en ayant conscience que l’innovation est à votre portée. Pour certains vous innovez déjà, et vous avez juste à le valoriser pour enclencher une dynamique collective. Je ne parlerai pas de Steve Job et de Google. Ce sont des imovateurs, imitation innovation, il y a un terme scientifique qui a été créé qui s’appelle imovation. Ils regardent ceux qui innovent, captent les éléments pour les mettre dans une logique plus globale, ce sont des imovateurs. Ce qui perturbe l’innovation en France, c’est de croire qu’en faisant un site internet en huit mois je serai riche, non, cela se fait dans le temps, en observant les choses, en appréhendant l’écoute client. La notion de service est très importante. Si vous lisez Henry Ford, tout est écrit, dans Le Progrès d’Henri Ford, la clef est de rendre service, que vous soyez un patron ou une salarié.

Petite citation qui commence à dater, dans le Monde diplomatique de juin ou juillet 2011, 100 prochaines années, l’équivalent de 20 000 ans d’évolution. Les chocs provoqués par différents changements technologiques et sociétaux sur les valeurs que l’on porte vont avoir un impact très fort, l’équivalent de 20 000 ans. Ce chiffre donne une dimension du choc qu’on doit appréhender, cela ne se fera que par un acte d’innovation, par la manière dont on pourra prendre ces changements, soit on les refuse soit on utilise la force de ces changements pour en tirer profit et créer de la valeur.

Je vais vous projeter une petite vidéo qui dure 4 minutes et je vais vous poser ensuite quelques questions. On peut se servir de ce projet pour essayer de décrypter comment une innovation qui n’a rien de culturel peut générer quelque chose qui peut dégager une certaine sensibilité musicale.

Je vous pose les deux premières questions Est-ce que cela vous a apporté quelque chose ? La réponse est oui pour les deux-tiers de la salle Qui trouve cela innovant ? Un quart des réponses oui. Déjà sur la problématique de l’innovation vous n’êtes pas d’accord. Qu’apprend-t-on sur cette vidéo ? L’innovation n’apporte pas forcément quelque chose de fonctionnel. L’innovation apporte quelque chose d’immatériel, on est trop focalisé sur l’aspect fonctionnel de l’innovation (j’apporte quelque chose de matériel, de quantifiable). La valeur d’estime de nos produits, de nos actions, de nos services est très importante. Par exemple dans la publicité Super U, on ne montre plus les produits, on est sur des valeurs sociétales qui font écho dans la société. On est passé de 40% des gens qui étaient sensibles à ces notions à plus de 70% en moins de quatre ans. En haut on ne le voit pas forcément. La direction de Carrefour n’a pas vu cela, sauf quand la statistique est passée. Intermarché et Super U, plus proches de l’utilisateur, ont des systèmes de remontées qui leur ont permis de sentir cela. Aujourd’hui le changement vient par le bas. Si l’on n’est pas capable de capter ces évolutions, les produits et les services qu’on va proposer peuvent être complètement obsolètes en peu de temps.

Partant du postulat que c’est innovant, où est l’innovation ? C’est une innovation dite organisationnelle. Plutôt que de faire venir les musiciens dans le studio d’enregistrement, on a déplacé le studio d’enregistrement aux musiciens. On a changé les modes d’organisation. Quelque chose de cartésien, d’ingénieur, génère quelque chose d’immatériel avec une sensibilité artistique. L’innovation n’a pas à être focalisée sur un produit high tech. Cette innovation organisationnelle n’est pas réservée à des produits de haute technologie. C’est ce qui a sauvé Lego, qui il y a 6 ou 7 ans a créé un site internet où les enfants se connectent et font eux-mêmes leur propre lego, lui donnent un nom. Chez Lego, un automate reçoit et assemble automatiquement la boîte de legos que les enfants ont choisi, impriment le mode d’emploi que l’enfant a dessiné, met le nom et renvoie. On sensibilise l’utilisateur avec une valeur d’estime, on crée du lien avec le marché. C’est un formidable service de recherche développement dématérialisé gratuit. En renouant avec le marché, via l’innovation dans l’organisation, Lego a complètement changé sa manière de voir. Lego a vu que dans le titre du jouet créé par les enfants, il y avait forcément une licence. Lego n’a pas renié son histoire, il l’a adaptée et ils ont acheté des licences. En achetant des licences, cela leur a permis de développer d’autres jeux sans licence. L’innovation organisationnelle est essentielle, dans toute organisation, y compris dans les services.

