Construire une bibliothèque dans un contexte d’échanges dématérialisés

François Fressoz, Café programmation

 

En préalable, je dois vous situer mon rôle sur un projet de construction, tel que celui d’une bibliothèque. Mon rôle, en tant que programmiste, se trouve à l’articulation entre le commanditaire d’un projet et le concepteur de ce projet, c’est-à-dire entre le commanditaire politique et le concepteur architectural.

L’architecture est un art de commande. De la qualité de la commande dépendra fondamentalement la qualité de l’architecture. L’architecture est aussi un art pour l’usage. Aussi mon rôle se situe à vos cotés, vous bibliothécaires, pour envisager l’usage de la bibliothèque et l’espace adapté à cet usage, tout en permettant l’évolution de cet usage. Le temps doit être ainsi pris en compte. Aussi bien le temps de l’architecture, qui relève d’une certaine permanence, que le temps des usages susceptibles de changements plus rapides.

Or aujourd’hui, concernant les bibliothèques, nous nous trouvons à un moment critique. Un moment de transformation accélérée de leur usage, un moment, même, de remise en question de leur utilité. Auparavant, dans un contexte de rareté de l’information, la bibliothèque jouait un rôle évident : celui d’accumuler de l’information en un lieu où chacun pouvait ainsi en disposer. Mais aujourd’hui, l’information arrive du monde entier jusqu’à moi, à mon domicile, à mon bureau, partout où je vais, l’information peut me suivre, il suffit d’un petit outil que je tiens dans le creux de ma main qui me garde connecté. Vous me direz que ce type d’outil numérique n’est pas encore très répandu, ni encore bien pratique si on le compare au livre. J’y reviendrai. Quoi qu’il en soit la question ne peut être évitée.

Quel est, aujourd’hui, le rôle de la bibliothèque dans un contexte d’omniprésence de l’information ? Plus grave encore. L’évolution contextuelle tend vers une omniprésence de l’information et, en même temps, vers une dématérialisation de cette information. Si bien que la bibliothèque est questionnée dans son rôle fondamental et, en même temps, dans sa présence physique. La présence de la bibliothèque, sous la forme matérielle que nous lui connaissons, perdurera-t-elle dans un contexte d’échanges dématérialisés ?

Faut-il encore construire des bibliothèques ?

Ce changement de paradigme oblige à réinventer la bibliothèque ou, alors, à assumer son effacement. Faut-il encore construire des bibliothèques ? Cette question nous est désormais systématiquement posée de la part des élus commanditaires. Elle aurait paru iconoclaste il y a peu de temps, elle est lucide aujourd’hui. Sous cette question, il y a de la part des élus une conscience très ancrée du rôle de la bibliothèque, un rôle symbolique qui dépasse son rôle fonctionnel premier. La question vous est posée à vous bibliothécaires. A vous d’y répondre pendant qu’il est temps, à vous d’inventer la bibliothèque d’aujourd’hui. En n’oubliant pas, comme je l’ai dit en introduction, que le temps de l’architecture est plus lent que celui des usages et de leurs outils.

Il me parait raisonnable d’imaginer aujourd’hui des projets de bibliothèques qui intègrent ce postulat à moyen terme : la disparition physique des supports d’information, du moins tels que nous les connaissons, livres compris, mais qui n’entrainerait pas la disparition physique de la bibliothèque. Qu’on ne s’y trompe pas, lorsqu’ouvriront les bibliothèques que nous programmons aujourd’hui, les supports physiques de la musique et du cinéma, le CD et le DVD, auront déjà disparus ou ne seront plus que "résiduels" pour reprendre le mot du président du Syndicat de l’Edition Musicale au dernier Midem. Il suffit de constater comment ces petits disques de plastique ne signifient déjà plus grand chose pour un jeune qui a quinze ans aujourd’hui. La musique que celui-ci écoute et qu’il partage avec ses amis est représentée par une simple liste de titres sur son baladeur, ou par n’importe quel site musical sur internet dont l’offre est un millier de fois plus large que le rayon de CD d’une bibliothèque ; pour cette génération la musique se trouve partout sous forme numérique.

Et le livre ? On verra. Personnellement, je pense qu’on le verra assez rapidement. On ne fait qu’entrapercevoir, depuis seulement un an ou deux et sur le marché américain principalement, les possibilités de ces petites tablettes plus fines et légères qu’un livre de poche, alors qu’elles peuvent en contenir un grand nombre, et -il faudra commencer à se l’avouer- d’un confort de lecture supérieur à ceux-ci. On verra donc, non pas la disparition du livre, mais la transformation de cet objet conçu pour la transmission des idées, dont la forme est si efficace qu’elle est presque la même depuis cinq siècles.

