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22 août 2002

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Les missions des bibliothèques départementales :
du modèle imposé au modèle libéré ?



Les moyens des BDP : Évaluation de 1985 à 1995
Anne-Marie Bertrand, chargée de mission à la Direction du Livre et de la lecture

Introduction

Ce rapport a pour projet de faire le point sur les bibliothèques départementales de prêt(1) comme type d'établissements(2), Il a, en particulier, 1'ambition d'analyser 1'évolution des BDP avant et après la décentralisation afin de déterminer, autant que faire se peut, I'impact de ce bouleversement administratif sur les moyens et les fonctions des établissements. Pour ce faire, il a été retenu comme période de référence 1980-1995, avec un intervalle quinquennal dans les statistiques exploitées ici (1980, 1985, 1990, 1995) - à charge de poursuivre la série quand les statistiques 2000 seront connues.

Des difficultés méthodologiques réelles ne permettent pas de répondre à toutes les questions. soulevées par la problématique de départ, notamment parce que les sources disponibles sont essentiellement quantitatives (statistiques de la DLL, annuaire des BDP). Ces sources ne permettent pas de suivre précisément l'évolution des activités des BDP

A cette difficulté s'ajoute le caractère instable de l'échantillon : entre 1980 et 1995, le nombre de BDP a notablement évolué puisque 20 bibliothèques ont été créées Enfin le nombre de BDP répondant aux questionnaires est lui-même fluctuant au cours de la période.

On peut cependant avancer que

  • la décentralisation n'a pas marqué une rupture fondamentale dans le développement des BDP mais a accompagné une dynamique antérieure
  • l'évolution des fonctions dévolues aux BDP a précédé la décentralisation
  • celle-ci a entretenu la disparité entre les établissements (mais ne l'a pas créée).

Le plan sera le suivant :

  1. Evolution des moyens
  2. Evolution de l'activité
  3. La décentralisation comme césure ?
  4. Disparités et écarts

1. Évolution des moyens

Pour mesurer les moyens attribués aux BDP et leur évolution dans le temps, deux démarches complémentaires sont nécessaires : l'analyse des moyens globaux et celle des moyens rapportés aux fonctions des BDP, c'est-à-dire à la population à desservir. La dimension chronologique est, ici, difficile à saisir : de nouvelles BDP créées manifestent un progrès par une meilleure desserte du territoire mais, en même temps, les jeunes BDP ont moins de moyens que leurs aînées et font baisser les moyennes nationales(3). La croissance de chaque établissement n'est pas parallèle à la croissance du réseau.

Quatre critères ont été retenus pour étudier les moyens des BDP : le parc immobilier et automobile, les collections, les acquisitions et le personnel - le budget étant redondant avec ces quatre critères.

Le parc immobilier et automobile

Les surfaces dévolues aux BDP ont sensiblement augmenté pendant la période : environ 50 000 m2 de plus entre 1980 et 1985 et encore 50 000 m2 entre 1985 et 1995. Ce développement, dû surtout à l'effort de l'État(4), cache de grandes disparités : en 1995, les surfaces de la bibliothèque centrale varient de 2 200 m2 à 250 m2. Si 20 bâtiments atteignent ou dépassent les 1 500 m2, 9 stagnent sous les 1 000 m2 dont 5 sous les 500 m2.

On peut noter que les annexes ont surtout été créées entre 1980 et 1985 (pour 29 d'entre elles, soit la moitié) et que leur création s'est ensuite nettement ralentie.

Tableau 1. Locaux
  1980 1985 1990 1995
Surface (m2) 49.444 98.977 96.560 * 155 450
Nombre d'annexes *17 46 - *59
* 70 réponses

Le nombre de bibliobus (médiabus, musibus, vidéobus...) a, lui aussi, sensiblement augmenté entre 1980 et 1985, augmentation ralentie depuis l'abandon progressif du prêt direct n'est pas étranger à ce phénomène.

Tableau 2. Bibliobus
  1980 1985 1990* 1995
Bibliobus, médiabus, etc. 200 314 256 374
* 70 réponses

Les collections

Les collections sont marquées par deux caractères : l'augmentation et la diversification.

Les collections de livres, à peu près hégémoniques en 1980 (au point que les acquisitions de disques ne figurent même pas dans les statistiques), laissent peu à peu une place aux disques et aux vidéos. A la fin de la période (1995), les cédéroms n'ont toujours pas fait une entrée visible dans le paysage statistique.

Tableau 3. Collections de livres
  1980 1985 1990* 1995
En volumes 9 164 000 13 979 000 12 881 000 20 143 000
* 70 réponses. Projection sur 96 BDP : 18 200 000

Parallèlement à l'augmentation globale des collections, le nombre de livres par habitant à desservir augmente aussi. On voit ici, pour la première fois dans ce rapport(5), le poids des BDP créées en 1982 sur les scores moyens nationaux : la moyenne des BDP créées avant 1982 est supérieure à la moyenne nationale.

