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16 octobre 2000

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Les politiques d'acquisition en BDP



Élus et bibliothécaires aux prises avec la censure

Marie Kuhlmann

Sociologue, Université Paris XIII

 

Il me revient de faire une mise en perspective historique de la censure en bibliothèque.

Je rappellerai d'abord que la censure en bibliothèque est aussi ancienne que l'institution elle-même.

Depuis que l'écriture existe, depuis que les bibliothèques existent, les hommes ont craint les effets que les textes pouvaient produire sur leurs lecteurs. Ils ont tenté de contrôler les lectures, lorsqu'ils en détenaient le pouvoir. La censure, évidemment, est liée au pouvoir : elle en est le versant souvent occulte ; elle est sa zone d'ombre.

 

Deux types de craintes peuvent animer le censeur :

  • La première crainte est que le lecteur fasse des lectures trop littérales, trop identificatoires. On redoute qu'il ne fasse pas la différence entre le texte - qui est un espace fictionnel, imaginaire ou virtuel - et la réalité ou encore, qu'il ne parvienne pas à faire une lecture critique : qu'il se laisse fasciner par le texte.
    Le censeur craint la séduction dont parlait, tout à l'heure, Monsieur Gautier-Gentès, la séduction que tout type de texte peut exercer.
  • Á l'inverse, le censeur peut aussi craindre que le lecteur ne comprenne pas les intentions de l'auteur, fasse sa propre interprétation du texte, construise son propre sens. Lire, en effet, c'est toujours construire un sens dans un texte donné, construire aussi par la lecture sa propre intériorité, se frayer un chemin dans l'opacité du monde.
    Le lecteur est celui qui dit : " je ", qui revendique son espace intérieur.
    Le philosophe Paul Ricoeur dit que la lecture nous assure une prise sur le monde, sur un monde à la fois intérieur et extérieur. C'est bien souvent cette prise sur le monde que les censeurs tentent d'empêcher.

 

Donc au XXème siècle, comme aux siècles précédents, on a tenté de contrôler la circulation des textes :

  • Á la source, ce sont les éditeurs qui sont chargés de ce travail, avec au-dessus d'eux l'épée de Damoclès de la loi de 1949.
  • Á la parution, ce sont les censures d'État, judiciaires ou administratives.
  • Enfin, lors de la diffusion, ce sont les autorités de tutelle, les bibliothécaires mais aussi les libraires qui sont chargés de cette tâche.
Les livres, l'écrit, sont donc toujours l'enjeu des passions humaines et nous allons voir que parfois, les bibliothèques s'enflamment.

Si les titres censurés en bibliothèques varient dans le temps, les domaines de prédilection de la censure restent invariablement les mêmes. Ils sont au nombre de quatre, à savoir :

  • les moeurs, tout ce qui touche à la morale ;
  • la politique et l'idéologie ;
  • le religieux ainsi que l'ésotérisme, l'occultisme, l'astrologie ; quelqu'un évoquait tout à l'heure les horoscopes, j'imagine que nous aurons peut-être l'occasion d'en parler dans le débat ;
  • la littérature populaire, genre auquel l'on pense moins, mais qui est fortement censuré dans les bibliothèques de lecture publique.

Dans cette recherche, je définis donc la censure en bibliothèque, comme étant la volonté d'empêcher ou de limiter la diffusion de livres, de périodiques ou de journaux, pour des raisons d'ordre moral, religieux, philosophique, politique, idéologique ou culturel. Ce qui exclut évidemment de mon propos, le désherbage ou les choix guidés par des nécessités économiques et matérielles ou par les orientations d'une politique d'acquisition.

Une bibliothèque municipale, une bibliothèque départementale de prêt, n'ont pas vocation à tout acheter ni à tout conserver. Cependant, choix et désherbage apparaissent parfois comme des arguments commodes pour dissimuler des censures.

Dans cette définition, il faut par ailleurs différencier les actes de censure et les actes d'autocensure.

  • Dans le premier cas, la municipalité, le conseil général ou les bibliothécaires censurent des ouvrages par convictions personnelles.
  • Dans le second cas, ils écartent certains ouvrages qui ne les gênent pas personnellement, par crainte des réactions, voire des représailles émanant du public ou aussi pour ce qui est des bibliothécaires, des autorités de tutelle. L'autocensure est sans doute plus développée encore, que la censure.

Les bibliothèques subissent, en effet un triple contrôle.

  • Celui des départements ou des municipalités qui les gèrent et en définissent les grandes orientations.
  • Celui des bibliothécaires qui sous tutelle municipale ou départementale sont notamment chargés du choix des livres.
  • Celui des lecteurs qui les utilisent et qui parfois contestent les orientations ou les choix.