Pour concevoir une nouvelle bibliothèque, il est indispensable de saisir l’évolution du rapport à l’information, telle qu’elle a lieu aujourd’hui sur l’internet. Balayons celle-ci du regard. D’abord la révolution du web, dans sa première version, un système illimité d’informations, dont le contenu est mis en lien et rendu accessible à tous. Puis, ce qui fut appelé le web 2, où chacun a désormais sa place dans le système, simultanément comme utilisateur et fournisseur de contenu. Ce système social, par lequel nous sommes de plus en plus connectés, mais virtuellement, ne nous assigne-t-il pas à une nouvelle forme d’isolement ? Au contraire, la bibliothèque comme lieu réel d’échange n’apparaitrait-elle pas comme un anachronisme salutaire ? Un lieu qui m’amènerait à sortir de chez moi pour trouver, paradoxalement, ce dont je dispose depuis chez moi. La différence est le contact au réel et, ce faisant, l’intégration à ce réel.

Aller à la bibliothèque, s’y reconnaître, y être reconnu comme une personne libre, donne conscience d’appartenir réellement à une communauté. Aujourd’hui, on évoque ce que pourrait être un Web 3, où le système chercherait à se représenter lui-même en contextualisant le contenu qu’il livre, dans l’infinité des contenus disponibles et tenant compte des liens infinis entre ceux-ci. Car le virtuel ne nous entraine-t-il pas dans un espace vertigineux dès lors qu’il perd toute référence au réel ?

Il suffit de voir les centaines de milliers d’occurrences en réponse au moindre mot qu’on entre dans Google. Ces recherches vers un web heuristique ne sont pas sans rappeler des techniques très anciennes, dites art de la mémoire, utilisées par les orateurs grecs en particulier pour se représenter la répartition et l’enchainement des idées. L’espace offre, en effet, cette capacité d’exposer l’information. L’espace de la bibliothèque est peut-être ce lieu qui deviendra de plus en plus nécessaire, ce lieu où les idées s’architecturent.

Je crois que la bibliothèque n’a d’autre avenir que d’être entièrement repensée dans le contexte d’une information dématérialisée. Elle ne peut se satisfaire d’intégrer internet dans ces murs. C’est elle au contraire qui doit s’intégrer à internet, sachant que ce dernier prime sans conteste. L’enjeu de la bibliothèque de demain est probablement d’apparaitre comme une alternative. Pour ce faire, il faut s’intéresser aux apports incommensurables de cette nouvelle forme d’échanges virtuels, tout autant qu’aux nouveaux manques que cette forme révèle.

Il est également intéressant d’aller voir en dehors du champ de l’information et de la culture tel qu’il concerne directement la bibliothèque, en dehors aussi de la typologie de l’équipement public comme modèle. En prolongement de l’intervention précédente d’Olivier Badot qui se référerait au champ commercial, je donnerais un exemple, celui des cafés de la chaine Starbucks. Les premiers cafés de cette chaine mondiale, il y a une vingtaine d’années à Seattle, étaient définis par leur fondateur Howard Schultz, en tant que : "troisième lieu", c’est-a-dire, un lieu entre celui où l’on habite et celui où l’on travail, un lieu où l’on serait chez soi hors de chez soi, un lieu possible d’échange social. Cette définition d’un lieu qui serait utile sans être prédéterminé reprend des réflexions issues de la sociologie urbaine, notamment de Ray Oldenburg. En ce qui nous concerne, elle renvoie à une définition alternative de la bibliothèque telle qu’on la voit apparaitre et prendre forme, en particulier dans le nord de l’Europe : la bibliothèque comme un "living-room urbain". Construire une bibliothèque c’est probablement inventer une nouvelle forme constitutive de l’espace public

Questions

Cécile Jallet

Cela signifie que la bibliothèque, à terme, appartiendrait à une communauté qui s’y reconnaît : ne viendraient dans cette bibliothèque que les personnes de cette communauté. Nous sommes assez loin de notre problématique d’ouverture vers des publics qui justement ne seraient pas allés dans une bibliothèque, ou un lieu culturel en général. Comment peut-on travailler sur une logique beaucoup plus ouverte sur le monde alors que les effets de la dématérialisation sur les lieux sont de recréer des communautés physiques ?