Tableau 4. Collections de livres (/100 hab. à desservir)
  1980 1985 1990 1995
Moyenne nationale 41,5 50,2 77,2 82,5
Moyenne BDP45 (46) 41,5 73,3 82,2 90,6
Moyenne BDP82 (13) - 24,5 44,8 62,1

Par contre, pour les disques, la moyenne de chacun des deux sous-échantillons est proche de la moyenne nationale, car toutes les BDP, peu ou prou, ont constitué leurs collections en même temps, dans les années 1980 et 1990.

Tableau 5. Collections de disques
1980 1985 1990 * 1995
61 000 362 000 630 000 1 317 000
* 65 réponses.

Tableau 6. Collections de disques (/100 hab à desservir)
  1980 1985 1990 1995
Moyenne nationale   1,6 4 7
Moyenne BDP45 (50)   1,8 4,2 7,1
Moyenne BDP82 (13)   1,4 3,6 7

Tableau 7. Collection de vidéos
1980 1985 1990 1995
0 NC 23 000* 143 000
* 30 réponses

Les acquisitions

Le nombre de livres acquis annuellement a presque doublé entre 1980 et 1995 (tableau 8). L'essentiel de cette augmentation s'est produit entre 1980 et 1985.

Malgré cette amélioration, les acquisitions de livres restent à un niveau modeste : les statistiques 1995 de la DLL qualifient le taux de renouvellement de " faible " (7,2 pour les livres pour enfants, 5,7 pour les livres pour adultes, alors que le taux conseillé est de 10 %).

Tableau 8. Acquisition de livres
  1980 1985 1990 * 1995
En volumes 1 675 000 1 080 000 887 000 1 275 000
* 70 réponses

Rapportée à la population à desservir (tableau 9), l'augmentation des acquisitions de livres est moins sensible : elle ne représente plus que 54 % (3,17 à 4,89 livres acquis pour 100 habitants à desservir). La moyenne des BDP créées en 1982 est inférieure à celle des BDP créées avant cette date. Constat paradoxal pour une période où les collections étaient complètement à constituer: à des collections en création, devrait correspondre un fort taux d'acquisitions.

Tableau 9. Acquisition de livres (pour 100 hab. à desservir)
  1980 1985 1990 1995
Moyenne nationale 3,17 4,81 5,36 4,89
Moyenne BDP 45 (50) 3,29 5,49 5,73 5,08
Moyenne BDP 82 (13) - 3,82 4,04 3,97

La diversification des collections s'est produite rapidement, dans la décennie 1980 pour les disques, dans la décennie 1990 pour les vidéos. En 1995, seules 7 BDP ne possédaient pas de disques : à cette date, on peut penser qu'il s'agit d'un choix délibéré et non d'un problème de moyens budgétaires.

Tableau 10. Acquisition de disques et vidéos
  1980 1985 1990 1995
Disques NC 92 000 103 000 * 133 000
Vidéos 0 NC 8 000 30 000
BDP possédant disques 11 78 67 89
BDP possédant vidéos 0 NC 33  
* 65 réponses.
- Disques : BDP possédant plus de 1 000 disques.
- Pour les disques et les vidéos, les acquisitions sont trop modestes pour être rapportées à la population à desservir.

Le personnel

Les sources disponibles ne donnent pas tous les renseignements attendus, notamment sur l'évolution de la qualification du personnel : les statistiques 1985 sont incomplètes (elles ne précisent la qualification que pour le personnel d'État) et les réponses pour 1990 sont très lacunaires - les statistiques de la D.L.L. proposent des projections à partir des réponses obtenues. Le taux du personnel précaire n'est calculé que depuis 1990.

L'effectif global (tableau 11) a spectaculairement augmenté en 15 ans (+ 156%), augmentation un peu moins sensible pour le personnel qualifié (+106%). La période la plus faste est 1980 -1985 (+75 %), qui représente à elle seule la moitié de cette augmentation. On peut y lire les résultats de la politique d'aide à la création d'emplois qualifiés menée alors par l'État.

Tableau 11. Personnel
  1980 1985 1990 * 1995
Emplois 765 1 341 1 680 1 957
A+B bibliothèques 398 NC 689 * 819
A+B bibliothèques en % 52 NC 41 * 42
% personnel précaire - - 7 11
* Estimation

L'augmentation absolue de l'effectif se traduit par une baisse relative dans le nombre d'habitants à desservir par emploi. Les BDP créées depuis 1982 sont, évidemment, moins bien loties que leurs aînées.