 

Dans quel cadre législatif s'exercent les censures qui peuvent découler de ces multiples contrôles ?

En fait nous sommes, face à un relatif vide juridique.

Dans la première moitié du siècle, vous le savez peut-être, le contrôle et la censure étaient dévolus à des comités, dits d'inspection et d'achat de livres, créés par décret en 1912. Ces comités constitués de notables locaux et d'érudits exerçaient une surveillance politique et morale.

En 1961, ces instances tombées en désuétude, ont été remplacées dans les bibliothèques municipales par des comités n'ayant qu'un rôle consultatif, prenant pour modèle les comités des bibliothèques centrales de prêt créées en 1946. Les BCP étaient innovatrices en ce domaine : dès l'origine, leurs comités n'étaient plus que de consultation et non de contrôle.

Depuis janvier 1986, la gestion et l'organisation des bibliothèques ont été confiées, comme vous le savez, aux départements et aux communes. Les comités ont alors été abrogés dans le cadre de cette décentralisation : que l'on parle des bibliothèques départementales de prêt ou des bibliothèques municipales.

Actuellement, il n'existe pas de loi définissant les droits, les devoirs, les missions, des autorités de tutelle et des bibliothécaires en matière d'acquisition.

Ce flou juridique présente un certain nombre de risques : on le voit avec ce qui s'est passé dans les municipalités gérées par le Front national.

Ce flou juridique présente aussi quelques avantages : les bibliothécaires ne sont pas en butte aux perpétuels procès que pourraient attenter les partis politiques extrémistes, en constatant l'absence d'ouvrage de leurs tendances.

Par contre, les associations d'usagers peuvent exercer un recours en cas de discrimination, en particulier, raciales et religieuses. Cette possibilité a été utilisée à l'encontre de certaines municipalités gérées par le FN.

En ce qui concerne l'application des censures d'État, le statut des bibliothèques n'est pas mieux défini : les deux lois qui organisent la censure - la Loi du 29 juillet 1881 et la Loi de 1949 - ne donnent pas non plus de statut juridique au livre de bibliothèque.

Seules les autres professions du livre, et en particulier les éditeurs sont nominalement citées dans les textes de loi. Dans la loi de 1949, le texte précise que les interdictions visent aussi " tout détenteur susceptible de proposer des ouvrages interdits aux mineurs ", ce qui reste très vague ;

Donc les bibliothèques, c'est l'un des avantages dont je voulais parler, peuvent ignorer sans trop de risques les décisions d'interdiction d'un livre, sauf si le jugement ou l'arrêté ministériel interdit toute mise à disposition au public.

Par rapport aux censures d'État, les bibliothèques bénéficient d'une marge de liberté que je qualifierais de " relative " en raison de la possibilité de dépôt de plainte et de sanctions administratives.

Dans la plupart des cas, le principal risque pour un bibliothécaire qui diffuse un livre interdit, c'est le vol. En d'autres termes, qui dit " interdiction " dit évidemment " attrait " : certains lecteurs auront envie de conserver le livre interdit pour eux.

 

Si la loi et les textes réglementaires sont relativement muets, il existe cependant des textes de déontologie professionnelle. Je voudrais les rappeler rapidement :

En outre, il existe évidemment un certain nombre de textes de déontologie professionnelle adoptés par les associations de bibliothécaires.

Ces différents textes s'appuient sur les déclarations et conventions des droits de l'homme et indiquent que tous les courants de pensée, d'opinion, de création, doivent être représentés au sein d'une bibliothèque. Ils affirment donc, le caractère encyclopédique et pluraliste des collections.

Les bibliothèques en tant que services publics, ne devraient pas être des lieux de propagande politique ou idéologique, ni des courroies de transmission de tel parti politique, association ou courant religieux, sectaire ou littéraire.

Mais une déontologie n'a pas force de loi. La plupart des censures effectuées en bibliothèques, relèvent non pas du droit mais de la coutume : mélange de savoir-faire politique ou professionnel, de peurs ou de convictions.

 

Pour illustrer mon propos, je vais prendre d'abord quelques exemples de censures, commises soit par l'État, soit par l'autorité de tutelle municipale au cours du siècle. Dans un deuxième temps, je parlerai des censures commises par les bibliothécaires.

Les censures les plus violentes et les plus visibles sont liées à des périodes de crises politiques et sociales ou d'affrontement politiques. En temps ordinaires, en effet, l'État et les élus font généralement confiance aux choix mis en oeuvre par les bibliothécaires ainsi qu'à l'autocensure, comme je le soulignais tout à l'heure. Les situations que je vais décrire ne sont donc pas la règle, pour autant, elles ne sont pas toutes exceptionnelles.