Troisième apport : l’innovation technologique et non technologique Si tout axer sur la technologie sauvait l’économie, cela se saurait mais il ne faut pas prendre la position inverse. L’innovation technologique et l’innovation non technologique ne sont pas opposées. Dans vos domaines ont eu lieu deux journées d’étude avec le Ministère de la recherche sur la lecture numérique et son impact sur la connaissance. Il y avait deux approches, les ayatollahs du contre, les ayatollahs du tout pour. Il faudrait une vision au milieu, comment on se sert de tout ça, comment on fait évoluer les choses, comment on maîtrise le changement. La technologie est là, c’est facile d’innover technologiquement, innover socialement est plus difficile. Technologiquement on fait plus ou moins, innover socialement, ce n’est pas la même chose dans ce département et dans le département d’à côté. Lorsque j’innove sur une bibliothèque, ce n’est pas forcément à dupliquer dans toutes les bibliothèques de France. La vie est faite de multiples expérimentations. On fait une expérimentation à un endroit, et lorsqu’on veut la transférer, ce ne sont que d’autres expérimentations, parce qu’il y aura des ajustements par rapport aux infrastructures, par rapport aux systèmes de valeur.

Quatrième apport Le projet du film n’a pu exister que parce qu’il est organisé, structuré. Ce sont deux inventeurs qui ont créé cela. Il pèse aujourd’hui 200 millions de dollars. C’est une innovation parce qu’il a rencontré son marché, parce qu’il est de qualité. Innover nécessite de s’organiser. Lorsqu’on innove, il faut s’organiser pour avoir quelque chose de qualité. Une innovation mal lancée peut être tuée dans l’œuf immédiatement.

Cinquième apport : la communication Le projet a formidablement marché dans le monde entier parce qu’il y a adéquation parfaite entre le mode de diffusion de l’innovation et les valeurs qu’elle porte. Il aurait été porté par une maison de disques, il n’aurait pas pris de la même manière. Tout est gratuit. La communication et le mode économique étant en parfaite adéquation avec les valeurs que porte le projet, il a pris. La fausse innovation, celle où j’appose un logo en disant « j’ai innové », ne fonctionne plus. La vraie innovation, celle qui est dans le sens du progrès et de l’amélioration, prend le dessus aujourd’hui. La gadgétisation a perturbé nos systèmes de valeur. Innover nécessite d’imaginer une stratégie de « valorisation » et de diffusion adéquate.

Enfin le dernier point, la force de ce projet, c’est la synergie. La France est en panne d’innovation parce qu’elle essaie d’uniformiser la diversité. Au niveau européen, l’Allemagne veut définir un seul modèle de la manière dont on innove en Europe. C’est totalement contradictoire avec les fondements de ce qu’est l’innovation. Dans vos structures, la diversité existe, par contre il faut accepter la serendipité, l’art de trouver autre chose que ce que l’on cherche. La serendipité et la diversité sont une force de création. Aujourd’hui, la seule richesse c’est l’homme. La déshumanisation de nos organisations amène à une baisse de créativité. Les grands groupes sont innovaticides, par principe, parce que les processus qualité mis en place sont mécanistes. Les organisations sont vivantes. Les grands groupes comme 3M, qui fabriquent à la fois des post-it, des stylos, des vidéoprojecteurs, ont compris cela, ils sont agiles.