Tableau 12. Personnel
  1980 1985 1990 1995
Moyenne nationale 36 274 22 135 17 252 15 487
Moyenne BDP 45 (47) 32 366 19 017 16 137 14 253
Moyenne BDP 82 (13)   27 692 21 550 17 206

Enfin, pour clore cette partie consacrée aux moyens affectés aux BDP et produire des données budgétaires(6), un tableau (tableau 13) a été dressé pour comparer les crédits d'acquisition depuis 1980 - en francs courants et en francs constants (valeur 1995). En francs constants, les budgets d'acquisition ont triplé de 1980 à 1995. Les achats de livres, qui constituaient à epsilon près la totalité des dépenses en 1980, en représentent 78 % en 1995.

Tableau 13. Crédits d'acquisition
  1980 1985 1990 1995
Crédits d'acquisition
(en francs courants)
19 834 000 55 084 000 96 000 000 120 593 000
Crédits d'acquisition
(en francs constants 1995)
40 719 000 71 554 000 107 040 000 120 593 000
dont acquisition de livres
(en francs courants)
- 47 568 000 83 000 000 94 392 000
dont acquisition de livres
(en francs constants 1995)
- 61 791 000 92 545 000 94 392 000
* 1990 : estimation
Ratio de conversion : 1980 : 2,05 3 ; 1985 1,299 ; 1990 : 1,115.

2. Evolution de l'activité

A défaut de rendre compte des "missions" des BDP et de leur mise en œuvre, il a paru plus réaliste, ici, d'étudier l'activité des établissements.

Pourquoi ? Parce que, comme l'écrit Martine Blanchard(7) au-delà " de quelques principes essentiels qui sont énoncés : promouvoir le livre et la lecture dans les communes de moins de 10 000 habitants et aider à la création de bibliothèques en zone rurale, garantir l'accès aux livres et autres documents aux habitants quel que soit leur lieu d'habitation ", on voit une " diversité extrême des pratiques ". Il y a aujourd'hui, dit Jean-Sébastien Dupuit, " autant de politiques de la lecture que de départements(8) ". La partie 4 (Disparités et écarts) reviendra sur cette diversité. Ici, pour apprécier le paysage dans sa globalité, il a semblé préférable de se contenter d'examiner les activités des BDP

L'un des intérêts de cette période est l'évolution conceptuelle des fonctions mêmes des BDP Depuis leur origine (1945) dévolues au prêt direct de la population principalement par bibliobus, elles sont ensuite et progressivement devenues têtes du réseau départemental de lecture.

Leurs activités se sont déplacées et recentrées : moins de prêt direct ; moins de desserte du public scolaire , plus d'activités de soutien en faveur des bibliothèques des petites communes : encouragement à la création de bibliothèques (travail pédagogique, aide à l'équipement, à l'emploi), soutien à l'informatisation, formation des dépositaires(9), etc,

L'origine de ce glissement conceptuel (d'une bibliothèque à un service de la lecture) est souvent attribuée d'une part à la circulaire du 1er août 1985, et d'autre part à la décentralisation. Les statistiques sont, évidemment, bien imparfaites pour confirmer cette opinion - ou pour l'infirmer. Dans cette partie, je me contenterai d'établir le constat.

Il tient en trois points :

  1. modification de la desserte
  2. recentrage sur les dépôts tous publics, au détriment des écoles
  3. amélioration de la qualité des bibliothèques du réseau
Si les chiffres sont globalement stables, ils cachent des évolutions profondes. La desserte directe par bibliobus est, peu à peu, délaissée : en 1980, toutes les BDP en faisaient. En 1995, 40 BDP n'en font pas - ou n'en font plus. Quant aux dépôts, ils sont rationalisés (leur nombre baisse) et recentrés sur les structures "tous publics".

Tableau 14. Desserte de la population
  1980
Valeur absolue (%)
1985
Valeur absolue (%)
1990
Valeur absolue
1995
Valeur absolue (%)
Pop. desservie 19 673* (79%) 23 592* (85 21 100 * - 21 524* (72%)
Arrêts bibliobus 2 309 (7,8%) 20 857 (8,2%) - 20 674 (9%)
Dépôts tous publics 5 742 (19,4%) 18 359 (53%) 17300 16 939 (57,3%)
Publics spécifiques 21 549 (72,8%) 13 416 ( 38,7%) - 9 961 (33,7%)
Total 29 600 34 632 - 29 574
* : en milliers. Estimation
Population desservie : % par rapport à la population à desservir.
Arrêts et dépôts : % par rapport à l'ensemble des points de desserte.

La desserte scolaire (tableau 15) connaît une diminution spectaculaire : de 17.650 dépôts en 1980 à 8.138 dépôts en 1995 - moitié moins. La diminution la plus importante du nombre de dépôts a eu lieu dans la période 1980-1985.