 

Les censures les plus violentes de ce XXème siècle qui s'achève, se sont déroulées durant la deuxième guerre mondiale. Ce sera mon premier exemple.

En août 1940, les occupants nazis, aidés par la police française, commencent par confisquer plus de sept cent mille livres dans les librairies, les maisons d'édition et les bibliothèques de la zone Nord. Des livres sont ainsi confisqués dans les bibliothèques municipales d'Auxerre, Autun, Blois, Bourges, Chartres, Chaumont, Dinan, Honfleur, Joinville et Orléans.

Ces livres vont être entreposés dans un immense garage, avenue de la Grande-Armée, avant d'être pilonnés.

Ensuite, le commandant militaire allemand, établit avec l'aide des éditeurs - et notamment d'éditeurs collaborationnistes - un index de plus de mille titres, dont vous connaissez sans doute le nom : liste Otto. Cette liste Otto va être diffusée et appliquée dans toutes les bibliothèques de la zone occupée. Ultérieurement, elle sera appliquée en zone libre sur l'initiative du gouvernement de Vichy, qui très souvent anticipait les éventuelles exigences des autorités allemandes. Cette liste concernait notamment

  • les ouvrages germanophobes ou antinazis, ainsi trouvait-on parmi les ouvrages interdits, ceux de : André Gide, André Malraux, Louis Aragon, Charles de Gaulle, Vicki Baum, Stefan Zweig ;
  • les livres d'auteurs juifs, avec parmi eux, quelques exemples : Franz Kafka, Max Jacob, Joseph Kessel, Léon Blum
  • les ouvrages anglo-américains ;
  • après la rupture du pacte germano-soviétique en juin 1941, les ouvrages marxistes qui ne figuraient pas auparavant sur la liste.
  • les ouvrages de psychanalyse : Sigmund Freud et Carl Gustav Jung.

Selon une stratégie développée dans tous les secteurs culturels, les Allemands préfèrent laisser aux institutions françaises, le soin de gérer la censure. Le ministre de l'Éducation nationale et le directeur de l'Enseignement supérieur sont chargés de faire appliquer ces listes par l'intermédiaire des préfets et des maires. Les livres doivent être mis sous clef et exclus du prêt. Les archives de l'Éducation nationale, que j'ai consultées, montrent que ces directives faisant l'objet de circulaires du ministère, ont été appliquées par la majorité des bibliothèques municipales, populaires et universitaires. Les bibliothécaires ont mis les livres sous clef, dans les réserves ou dans le bureau du conservateur.

Parfois des livres ont été détruits ; ainsi j'ai eu connaissance d'un autodafé. Il a été accompli par le maire de la commune d'Essonnes, sur soixante-deux ouvrages marxistes et socialistes. Fait extraordinaire : il en a dressé procès verbal. En général, les censeurs essaient plutôt de se dissimuler. Cela démontre que la censure était tellement encouragée et reconnue, qu'elle était en quelque sorte, un fait d'armes.

 

Mon deuxième exemple se situe dans un contexte différent, celui de la guerre d'Algérie :

La censure politique d'État s'est alors appliquée aux livres dénonçant les méthodes de l'armée française en Algérie ou soutenant les Algériens en lutte contre la puissance coloniale. La censure ainsi mise en oeuvre n'a pas fait l'objet d'un débat public devant les tribunaux ; au contraire, on essaie soigneusement d'éviter tout débat public. La censure est prise par décret et s'accompagne de la saisie et de la destruction des ouvrages. Avant même ces interdictions, les bibliothèques administrées par les municipalités de droite écartaient les livres favorables à l'indépendance algérienne, hostiles à la politique coloniale et aux méthodes de répression employées par l'armée française. Les municipalités communistes, quant à elles, tout en s'opposant à cette guerre coloniale, ne soutenaient pas les insoumis et les déserteurs. Dans ces bibliothèques, on pouvait trouver certains livres interdits par le gouvernement, comme par exemple : La Question d'Henri Alleg ... et là justement, je crois que les bibliothécaires profitaient du flou juridique. Par contre, elles excluaient généralement de leurs acquisitions les revues comme : Témoignages et documents, Vérité - Liberté, émanant d'insoumis et de déserteurs, qui reproduisaient certains titres interdits. De la même manière, ces bibliothèques excluaient les livres favorables à l'Algérie française ou ultérieurement, les mémoires du général Massu.