Pour partager une vision commune de ce qu’est innover, il faut revenir aux racines. Innovare : je prends quelque chose de nouveau pour ma tribu et j’essaie de l’intégrer dans ma tribu, cette nouveauté doit être féconde. On définit ainsi les trois piliers de l’innovation. Innover, c’est trois choses :
- La créativité : amener quelque chose de nouveau mais cette nouveauté n’est pas universelle, elle est relative. Je prends quelque chose d’un secteur d’activité et je l’apporte dans le mien, c’est nouveau pour mon secteur d’activité. La nouveauté universelle est très rare à trouver.
- La valeur : la notion de fécondité est traduite par la notion de valeur. Le nouveau pilier de l’innovation, c’est la valeur.
- L’introduire, qu’elle soit appropriée. C’est important d’expliquer les choses, cela donne une dimension, la conduite du changement est d’autant plus facile que si on regarde les usages et qu’on analyse les besoins des utilisateurs, on aura moins besoin d’artifices pour provoquer le changement. Dans d’autres domaines, où le changement est plutôt d’ordre sociétal, et où l’on pense que c’est bénéfique pour une population mais qu’elle n’a pas à le percevoir tout de suite, il faut mettre en place des artifices pour conduire le changement. Il faut penser le lancement de l’innovation en même temps que sa conception.

Je vous propose une définition, celle que nous avons développée, reprise à l’INRIA, parce qu’elle ouvre plus de champs à d’autres potentielles innovations que purement un produit, purement une technologie : l’innovation est la capacité de répondre de manière créative (nouvelle dans le domaine) à un besoin identifié, en créant de la valeur et en s’assurant de son appropriation par ses destinataires.

Quand il y a trop de gadgets, vous ne savez plus ce qui est nécessaire et ce qui n’est pas nécessaire, ce qui est de l’ordre du gadget. La scission entre la vraie innovation et les autres, c’est quand on a mis une pin-up en 1936 pour vendre des tracteurs aux États-Unis. On a accolé la notion de désir à la notion de besoin. Le marketing a dit « je vais pouvoir faire croire que le désir est innovant ». Aujourd’hui la déprime du marché vient de là, le désir amène le désir qui amène un autre désir, à un moment donné il y a satiété, lassitude, quand vous ne comprenez plus ce qui est de l’ordre de l’intérêt collectif ou du progrès, il y a une sorte de déprime qui se met en place. La scission vient de là. Aujourd’hui créer de la valeur doit être le leitmotiv.

Je vais illustrer mes propos. Le meilleur moyen de conduire le changement, c’est de regarder, d’observer. On sait qu’aujourd’hui l’innovation vient du marché, même dans l’armement. Je vous donne deux exemples : le pick-up, la voiture américaine par excellence. Pendant seize ans, les concessionnaires General Motors ont regardé les farmers revenir avec les voitures découpées pour mettre leurs bottes de paille, jamais le fabricant s’est dit « ils ont un besoin », même aux Etats-Unis, le pick-up c’est l’utilisateur qui l’a créé. En France, beaucoup de secteurs sont sinistrés sur l’innovation parce qu’il y a trop de revendeurs. L’intermédiaire se coupe de l’utilisateur. Vous raisonnez en tant que professionnel dans votre métier et vous pensez à la place de l’utilisateur. En observant des comportements, il y a une multitude d’innovations possibles. Tout dépend de ce que vous voulez en faire, pourquoi vous voulez innover, pour rendre service, pour améliorer la productivité, pour augmenter le niveau de connaissance moyen sur le territoire. A partir de là, vous pourrez dérouler une batterie d’outils, de méthodes Dans tout secteur il y a des passionnés, ces passionnés peuvent être une source d’innovation pour tout type de structure. Arriver à identifier ces passionnés, à les faire participer sur comment améliorer les choses, c’est le meilleur moyen pour innover. Mais en tant que scientifique je dois vous alerter, ce n’est parce qu’un petit groupe dit que c’est intéressant qu’il faut généraliser. Il faut faire attention. En amont, il peut y avoir de grandes réflexions sur l’innovation, il faut avoir des jalons pour valider entre vous pour que ce ne soit pas un service rendu à quelques-uns que l’on imposerait à beaucoup d’autres. Aujourd’hui si on améliore l’acceptabilité d’un produit, c’est bien sur son utilité et sur son ergonomie