Tableau 15. Desserte par dépôts
  1980 1985 1990 1995
Dépôts tous publics 5 742 18 359 17 300 * 16 939
dont BM 796 - - 1 221
Dépôts publics spécifiques 21 549 13 416 - 9 961
dont écoles 17 650 11 902 - 8 138
dont collèges - - - 687
Total 27 291 31 775 - 26 900
* Estimation

La part qu'occupent les dépôts scolaires dans l'activité des BDP diminue : de presque 60 % en 1980 à 20 % en 1995. Au désengagement des BDP créées avant 1982, s'ajoute pour expliquer ce bouleversement statistique le non-engagement des BDP créées depuis 1982 : les dépôts dans les écoles n'ont jamais constitué, pour elles, qu'une activité marginale. Mais le tableau 16 montre aussi que, pour les BDP créées avant 1982 et à échantillon constant, ces dépôts ont connu une baisse sensible entre 1980 et 1985 (de 61 % à 37 % de l'ensemble des dépôts effectués).

Quant à la desserte directe des écoles, elle n'a jamais touché qu'une minorité d'établissements : en 1980, 15 BDP faisaient du prêt direct scolaire, 16 en 1985.

Tableau 16. Dépôts dans les écoles (% par rapport à l'ensemble des dépôts)
  1980 1985 1990 1995
1980 1985 1990 1995 Moyenne nationale 59,9 0,6 25,6 20,6
Moyenne BDP 45 (36) 61 37,3 33,6 26,6
Moyenne BDP82 (9)   3,1 1,4 0,8

La diminution des dépôts scolaires s'accompagne d'un essor des dépôts tous publics qui, depuis 1985, constituent la majorité des dépôts (tableau 14). Et, dans ce secteur, d'un accroissement de la qualité par la part croissante qu'y occupent les bibliothèques municipales et les bibliothèques-relais, au détriment des antennes.

Tableau 17. Composition du réseau
  1980 1985 1990 1995
Dépôts tous publics 5 742 18 359 17 300 16 939
dont BM 796 (?) - 485(5,2%) 1 221 (7,7 %)
dont relais     1 440 (15,3 %) 4 705 (29,7 %)
dont antennes     7 492 (79,5 %) 9 906 (62,6%)
1990 : pourcentage sur 53 réponses (9 417 dépôts)
1995 : pourcentage sur 89 réponses (15 832 dépôts)

L'appui des BDP aux bibliothèques partenaires s'accompagne d'une desserte des publics spécifiques que ces petites bibliothèques ne peuvent prendre en charge (hôpitaux, prisons, résidences de personnes âgées...). Il serait évidemment intéressant de connaître la répartition, pour la desserte de ces établissements, entre le travail accompli par les BDP et celui des grandes bibliothèques municipales - répartition que l'émergence de l'agglomération comme territoire de compétence peut modifier sensiblement.

Tableau 18. Desserte de publics spécifiques (en nombre de BDP)
  1980 1985 1990 1995
Écoles 75 78 - 65
Collèges       45
Hôpitaux       27
Prisons       36
Petite enfance       28
Troisième âge       45
Autres *       45
* Notamment centres de vacances.

Si les dépôts se recentrent et se rationalisent, le nombre de documents déposés continue de croître. Et de se diversifier (disques et vidéos).

Tableau 19. Nombre de documents déposés
  1980 1985 1990 1995
Livres 9.016 000 13.354 000 14.600 000 * 16.238 000 *
Disques - 171 000 474 000 1.004 000
Vidéos  - - 16 000 167 000
* Estimation

Quant au travail de soutien et d'incitation à la modernisation qu'accomplissent les BDP à l'égard des bibliothèques de leur réseau (tableau 20), il est évidemment difficile à mesurer car plus qualitatif que quantitatif Deux critères ont été retenus ici : le nombre de journées formation dispensées et le nombre de bibliothèques du réseau informatisées.

Tableau 20. Amélioration du réseau
  1980 1985 1990 1995
Formation des dépositaires (en jours formation) - - 1 148* 3 942
Bibliothèques du réseau informatisées - - - 559
* 41 réponses

Ainsi, en prolongeant la période de référence, on apprécie mieux les changements intervenus dans l'activité des BDP, désormais intensivement impliquées dans le développement des bibliothèques du réseau(10) . Cette implication se traduit politiquement par une politique de contractualisation : en 1995, 86 BDP mettent en œuvre des conventions de partenariat avec les communes.

3. La décentralisation comme césure ?

Cette troisième partie va tenter de mesurer l'influence de la décentralisation sur l'évolution des BDP Le sentiment largement partagé(11) est que cette influence est double : à la fois sur l'augmentation des moyens disponibles et surtout sur les fonctions exercées par les établissements.