François Fressoz

Le terme de « troisième lieu » désigne, au contraire, ce lieu appartenant à tous. C’est une forme récurrente de l’histoire de la ville : l’ancienne agora des cités grecques peut ainsi servir de référent à la bibliothèque de demain. L’espace physique a toujours besoin de limites pour prendre forme. Ce ne sont pas les limites, en elles-mêmes, qui excluent. A l’inverse, il y a une illusion à croire, aujourd’hui, qu’un système d’échanges virtuels et infinis serait forcément accessible à tous. Le degré d’abstraction augmente le risque de s’y perdre, de s’en sentir exclu ou forcé à suivre des chemins qui ne sont pas les siens. Ce risque concerne plus encore ceux qui sont les moins habitués à l’acquisition du savoir. La bibliothèque est cet espace, bien réel celui-là, où l’on trouve des repères culturels, où l’on exerce aussi une démarche critique qui s’avère utile, hors de la bibliothèque, pour affronter l’omniprésence de l’information. L’architecture de la bibliothèque matérialise une carte mentale de la connaissance. Elle propose ainsi un parcours, à la fois physique et cognitif. Ce parcours est l’occasion de croisements et d’échanges avec d’autres usagers de la bibliothèque, aussi d’aide et médiation de la part des professionnels de la bibliothèque.

Cécile Jallet

Pourriez-vous nous dire, dans le peu de temps qu’il nous reste, ce que cela induit concrètement en termes de préconisations d’espaces ? Des espaces plus petits ou plus grands ? Des lieux éclatés ou un seul lieu ? Des lieux limités à la médiation ?

François Fressoz

Oui, il est probable que des espaces plutôt petits et plutôt éclatés soient mieux adaptés à la médiation et d’abord à l’échange qui permet la médiation. On sait, en outre, que ce format d’espace est plus évolutif. Cela étant, j’ai du mal à me positionner comme préconisateur. Plutôt comme témoin d’un changement en cours, auquel, par mon métier, je contribue dans une certaine mesure. Le métier que je fais porte le nom inapproprié de « programmiste ». Il y aurait une illusion à vouloir programmer des usages et leur évolution, ou ne serait-ce qu’à vouloir conditionner ces usages au travers de l’espace qui les contient. Un programme est une proposition d’usage qui sera négociée lors des usages effectifs. Vous, bibliothécaire qui avez la responsabilité d’un projet de nouvelle bibliothèque, vous avez tout intérêt à être force de propositions -ce qu’attendent de vous les futurs usagers- sans toutefois avancer ces propositions comme des certitudes. Mon rôle auprès de vous est un celui d’un maïeuticien. Chaque nouvelle bibliothèque répond à une intention, tout an faisant plus ou moins avancer une idée générique de bibliothèque. Ainsi des exemples de réalisations particulièrement intéressants sont visibles, pour les plus proches : aux Pays-Bas ou en Scandinavie… Mais autant que ces réalisations, ce qui se passe sur le net, comme je le disais tout à l’heure, me parait inspirant pour imaginer la bibliothèque de demain. Les recherches concernant un web dit heuristique ou sémantique croisent, me semble-t-il, la problématique actuelle de la bibliothèque. Je vous conseil de voir des sites comme Eyeplorer, par exemple, qui tente de donner une image panoramique de l’information fournie par Wikipedia en fonction de points de vus personnels. Les projets de nouvelles bibliothèques sur lesquels nous travaillons en ce moment s’inspirent en particulier de ces recherches.

XXX

J’aimerais savoir quelles sont les bibliothèques pour lesquelles vous avez déjà travaillé ou celles sur lesquelles vous travaillez actuellement ?

François Fressoz

Plusieurs années – au minimum 4 ou 5, mais plus souvent 7 ou 8 – s’écoulent entre la programmation et l’ouverture d’une bibliothèque. Parmi près d’une quinzaine de bibliothèques sur lesquelles nous avons travaillé au sein de notre agence de programmation et que vous pouvez connaître : celles de Troyes, Quimper, Marne-la-Vallée, Strasbourg, Charleville-Mézières… Mais la réflexion que je viens de partager avec vous, nous la menons depuis quelques années sur plusieurs autres bibliothèques qui ne sont pas encore ouvertes et qui, je crois, marqueront un changement dans le paysage français. Je vous invite, par exemple, à suivre les projets de Caen ou d’Angoulême dont les premières représentations devraient être rendues publiques dans l’année qui vient.

Intervention de François Fressoz JE ADBDP 2010 (PDF - 28.7 ko)

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