Le deuxième pilier, c’est la valeur. La norme est un des paramètres de l’innovation. Dans la norme, la valeur, c’est ce que cela apporte sur ce que cela coûte, c’est un ratio. Elle n’apporte pas que des fonctionnalités d’usage, elle peut apporter autre chose. De même, le coût n’est pas que de l’argent. 80% des échecs de l’innovation c’est l’humain, 20% la technologie. On peut innover sur trois types de valeur : valeur d’usage, c’est les fonctionnalités, la valeur d’estime, qui arrive aujourd’hui sur d’autres champs, l’économie de proximité, la valeur sociétale, l’impact environnemental, après il y a des croisements entre valeur d’usage et valeur d’estime, par exemple la brosse à dents qui clignote 3 minutes est typiquement quelque chose d’innovant, trois minutes c’est le côté pédagogique, la valeur d’estime, et la brosse à dent est de qualité, l’innovation doit être de qualité. Enfin il y a la valeur d’échange, c’est le coût.

La valeur d’usage, la valeur d’estime et la valeur d’échange rentrent en ligne de compte dans la manière dont on perçoit les choses. C’est l’idée de pouvoir jongler sur ces trois catégories de valeurs. Si vous passez au tout numérique, certaines catégories de population vont être gênées par le fait de ne plus avoir de carte de bibliothèque, même si c’est gratuit, pour eux c’est une valeur d’échange. Il faut le prendre en considération, sinon on aura des inventions, non des innovations. L’invention ne rencontre pas d’acceptation par son destinataire, c’est la différence entre les deux. Ce qui est intéressant dans l’innovation, c’est que plutôt que d’innover que dans la phase d’utilisation, on peut innover sur toutes les phases du cycle de vie, avant, pendant, après. On peut innover dans la manière dont on informe des nouveautés avant de venir à la bibliothèque, on peut innover dans la « fin de vie » d’un utilisateur, celui qui ne vient plus. Est-ce qu’on a le moyen de savoir pourquoi il ne vient plus, le moyen de le ramener ou de le faire passer à autre chose. L’innovation n’est pas seulement sur un produit, elle peut être sur toutes les phases du cycle de vie d’un produit ou d’un service.

Dernier point, l’innovation n’est pas que de l’innovation de rupture. Il y a quatre types d’innovation : de synthèse, incrémentale, architecturale, de rupture. On peut améliorer l’efficacité et les performances, on découvre une nouvelle fonctionnalité, c’est de l’innovation. Il faut se recentrer sur les petites innovations incrémentales, celles du quotidien qui amèneront à la rupture. On les a négligées pendant dix ans, tous les rapports montrent qu’il faut se recentrer sur les petites innovations incrémentales du quotidien qui amèneront à la rupture. Dans le cas de l’innovation architecturale, l’architecture du produit est la même, on fait le même service mais derrière on change la manière dont on traite les données. L’innovation de synthèse, c’est l’aspirateur et la cireuse, le téléphone et le fax. L’impact auprès des utilisateurs est fort, c’est ce qu’on appelle l’impact marketing. Dans ma structure, des utilisateurs associent des choses. On peut aussi s’associer à d’autres acteurs, qui d’habitude ne travaillent pas avec vous, par exemple la Sodexco vient de s’associer à Cegelec. C’est une association improbable, c’est ce qu’on appelle l’innovation de synthèse mais l’impact est fort et le retour sur investissement est direct et rapide. La rupture est restée longtemps une invention. Par exemple l’aspirateur sans sac à 600 euros ne rencontrait pas son marché. Mais l’argument de la suppression des acariens a permis de toucher une niche et de rencontrer un marché. La dynamique a pu se mettre en place, le produit a pris et s’est vendu.