 

Mon troisième exemple va être pris dans une autre période et concerne des bibliothèques gérées par des municipalités communistes.

Dans les années de la guerre froide et dans les décennies qui ont suivi, le Parti communiste qui se trouve alors dans une période d'isolement et de soumission à la politique de Moscou, va composer des fonds extrêmement orientés : c'est même un euphémisme !

Très investi dans le développement de la lecture publique, le Parti communiste a eu pendant plusieurs décennies, une conception instrumentaliste de la lecture. Les municipalités des années 50 sont engagées dans ce qu'elles appelaient les " batailles du livre ". Impulsées par l'Union soviétique, dans l'ensemble de l'Europe, leur objectif était de faire lire les " bons livres ".

Qu'étaient ces bons livres ?

  • d'abord les publications des éditions communistes, achetées en nombre : l'on pouvait tout aussi bien acheter dix exemplaires d'un même titre, afin de soutenir les éditeurs communistes ;
  • la littérature dite progressiste : celle des compagnons de route, Louis Aragon, Paul Eluard, André Stil ;
  • les romans réalistes : Victor Hugo et Émile Zola.

Parmi les mauvais livres, on trouvait beaucoup de choses :

    toute la culture américaine la littérature (Ernest Hemingway, Dos Passos, Henry Miller) ; les romans policiers les ouvrages de science fiction ; les bandes dessinées. Mais en fait, en ce qui concerne les bandes dessinées, c'était la même chose dans les bibliothèques gérées par des municipalités de droite ;
  • les auteurs français qui ne sont pas dans la ligne : André Gide, Jean-Paul Sartre, Albert Camus ;
  • les livres des exclus du parti, comme : André Marty ;
  • les ouvrages des partis de droite et plus encore, la presse et en particulier, le Figaro ;
  • les livres de religion : en général il n'y avait pas de rayon, ce qui était relativement simple à gérer.

Évidemment dans la même période, il y a une censure en miroir. On ne trouvera pas dans les municipalités de droite l'Humanité, ni les ouvrages communistes.

Ces directives de partis ont-elles été appliquées à la lettre ?

D'après les interviews que j'ai pu faire avec les bibliothécaires en poste à cette période, l'application de cette politique dépendait de la taille des bibliothèques. Dans une grande bibliothèque, c'était absolument impossible. Il ne serait pas resté grand chose sur les rayons, si l'on avait retiré tout ce que je viens d'énumérer.

D'autre part cela dépendait de la stratégie des élus et de la coopération des bibliothécaires. Mais bien souvent, lorsque les bibliothécaires n'étaient pas dans la ligne, les camarades chargés des " batailles du livre " aisaient irruption dans la bibliothèque pour recadrer les esprits.

Progressivement, il y aura des ouvertures qui sont notamment liées aux évolutions de l'Union soviétique. Il n'y a pas eu de véritable tournant, dans la mesure où ces évolutions varient d'une bibliothèque à l'autre. Des bibliothèques ont évolué, relativement vite, après le XXème congrès en URSS, le rapport Khrouchtchev et la politique de mains tendues aux catholiques et socialistes. D'autres auront continué sur une ligne que nous pourrions qualifier de " dure ", pendant plusieurs années.

L'évolution des bibliothèques gérées par le Parti communiste est également liée aux transformations de la profession de bibliothécaire. Les bibliothécaires, beaucoup plus formés et soucieux de défendre leurs prérogatives, sont devenus moins conciliants et moins enclins à accepter les interventions municipales, en matière d'acquisition. Ils sont plus conscients de la nécessité de respecter le pluralisme des goûts et des idées pour le développement de la lecture publique.

 

Mon quatrième exemple concerne les municipalités de droite dans les années 80, donc dans un contexte politique, encore totalement différent.

Dans cette période, les bibliothèques touchent un plus large public. Elles sont devenues des enjeux financiers et politiques pour les municipalités, qui les considèrent comme des vitrines de leur politique culturelle.

Dans les années 80, et dans ce contexte, plusieurs municipalités de droite, élues dans d'anciens bastions communistes, vont tenter de régler leurs comptes avec le Parti par bibliothèques interposées. Trouvant les fonds trop orientés à gauche, ces municipalités vont refuser l'achat d'un certain nombre de publications d'éditeurs de tendances communiste, socialiste, tiers-mondiste et antiraciste. Sont alors directement visées des maisons d'éditions comme : Messidor, les Éditions sociales, Syros ou La Découverte.

Et ce, en particulier dans trois villes : Aulnay-sous-Bois, Montfermeil et Dreux.