Je pense qu'il faut nuancer ce jugement, basé sur l'étude de la période post-décentralisation - alors que l'examen d'une période plus large (ici, depuis 1980) montre que les évolutions perceptibles depuis la décentralisation étaient largement engagées avant. La décentralisation, d'une certaine façon, a permis la traduction politique de l'évolution fonctionnelle des BDP en faisant d'elles les services départementaux de la lecture. Elle n'a pas provoqué cette évolution mais l'a rendue pérenne car politiquement légitime.

L'évolution des moyens

Comme j'ai déjà eu l'occasion de le souligner, si les moyens des BDP se sont nettement développés depuis 1980, c'est la période 1980-1985 qui a connu l'amélioration la plus sensible.

Ce fait est encore plus visible si on exploite les statistiques à échantillon constant, c'est-à-dire si on ne prend en compte que les BDP créées avant 1982 (tableau 22). Les années 1980, en effet, sont statistiquement (et historiquement) marquées par le démarrage des 17 nouvelles BDP créées en 1982, dont les moyens n'ont été que progressivement mis à niveau.

Tableau 21 Les moyens des BDP (moyenne nationale)
  1980 1985 1990 1995
Livres/100 hab 41,5 50,2 77,2 82,5
Acq. livres/ 100 hab 3,17 4,81 5,36 4,89
Disques/ 100 hab - ,56 4,05 7,02
Hab. à desservir/emploi 36 274 22 135 17 252 15 487

Tableau 22 Les moyens des BDP (moyenne des BDP créées avant 1982)
  1980 1985 1990 1995
1980 1985 1990 1995 Livres/100 hab 41,5 73,3 82,2 90,6
Acq. livres/100 hab 3,29 5,49 5,73 5,08
Disques/100 hab   1,8 4,2 7,1
Hab à desservir/emploi 32 366 19 017 16 137 14 253

Si l'on considère la moyenne nationale (tableau 21), l'amélioration constatée dans la période 1980-1985 représente 21 % de l'amélioration de l'ensemble de la période (1980-1995) pour les collections de livres, 95 % pour les acquisitions de livres et 68 % pour le nombre d'habitants à desservir par emploi (elle n'est pas mesurable pour les disques).

Pour la moyenne des BDP créées avant 1982 (tableau 22), les chiffres sont respectivement de 65 %, 123 % (les chiffres sont moins bons en 1995 qu'en 1985) et 74 %.

On peut donc avancer que l'accroissement des moyens visible depuis 1985 ne fait que poursuivre, moins vite, l'accroissement constaté entre 1980 et 1985.

La partie 4 nuancera ce constat qui ne concerne que des moyennes portant sur l'ensemble des établissements : les moyennes, on le sait, ne rendent pas justice à la singularité des cas.

L'évolution de l'activité

La périodisation est plus compliquée en ce qui concerne l'activité des BDP On peut, semble-t-il, distinguer deux phases : l'une, en début de période, qui marque le recentrage sur les dépôts tous publics au détriment des dépôts scolaires ; l'autre, en fin de période, qui fait des BDP des têtes de réseau prestataires de services. Cette deuxième phase est peu visible dans les statistiques, d'une part parce qu'elle ne commence guère avant 1995, d'autre part parce qu'elle se traduit surtout par des modifications qualitatives (constitution d'un réseau de partenaires, à conseiller, développer, moderniser, coordonner et former) - cf tableau 20.

La période 1980-1985, elle, est clairement marquée par un désengagement des dépôts scolaires au bénéfice des dépôts tous publics. Ce désengagement se poursuit, moins vite, de 1985 à 1995.Les raisons de ce rééquilibrage radical sont plus fonctionnelles qu'administratives : si la circulaire du 17 juillet 1978, dite " circulaire Groshens " (12), et celle du ler août 1985, dite "circulaire Gattegno", préconisent le recentrage sur le tous publics, leur application quasi immédiate montre qu'elles ont largement rencontré les préoccupations des professionnels. Le poids de la desserte scolaire paralyse le développement des BDP en monopolisant une grande part des moyens disponibles (60 % des dépôts en 1980). Seul un renversement radical, opéré pour l'essentiel dès 1985, peut dégager les moyens nécessaires à une desserte de toute la population.

Tableau 23. Types de dépôts
  1980 1985 1990 1995
% dépôts tous publics
moyenne nationale

19,4

53

-

57,3
% dépôts scolaires
moyenne nationale
moyenne BDP45

59,9
61

30,6
37,3

25,6
33,6

20,6
26,6

Ce mouvement n'est pas que technique ou fonctionnel : il permet d'asseoir les BDP comme service public territorial et, ainsi, de préparer la décentralisation. L'implication des départements aurait, sans nul doute, été beaucoup plus difficile à l'égard de services spécialisés (de facto) dans la desserte scolaire.