Le dernier point c’est la créativité. C’est un processus mental qu’on ne maîtrise pas. Par contre des gens ont réfléchi, de Vinci par exemple. De Vinci dit qu’il ne faut pas avoir peur de l’échec. Aujourd’hui on est élevé dans une culture où l’on n’a pas droit à l’erreur, pas droit à l’échec. Si vous voulez faire juste du premier coup, le juste du premier coup bloque le processus mental. Mais il faut maîtriser les risques.

Dans le cerveau, en gros il y a une partie qui est plus « j’acquiers de la connaissance, des émotions », l’autre « je raisonne, j’en fais des synthèses, je fais des déductions, je décide quelque chose ». Être créatif, c’est associer les deux cerveaux. Il faut arriver à créer des fluidités entre les deux cerveaux. La couleur est dans le mot. La couleur est dans une partie du cerveau, le langage est dans une autre. L’œil perçoit quelque chose qui est perturbé par le langage. Ceux qui ont des lunettes, en les enlevant vous supprimez la fonction langage de votre cerveau et vous pouvez lire les couleurs. Physiologiquement, plus on avance, plus on compartimente notre cerveau. Cette créativité, elle est physiologique. Après il y a le regard professionnel qui aussi amène une deuxième barrière. Parfois il faut utiliser des outils pour se forcer, par exemple utiliser l’inversion. Vous voulez améliorer le service client, alors essayez de l’aggraver. On est plus apte à critiquer négativement les choses, donc utilisons le comme outil de créativité. L’inversion, cela vient de la production, quand on cherche à régler un problème technique, on essaie d’aggraver le problème, comme cela on remonte à la source même de la problématique.

En fait, être créatif, c’est sortir du cadre, cela veut dire diverger, converger, sortir du cadre et y revenir. Etre créatif, c’est un bon poseur de problème, parce ce que pour sortir du cadre, il faut qu’il soit déjà défini. Travailler sur des problématiques, c’est faire plus de la moitié du chemin en terme de créativité. A ceux qui disent « je ne suis pas créatif », je réponds « notre vie est une succession d’actes de création qui va chercher dans le disque dur qu’elle a du vécu, des automatismes ». Mais la créativité ne s’applique pas qu’à la résolution de problèmes, elle s’applique aussi bien à des problèmes dits stratégiques, elle peut servir aussi à résoudre des problèmes très techniques.

Pour autant, il y a quand même des freins. Il y a des schémas mentaux, il y a des règles. Il faut se donner des moments où l’on a le droit d’imaginer l’impensable.

Dernier point sur la créativité. La créativité, ce n’est pas juste un brainstorming sur un coin de table, c’est seulement 20% du processus créatif. La créativité est un processus, 50% du temps qui doit être réservé à la pose de la problématique, 20% pour générer les idées, 30% pour les sélectionner, les implémenter, voir si elles sont faisables, les fusionner, les animer. Sur une trentaine d’idées, à la fin il n’en restera qu’une exploitable. En entreprise, on passe sur une journée de créativité de cent idées à deux concepts. Le juste du premier coup n’existe pas.

Avant de passer à la conclusion, je vais vous montrer des exemples des propos que je vous ai expliqués (glaçon, yaourt, boîtes de médicaments, essuie-tout). Il faut expliquer les changements. Lorsque vous allez valoriser ce que vous faites, il faut y mettre les formes. Le marketing a beaucoup servi la fausse innovation mais c’est un outil de communication, de changement qu’il faut utiliser lorsque vous faites de la vraie innovation. Sur les usages, regardez bien les usages. Quand vous innovez, il faut prendre en compte la totalité du système. Pose du problème : comprendre, explorer le sujet à traiter par la créativité, explorer les données et les informations clefs, cadrer et formuler le problème. Production d’idées : assurer le recueil des idées existantes, produire beaucoup d’idées diverses et inhabituelles, mettre en œuvre les méthodes et outils de production d’idées. Recherche des concepts : choisir les critères d’évaluation, filtrer les idées, associer et trier les idées au sein de concepts répondant au problème, évaluer les concepts. Préparation à l’action : réaliser les analyses de faisabilité des concepts, évaluer les résistances/freins à la mise en œuvre