Á Aulnay-sous-Bois, les élus iront jusqu'à supprimer l'abonnement à l'Étudiant et à des Textes choisis de Diderot aux Éditions Sociales. La guerre ouverte entre la municipalité RPR et la conservatrice met la bibliothèque en crise pendant plusieurs mois.

Précédemment, Monsieur Gautier-Gentès parlait de là bibliothèque comme d'un contre pouvoir. Je pensais alors que, si réellement les bibliothèques devenaient des contre-pouvoirs par rapport aux conseils généraux ou aux municipalités, elles seraient en permanence à feu et à sang.

Par ailleurs, ces municipalités imposent certains titres de droite, notamment du Club de l'horloge. Á Aulnay-sous-Bois et à Dreux, quelques-uns des nouveaux élus appartenaient au Front national. C'est aussi l'époque où des membres du Club de l'horloge faisaient de l'entrisme au RPR.

 

Nous pouvons en déduire que cet épisode annonçait et préfigurait ce qui allait se passer dans les municipalités gagnée par le Front national dès 1995 : ce sera mon cinquième exemple. Je ne le développerai pas trop, car Catherine Canazzi, vous a déjà apporté un certain nombre d'éléments sur le sujet.

En 1995, le FN est élu dans trois villes du Sud de la France : Orange, Marignane, Toulon.

Les équipes municipales vont alors considérer les bibliothèques non pas comme des services publics, mais comme des lieux de propagande et de guerre. Certains élus du F.N. exercent, d'une part des sanctions directes sur les livres et la presse, et d'autre part effectuent des refus d'achat. C'est le cas à Orange et à Marignane.

Ces refus portent sur toute une série de titres, ainsi que sur la presse : Le Monde, Libération, La Marseillaise, L'Événement du jeudi.

Á Toulon, la municipalité compte sur l'autocensure de la bibliothécaire, qui a accepté de faire participer la bibliothèque à la " Fête du livre " organisée par le Front national, dite : " Fête de la Liberté du Livre ".

D'autre part, ces municipalités imposent, comme Catherine Canazzi l'a dit, l'achat d'ouvrages, de centaines d'ouvrages d'extrême droite, mais aussi de journaux comme - Présent, National-Hebdo, Rivarol.

Les thèmes censurés ont déjà été évoqués par Catherine Canazzi. Toutefois, il me semble que le thème de l'homosexualité, n'a pas été abordé. J'ajouterai donc un ouvrage intitulé : Le Rose et le noir : les homosexuels en France depuis 1968. Ceci nous conduit à relever une autre censure qui concerne les ouvrages de Freud poursuivi à la fois parce qu'il est l'un des fondateurs de la psychanalyse et que certains courants d'extrême droite rejettent la psychanalyse, mais aussi parce que Freud est un auteur juif emblématique. Je suis persuadée que les deux éléments ont joué dans les tentatives du Front national de censurer ses ouvrages. Ces deux censures nous ramènent à la liste Otto sur laquelle Freud figurait déjà, et au régime nazi qui traquait les juifs et les homosexuels et dénigrait la psychanalyse.

Dans ces municipalités, le FN estime que les bibliothécaires n'ont qu'à se soumettre, et donc à accepter de collaborer ou à se démettre de leurs fonctions. Ceux qui essaient de résister pour défendre le pluralisme et le respect de l'éthique républicaine sont soumis à des humiliations publiques, à des menaces physiques, à des pressions psychologiques. Ils peuvent se retrouver déplacés ou démis de leurs fonctions. Je rappellerai pour mémoir, le cas hautement symbolique de ces bibliothécaires déplacés aux pompes funèbres municipales, à Orange. Les quelques bibliothécaires encore en place, naviguent entre résistance passive, compromis et petites victoires. Ils utilisent les stratégies habituelles des bibliothécaires, lorsque les autorités de tutelle prennent le service public pour un lieu de propagande. Je qualifierais ces victoires de minuscules !

Seule une mobilisation plus large des usagers, des associations locales et des associations de bibliothécaires a permis de faire reculer les " frontistes " à plusieurs reprises.

Un tel bras de fer a été engagé fin 99 à Vitrolles. Je n'ai pas encore abordé le sujet de Vitrolles, car le FN est arrivé au pouvoir dans cette municipalité en 1997, et non pas en 1995 comme dans les trois précédemment citées. C'est donc la quatrième ville gérée par le FN.

Dans un premier temps, les élus ont adopté un profil bas, par rapport à la censure. Ils se sont contentés plutôt, de faire traîner les commandes et les acquisitions. Certains titres concernant les droits de l'homme les heurtant, ils essayaient de gagner du temps.