4. Disparités et écarts

Plutôt que de disperser l'étude sur 96 cas particuliers, il a semblé plus judicieux d'une part de mettre en évidence des disparités et d'autre part de mesurer les écarts (leur accroissement ou leur diminution) entre les établissements - avec pour objectif de contribuer à dresser une typologie, qui sera esquissée dans la partie suivante.

Disparités

Il faut, évidemment, tenir compte des disparités géographiques et démographiques entre les départements. Mais le caractère plus ou moins rural ou plus ou moins enclavé du territoire ne suffit pas, je pense, à expliquer les disparités et écarts qui marquent les moyens et l'activité des BDP

Le nombre d'habitants à desservir, en 1995, varie de 1 090 000 (le Nord) à 61 000 (la Lozère). La densité de la population, de 14 habitants au km2 (la Lozère) à 842 (le Val d'Oise) - je ne tiens pas compte de la Guyane (1 habitant au km2). Au-delà de ces contextes divers, l'activité est, elle aussi, diverse.

En 1995, 52 BDP n'ont pas d'annexes. 14 BDP ne sont pas informatisées. 40 BDP ne font pas (ou plus) de prêt direct. 27 BDP ne font pas (ou plus) de dépôts scolaires. 15 BDP n'organisent pas de formation pour leurs dépositaires.

Même chose pour les collections : 7 BDP ne possèdent pas de disques, 33 pas de vidéos. 18 BDP possèdent moins de 50 livres pour 100 habitants à desservir, 6 plus de 150. 12 BDP possèdent moins de 5 000 documents sonores, 7 plus de 25 000. 23 BDP possèdent moins de 500 cassettes vidéo, 10 plus de 5 000.

Dans l'exemple des dépôts scolaires, les disparités sont criantes. Les BDP créées depuis 1982 n'en font que de façon marginale (tableau 16). Parmi celles qui ont été créées avant 1982, le poids des dépôts scolaires est très inégal. En 1980, 14 BDP font plus du trois-quarts de leurs dépôts dans les écoles (dont 6 font plus de 80 %)á . En 1985, elles ne sont plus que 2(13), En 1995, les statistiques découpent l'échantillon en trois tiers : 31 BDP font plus du tiers de leurs dépôts dans les écoles (dont 11 plus de la moitié(14), aucune plus des trois-quarts); 27 BDP n'en font pas du tout (et pour 5 BDP, les dépôts scolaires représentent moins de 1% de leurs dépôts) ; les autres en font moins du tiers.

Écarts

Au-delà du calcul des moyennes générales, j'ai identifié, pour quelques indicateurs, les 10 BDP réalisant les meilleurs scores et les 10 BDP réalisant les moins bons scores. J'ai mesuré les écarts entre les 10 meilleures moyennes et les 10 moins bonnes et calculé les écarts entre ces moyennes.

Tableau 24 Les écarts entre établissements
  1980 1985 1990 1995
Collections de livres 8,1 5,8 3,8 4,1
Collections de livres/100 hab 7,8 7,7 4,9 4,6
Acquis. de livres/ 100 hab 5,9 5,7 4,7 4,8
Hab. à desservir par emploi 5,4 5,7 4,9 4,9
Exemple : en 1980, les 10 BDP les mieux dotées possèdent en moyenne 272 600 livres, les 10 les moins bien dotées 3 3.700 livres : l'écart entre ces deux moyennes est de 8,1.

Sur les indicateurs repris dans le tableau 24, on constate que les moyens dont disposent les BDP varient, entre elles, du simple au quadruple. Ajoutons ceci, pour répondre à une crainte souvent formulée avant la décentralisation : on peut dire que la décentralisation a entériné des écarts entre les établissements mais ne les a pas créés. En effet, il serait plus juste de dire que les écarts existaient avant la décentralisation et qu'ils sont plutôt moindres en 1995 qu'en 1980.


Questions à Didier Guilbaud et à Anne-Marie Bertrand

Christian Rogel

Différentes interventions ont effleuré l'histoire des BDP sur une période de 55 ans. On peut avoir l'impression qu'au cours des années qui précèdent la circulaire Gattégno aucune modification n'est intervenue, ce qui, bien sûr, mérite d'être nuancé. La circulaire Gattégno a eu le mérite de prendre acte de la décentralisation ; elle a eu également le mérite de poser la définition des BDP comme têtes de réseaux ou systèmes d'équilibre, comme cela avait été mentionné dans le Rapport Pingaud-Barreau (Note : Bernard Pingaud, Jean-Claude Barreau, Pour une politique nouvelle du livre et de la lecture : rapport de la commission du livre et de la lecture, Dalloz, 1982.). Deux inflexions antérieures méritent pourtant d'être citées : une politique de la lecture publique a été impulsée dans les années 70 à l'initiative de Georges Pompidou. Elle a débouché sur le choix d'acheter des bibliobus à rayonnages ; cela a eu comme effet à terme de donner une miette de pouvoir à des équipes locales. Dans les années 70, et cela rejoint le propos de Didier Guilbaud concernant la nécessité de remettre le dépositaire au centre du dispositif, des équipes locales ont commencé à se dire qu'il serait bien qu'il y ait une bibliothèque dans leurs villages. Entendant parler de la B.C.P., ils se sont décidés à s'adresser à elle. Voilà donc un moment net d'inflexion vers la conception du dépôt tout public.