Conclusion Aujourd’hui, pourquoi l’innovation est en panne et comment peut-on recréer les conditions de l’innovation ? Changer la vision du management de l’innovation, s’appuyer sur un ou plutôt des écosystèmes. Mais vous êtes des écosystèmes, puisqu’on développe le concept d’écosystème territorial. Qu’est-ce qu’un écosystème territorial, puisque la plupart des modèles d’organisation d’innovation sont faits dans les grandes villes et en inadéquation avec 80% du territoire français ? La diversité des gens qui sont chez vous, la diversité des services, la diversité des territoires que vous représentez, le fait que vous ayez une certaine liberté d’action, cette diversité est une force. Être plutôt dans une logique de régulation des actions.

Le côté biologique, dont je vous parlais en introduction, n’est pas anodin. Dans le Littré, la définition d’innover, c’est faire bourgeonner. La logique d’innovation, c’est le bourgeonnement, cette capacité à planter des graines sur un terreau fertile, avoir envie d’innover, ensuite il faut aider à croître cette innovation. Vous pourriez aujourd’hui, sur des projets qui ne sont pas technologiques, lever aussi des aides à l’innovation, c’est la volonté des nouveaux schémas. La quatrième étape, c’est la récolte. J’ai réussi dans ma structure, est-ce que j’en fais profiter le groupe, est-ce que j’en fais profiter en l’imposant ou en laissant en open source libre d’accès ?

Les dernières évolutions qu’on a identifiées, scientifiques, au-delà de l’approche biologique, l’innovation est effectuelle. Cela veut dire de l’agilité, le droit à l’erreur maîtrisé. C’est Simon, un chercheur qu’on ne remet pas en question, qui le dit. Le chemin ne peut être tracé. Soyez agiles, soyez capables de rebondir, de sortir des schémas mentaux traditionnels. Le dernier point c’est l’approche de Van Ippen. On est passé de l’ère de l’innovation centrée sur le moyen de production à l’innovation centrée sur les utilisateurs. Comment traiter une masse en ayant des offres spécifiques qui prennent en considération chaque besoin des utilisateurs ? Comment faire du sur-mesure standard, c’est l’enjeu qui nous attend.

Pour conclure, une phrase : plus on est contraint, plus on est innovant. J’ai dû me battre pour soutenir cette thèse en 2004, j’ai dû aller chercher des professeurs au Canada, en dehors de mon métier. La « vraie innovation » nait de la contrainte identifiée. Avoir des contraintes, avoir des problèmes, avoir le numérique qui vient, ce ne sont pas des freins au changement, ce sont vos moteurs, c’est comment les appréhender pour construire des projets, des initiatives, qui tomberont à l’eau, d’autres qui perdureront et si on accepte cette agilité, ce côté biologique dans la manière dont on entreprend son enjeu global, cela va beaucoup mieux.

Pourquoi cela ne marche pas ? Vous perdez un peu de contrôle hiérarchique. Il y a une perte de pouvoir, quand vous êtes sur une régionalisation de l’action d’innovation, vous allez avoir des régions qui vont innover dans des secteurs qui vont concurrencer d’autres territoires européens. Si on ne défend pas notre capacité à créer, notre diversité, on ne sera que des exécutants de projets plus globaux. Là on va perdre définitivement notre créativité. On a une diversité, une capacité à créer, de la connaissance que vous transmettez, il faut l’actionner. Il faut pouvoir dire à chacun qu’il peut innover, qu’il peut être acteur de votre innovation, c’est comme cela qu’on fait avancer les systèmes.

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