Á Vitrolles, la municipalité prétend mettre en place un comité de lecture pour plus de démocratie. - Vous m'avez bien entendue ; c'est exactement les termes employés ! - Projet, qui dissimule vraisemblablement la création d'un comité d'acquisition, sur l'ancien modèle des comités d'inspection et d'achat de 1912, déjà évoqués, supprimés par décret en 1961.

Donc nous pouvons dire qu'à Vitrolles, l'histoire des bibliothèques va à reculons. Il s'agit de créer un comité pour moins de démocratie, comme vous l'avez compris.

Des protestations, à la fois d'associations locales et d'associations de bibliothécaires, relayées par les médias, se sont élevées, à la suite desquelles la directrice des affaires culturelles a démissionné ou a été démissionnée.

Anne-Marie Bertrand évoquait ce matin la difficulté pour la profession de trouver des réponses collectives. Nous comprenons bien que, dans le cadre de ces quatre villes, les réponses ne peuvent être que collectives. Ce n'est pas un bibliothécaire isolé qui peut s'opposer aux pressions physiques et psychologiques du Front national, même si parfois, il peut avoir l'impression de gagner un petit morceau de terrain.

 

Voilà pour ce qui est des différentes formes de censures politiques que je souhaitais développer, émanant d'autorités de tutelle. J'espère que dans la salle, tout à l'heure d'autres exemples seront fournis.

J'en arrive à l'évocation des censures exercées par des bibliothécaires. Il est évidemment plus facile devant des bibliothécaires de parler des censures des autorités de tutelle, que de celles des bibliothécaires eux-mêmes !

Du côté des bibliothécaires, qu'en est-il des censures et des autocensures ?

Les missions des bibliothécaires évoluent. Ils accomplissent une sélection nécessaire, dans une production de plus en plus abondante.

Dès lors, les bibliothécaires se montrent plus désireux d'aider le lecteur à s'informer et à se cultiver que soucieux de contrôler les lectures. Le bibliothécaire est devenu un diffuseur d'information, plus qu'un policier des moeurs. Bien qu'en cette fin de siècle, il ne se sente pas de talent de missionnaire et qu'il ne souhaite plus être un " hygiéniste de lecture ", selon l'expression de Julien Cain, prestigieux directeur de la Bibliothèque Nationale, son rôle d'éducateur demeure.

Les enfers ont disparu des bibliothèques municipales, ainsi que les étoiles au dos des livres jugés par Charles Schmidt, inspecteur des bibliothèques, au Congrès International de 1935 à Madrid : " vicieux, pernicieux, morbides, malsains ". Ont aussi disparu, les petits tampons que j'ai retrouvés durant mon enquête, sur un certain nombre d'exemplaires. Ils portaient les mentions : " lecteurs cultivés ", " lecteurs avertis " ou " pour adultes ".

Tout cela ayant disparu, les bibliothécaires utilisent parfois la technique du prêt direct, du prêt différé ou bien la section d'étude, ou encore la réserve, cet enfer moderne, pour contrôler l'accès des textes qu'ils estiment toucher aux limites de la morale, de l'idéologie ou de la politique.

La technique de censure la plus simple et la plus radicale, consiste cependant à ne pas acheter les ouvrages dont l'acquisition porte à polémique.

Il y a quelques mois, un bibliothécaire a organisé une exposition sur les livres censurés dans sa bibliothèque au cours des siècles. Il a eu le courage d'exposer aussi, ses propres censures récentes. Il a fait une vitrine sur le XXème siècle. C'était relativement courageux. En fait, il y a eu quelques problèmes, avec un certain nombre d'usagers.. Dans la vitrine XXème siècle, l'on pouvait trouver une partie des ouvrages énumérés précédemment. Par exemple étaient exposés, des ouvrages censurés durant la guerre d'Algérie, tel celui d'Henri Alleg, des ouvrages pornographiques, érotiques, des bandes dessinées, et bien sûr aussi Suicide, mode d'emploi et les Versets sataniques.

Quelques problèmes se sont présentés, certains emprunteurs ne comprenant pas que les bibliothécaires puissent s'arroger le droit, le pouvoir, de censurer ces ouvrages.

 

J'avais fait dans mon livre, une typologie, - ne voyez là aucune forme de publicité pour Censure et bibliothèques au XXème siècle ! - , Cette typologie s'appuie sur les thèmes, sur les genres exclus ou censurés, allant des censures les plus illégitimes aux plus légitimes au regard des bibliothécaires. Nous sommes amenés à constater, à la relecture, que rien n'a changé dix ans après concernant les thèmes sensibles.

Qu'est ce que je recensais dans cette liste ?