L'autre inflexion me semble être la circulaire Groshens de 1978. Je connais au moins une BDP, celle du Finistère, où elle a été mise en application immédiate. La dynamique des BDP s'est donc amorcée dès avant 1982.

Un article de la Ligue de l'enseignement, signé René Fillet, décrivait le système des caisses de bois des B.C.P. et faisait part de la réflexion d'un instituteur selon laquelle chaque année, par ces caisses, tout les élèves devaient avoir été mis en contact avec l'ensemble des littératures de l'humanité. Il existait alors une ambition hautement pédagogique, pour les bibliothèques, ambition qui a marqué les 25 premières années de leur existence.

Joëlle Pinard

Je voudrais confirmer la remarque de Christian Rogel et dire que la décentralisation n'est pas née de rien. Il y avait bien des prémisses, dans les collectivités locales. C'est sans doute par l'action de collectivités " rebelles " que les choses ont avancé. A Grenoble, par exemple, lorsque l'on a envoyé les premiers conservateurs - élèves associés à l'Enssib. pour faire des conservateurs territoriaux et des bibliothécaires territoriaux, c'était contre la loi ; mais cette démarche manifestait un besoin. L'État a su, à un moment donné, analyser la situation dans les collectivités et apporter des réponses.

On peut certes s'inquiéter de la disparité des chiffres mentionnés en fin d'exposé. Je propose une explication : le droit s'est aligné sur des pratiques qui, auparavant, n'étaient pas toujours légales. Il n'y a pas de paradoxe là-dedans, d'autant moins que l'opérateur unique qu'était l'État n'a pas toujours été lui-même très égalitaire. Aujourd'hui, si les écarts sont plutôt moindres entre les 99 opérateurs que sont les départements, peut être faut-il y voir une preuve de l'efficacité supérieure de l'incitation sur la coercition.

Enfin je voudrais remarquer qu'il est toujours difficile au fond de juger de ce qui est bon et de ce qui l'est moins. Il y a des retournements de situations. Un exemple : on analyse très positivement la fin de la desserte scolaire ; aujourd'hui, dans la Drôme, après avoir travaillé à la fin de ce type de desserte (on est passé de 400 dépôts à 150 en deux ans), on retourne à une desserte de proximité après s'être consacré au tout public. J'y vois le signe d'une politique finement localisée.

Autre exemple : les personnes âgées sont généralement considérées avec les personnes en difficultés. Oui, elles sont en difficultés, par exemple dans le Diois-Vercors où elles sont très éloignées de tout et l'on assure donc là un service de proximité. La situation est très différente pour les retraités du micro-climat nyonsais où la desserte se fait par l'intermédiaire de la bibliothèque. Nos actions sont donc elles-mêmes diversifiées en fonction des terrains et des publics. Je comprends donc que l'analyse des politiques et des moyens soit difficile.

Anne-Marie Bertrand

Je voudrais faire une remarque sur la présentation qu'a faite Didier Guilbaud de la bibliothécaire de demain : Maître Jacques et Superman à la fois. Dans les compétences énumérées n'apparaissent pas celles concernant le livre ou le culturel.

Didier Guilbaud

Dans les compétences indiquées, tout ce qui concerne les compétences classiques est implicite. Nous devons rester des bibliothécaires, c'est une évidence. A côté de ces compétences, un certain nombre de compétences doivent être définies et sans doute partagées par une équipe au sein de la BDP ; il s'agit de domaines de politique générale au sein d'un conseil général (conseil, gestion de subventions...) qui ne sont pas de la compétence traditionnelle du métier de bibliothécaire.

Anne-Marie Bertrand

Ma réflexion est à mettre en relation avec un article de Dominique Arot sur les valeurs professionnelles des bibliothécaires(15). Il avait étudié systématiquement des offres d'emploi de direction de B.M. et de BDP Il ressortait comme compétences exigées, des compétences en informatique documentaire, des capacités relationnelles, des capacités de gestion, d'animation d'équipe, un savoir faire administratif... mais rien en matière de culture ou de livre.

Didier Guilbaud

La question de cette compétence est certes posée. On le sait d'autant mieux, à l'A.D.BDP, que certaines collectivités embauchent des attachés ou d'autres types de personnels qui n'ont rien des compétences traditionnelles d'un conservateur de bibliothèque.

Hugues Van Bésien

Une chose va dans ce sens, et il aurait été intéressant de l'étudier dans l'enquête, c'est le positionnement de la BDP dans les organigrammes des conseils généraux. Celles qui émargent encore à la culture ne sont peut-être plus les plus nombreuses. On connaissait une tendance ancienne au rattachement direct au directeur général des services, mais un certain nombre sont au développement ou à l'aménagement du territoire et sont conçues comme des outils d'un tel développement ou aménagement. Une telle conception déplace naturellement les compétences.

Dominique Barbat

Vous avez dit que les BDP seraient à l'avenir de moins en moins des bibliothèques. Ceci n'est-il pas en contradiction avec le fait que les BDP sont amenées à recevoir de plus en plus de bibliothèques dans leurs locaux et sont conduites à développer un service de réservations et de navettes. Comment peuvent-elles faire cela en étant de moins en moins des bibliothèques ?

Didier Guilbaud

Ce qui apparaît, c'est que la diffusion et la desserte sont une action et une mission importantes certes, mais qui s'accomplissent aujourd'hui parmi d'autres (conseil, expertise, gestion, formation...) qui prennent de plus en plus d'importance. C'est dans ce sens qu'il faut entendre que la BDP n'est plus seulement une bibliothèque. Elle moins bibliothèque dans la mesure où elle est moins exclusivement bibliothèque.


Notes

(1) Par convention, nous utiliserons tout au long de ce rapport la dénomination BDP, alors qu'elles ne le portent que depuis 1992 - et ne s'appellent plus toutes aujourd'hui ainsi.

(2) C'est-à-dire d'étudier les BDP dans leur globalité et non chacune d'entre elles.

(3) Les différences entre les BDP45 et les BDP82 seront étudiées au point 4 (Disparités et écarts).

(4) Le programme de mise à niveau des bâtiments à l'occasion de la décentralisation a concerné 33 établissements, à raison de 354 MF.

(5) Les tableaux établissant des moyennes comprennent : une moyenne nationale, calculée sur l'ensemble des BDP ayant répondu à la question ; une moyenne pour les BDP créées avant 1982 (dites BDP45), calculée sur les BDP ayant répondu pour les 4 années de référence (1980, 1985, 1990, 1995) ; une moyenne pour les BDP créées depuis 1982 (dites BDP82), calculée sur les BDP ayant répondu aux 3 années de référence (1985, 1990, 1995). Ces deux sous-échantillons sont donc stables à l'intérieur d'un même tableau - mais peuvent varier d'un tableau à l'autre. Le chiffre entre parenthèses - BDP45 (46), BDP82 (13) - indique le nombre des BDP prises en compte pour le calcul de la moyenne.

(6) Les données budgétaires disponibles ne sont guère exploitables jusqu'à l'année 1995, soit parce qu'elles ne globalisent pas les dépenses de l'État et les dépenses départementales, soit en raison du faible nombre de réponses. C'est pourquoi il a été préféré de traiter ici la question des moyens des BDP sous l'angle des ressources que sous l'angle budgétaire.

(7) "Quelles missions pour les bibliothèques départementales de prêt ? ", Bulletin des bibliothèques de France, 1997, n°5.

(8) Intervention au colloque du cinquantenaire des BDP, actes publiés sous le titre >I>Le livre en campagne, Bibliothèques départementales, enjeux, ADBDP, 1996.

(9) Les sources disponibles font, hélas, peu de place à l'amélioration qualitative du réseau et, donc, du service rendu aux usagers.

(10) Politique peu formalisée : les enquêtes menées à l'occasion du séminaire d'Eymoutiers ne recensent que 22 à 24 "vrais plans de développement de la lecture publique".

(11) Ce consensus transparaît notamment dans le n°5 de 1997 du Bulletin des bibliothèques de France, dont le dossier s'intitule " Les réseaux départementaux de lecture publique ".

(12) Note de l'éditeur : Jean-Claude Groshens fut Directeur du Livre et de la Lecture et Président du CNL de 1976 à 1980 ; la circulaire de 1978 a introduit le concept de bibliothèques-relais entre les BCP et les communes.

(13) Orne et Guadeloupe.

(14) Aisne, Charente, Corrèze, Gers, Marne, Meuse, Orne, Pas-de-Calais, Somme, Guadeloupe, Martinique.

(15) Note de l'éditeur : Dominique Arot, Les valeurs professionnelles du bibliothécaire, Bulletin des Bibliothèques de France, 2000, t. 45, n°1.

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