  • d'abord les ouvrages et les revues " porno " de type " hard ". Je pense que nous n'en trouvons toujours pas du tout, en particulier en bibliothèque départementale de prêt ;
  • les ouvrages de types documentaires ou essais vécus, encourageant la consommation de drogues dures ou douces ou entretenant une ambiguïté avec les pratiques toxicomanes ;
  • les ouvrages érudits ou spécialisés, - très érudits, très spécialisés - , traitant de poésie, de littérature, de sciences et techniques, de sciences humaines : les bibliothécaires de lecture publique, évitent d'acquérir les ouvrages, qui étant demandés par une minorité de lecteurs auront un faible taux de rotation ;
  • les romans sentimentaux, tout ce qui est de l'ordre de la littérature populaire, les romans policiers, d'aventure, d'espionnage ou de science fiction, à diffusion populaire ... Il ne s'agit évidemment pas de collections nobles de romans policiers ;
  • les essais, défendant les théories qui attaquent ou dérangent fortement l'ordre social : théories antisociales, libertaires, anarchistes, d'extrême gauche, etc.  ;
  • des ouvrages, revues, journaux, défendant des thèses fascistes, racistes, collaborationnistes ou négationnistes ;
  • les ouvrages érotiques, ou parfois même traitant de sexualité et plus encore, d'homosexualité.
    Sur ce point, il me semble que la profession évolue. Récemment, un bibliothécaire m'a dit avoir voulu retirer des rayons de sa bibliothèque, un ouvrage intitulé J'apprends l'allemand, aux éditions Actes Sud, mettant en scène l'homosexualité entre adolescents. Après avoir beaucoup hésité, il l'a reposé et s'est proposé d'en débattre avec les autres bibliothécaires. Cette attitude m'a paru très saine. Je me suis dit que dix ans plus tôt, il l'aurait sans doute retiré, sans en discourir avec quiconque. C'est par de petits faits comme celui-ci que le débat avance, et les pratiques peut-être aussi ;
  • autre genre : les essais de sciences parallèles : parapsychologie, astrologie, ouvrages sur les OVNI,... Ces genres sont cités très souvent par les bibliothécaires comme persona non grata, sur les rayons ;
  • les ouvrages religieux ou traitant du sacré. Les censures sur ces types d'ouvrages sont devenues beaucoup moins fréquentes en cette fin de siècle. Mais malgré tout, elles existent encore parfois. J'ai rencontré, il y a quelques années, un bibliothécaire qui m'a dit : " Je suis d'une famille communiste, mon grand-père était communiste, mon père était communiste, je suis communiste et je ne supporte pas qu'il y ait un rayon religieux dans la bibliothèque pour enfants dont je m'occupe. Si je n'avais pas de collaborateurs, il n'y en aurait aucun. ". D'où encore, la nécessité des échanges, du débat, du partage, autour de cette question là.

La décision de censurer ne devrait jamais être prise par une seule personne, mais toujours découler d'un débat. Je pense que si sur cette liste, les titres des ouvrages censurés ont changé, les thèmes et genres, objets de censures de la part des bibliothécaires, restent toujours les mêmes.

 

S'il ne reste que quelques minutes, je terminerais par deux éléments de réflexion concernant l'efficacité des censures et leur légitimité.

D'abord sur l'efficacité des censures : si l'on adopte une distance critique, si l'on ne se place plus sur le plan des passions, force est de constater que l'efficacité des censures est relativement limitée. Notamment pour deux raisons :

  1. La première est la suivante : les effets de la censure aboutissent souvent, à ce que le sociologue Max Weber, appelait " le paradoxe des conséquences " : les conséquences de nos actes divergent de nos intentions. Pris par ses convictions, ses passions ou ses angoisses, le censeur oublie le plus souvent que la censure produit, si elle est ostensible, un effet inverse de celui attendu. Par exemple, mettre une pastille rouge sur les livres déconseillés aux adolescents, est évidemment un encouragement à la lecture. Ce qui conduit les dits adolescents à se précipiter sur l'ouvrage interdit et à le livre dissimulé entre les rayonnages. Tout auteur, tout éditeur, sait d'ailleurs qu'il n'y a pas de meilleure publicité que la censure.
  2. La seconde raison tient au fait que pas plus que l'auteur, la bibliothécaire ne peut prétendre contrôler les lecteurs.
    L'effet d'un texte se situe rarement où on l'attend. La force de l'écrit est aussi fonction des affinités électives entre ce que le philosophe Paul Ricoeur nomme : " le monde du texte " et " le monde du lecteur ".
    Monsieur Gautier-Gentès parlait tout à l'heure de la fascination. Pour qu'elle s'exerce, il lui faut un terrain propice. Chaque texte entraîne des interprétations multiples, chacun ayant tendance à interpréter un texte en fonction de son propre système de valeur et de sa propre histoire, plutôt qu'à devenir semblable à ce qu'il lit.

 

Les censures en bibliothèques peuvent-elles s'avérer légitimes et en quel cas ? Les bibliothécaires, les élus locaux sont confrontés à des choix difficiles. Il existe des conflits de règles, inscrits dans les fondements de la démocratie.

Dans une démocratie, tout individu a droit à la liberté d'opinion et d'expression, sans distinction de race, de sexe, de religion et d'opinion politique selon l'article 19 de la Déclaration universelle des droits de l'homme de 1948.

Á condition - il y a une restriction - de ne pas viser à la destruction des droits et libertés attachés à cette même démocratie (article 3). Selon la déclaration universelle ou européenne des droits de l'homme, aussi bien que selon la déclaration de 1789, les bibliothèques ne peuvent être des lieux de propagande. Elles ne doivent pas être des " véhicules " pour des idées contraires à la démocratie - racisme, antisémitisme, xénophobie et en particulier pour les idées du FN ; je trouve ce terme de " véhicule " utilisé par Monsieur Gautier-Gentès, tout à fait approprié.

Á partir de là, plusieurs interprétations de ces textes fondateurs de notre démocratie, ont pu être repérées au cours des débats de ces dernières années.

  1. La première interprétation, consiste à mettre l'accent sur les articles concernant la liberté d'opinion et d'expression, &aagrave; considérer que quiconque a le droit de s'exprimer et que tous les lecteurs - adultes responsables - , ont le droit de se forger leur propre opinion, sans subir la tutelle des bibliothécaires.

    Selon cette position, dont joue le FN lui-même, les bibliothèques municipales doivent acquérir des documents de toutes tendances, y compris racistes, fascistes et notamment : Présent, National Hebdo, etc., toute la presse d'extrême droite. Cette attitude accepte, non seulement de véhiculer les idées du FN, mais de les banaliser, ce qui est un risque plus grand encore, au nom de la liberté d'expression et de la liberté de lire.

  2. La seconde position, s'appuyant exclusivement sur les articles qui limitent le droit d'expression, propose de ne mettre les documents du FN, nulle part. Sauf à des fins de recherches, à la Bibliothèque Nationale, qui reçoit le dépôt légal ou à la bibliothèque de sciences politiques où ils figurent déjà.

Cette seconde position présente un certain nombre de risques :

  • le premier, c'est de rendre les idées du FN particulièrement attractives, car interdites. Cet aspect a été précédemment développé par Monsieur Gautier-Gentès ;
  • le second, c'est d'empêcher la quasi-totalité des lecteurs de connaître, par eux-mêmes, les idées du FN et de se forger leur propre opinion ;
  • enfin la troisième position, prend en compte à la fois, le droit à la liberté des lecteurs, des auteurs et les limites qu'apporte notre démocratie à cette liberté. Elle propose de restreindre la présence des écrits du FN ou d'autres courants extrémistes à une partie du réseau des bibliothèques municipales ou des bibliothèques départementales de prêt, pour permettre aux lecteurs de s'informer, notamment grâce aux prêts entre bibliothèques.

C'est cette position qui a été défendue par l'Association des bibliothécaires français dans sa brochure Acquisitions et Bibliothèques de service public.

Je n'ai pas l'impression que cela a été mis en oeuvre pour autant ; mais vous êtes mieux habilités que moi pour le dire.

Cette position joue sur la marge étroite qui existe entre le droit à l'information et la nécessité d'une éthique, position plus mesurée, qui limite en partie, mais pas totalement, les risques des deux positions précédentes.

 

Pour terminer, je plaiderai pour des censures réfléchies et limitées, discutées collectivement au sein des bibliothèques, assumées et expliquées, dans le respect des lecteurs.

Je rejoins ce qu'à dit Monsieur Gautier-Gentès, en rappelant que le censeur a d'abord peur de lui-même, de ce qu'il a refoulé, étouffé en lui-même.

L'écrivain Henry Miller, qui a eu beaucoup à faire avec la censure, écrivait " Les qualités sordides impliquées à l'ennemi, sont toujours celles que nous reconnaissons comme nôtres, et c'est pourquoi nous nous dressons pour les massacrer, puisque ce n'est que par la projection que nous nous rendons compte de leur énormité et de leur horreur. L'homme essaie, comme dans un rêve, de tuer l'ennemi qui est en lui. "

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