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9 octobre 2000

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Les politiques d'acquisition en BDP



Extrêmisme et consensus (1)
Jean-Luc Gautier-Gentès
Inspecteur général des bibliothèques

Présentation

En 1996 et en 1997, l'inspection générale des bibliothèques inspectait les bibliothèques municipales d'Orange et de Marignane (2). Elle constatait que les municipalités de ces villes, municipalités relevant de l'extrême droite, imposaient à leurs bibliothèques respectives l'acquisition de publications favorables à leur idéologie, tandis qu'elles empêchaient l'acquisition de publications ressortissant ou censées ressortir à d'autres idéologies. Pour mettre en évidence les entorses faites au pluralisme, l'inspection se trouvait dans l'obligation de définir, plus précisément qu'il n'est habituel, ce qu'est, ce que doit être, le pluralisme. Poursuivant une libre réflexion conduite dans deux articles récents (3), les quelques notes qui suivent se situent dans la continuité de ce travail.

Il s'agit bien des bibliothèques municipales. Transposables à peu près tels quels aux bibliothèques départementales de prêt, les termes du débat ne le sont pas aux bibliothèques universitaires. En effet, les domaines couverts par celles-ci sont déterminés par les enseignements et les recherches pratiqués dans chacune des universités considérées. L'encyclopédisme n'est donc pas, comme dans le cas des bibliothèques territoriales, un des critères en fonction desquels on jugera de la qualité et du caractère pluraliste des fonds. En revanche, plus que dans les bibliothèques territoriales, le pluralisme résidera dans la diversité des points de vue exprimés sur une même question et des méthodes d'approche.

On voudra bien considérer mes propos comme purement exploratoires. Parfois délibérément provocants, ils n'ont pour but que d'alimenter la réflexion. documentaire.

1. Tyrannie du consensus ?

En 1996, le Front national effectuait une enquête auprès des bibliothèques municipales. Il en concluait que son idéologie était sous-représentée dans les collections (4). C'est au nom de cette sous-représentation que, dans les villes qu'il gouverne, il a imposé à la bibliothèque municipale l'acquisition de publications favorables à son idéologie; que là où il ne gouverne pas, et aspire à gouverner, il s'insurge contre leur absence et fait pression pour qu'il y soit remédié.

Fait moins connu, des attaques de même nature proviennent de l'autre extrême. Par exemple, un article récemment paru dans Le Monde libertaire accuse, lui aussi, les collections des bibliothèques de conformisme, mais, cette fois, au nom de la pensée anarchiste, " systématiquement négligée, sauf pour quelques ouvrages alibis, généralement historiques " (5). Ne doutons pas que les mêmes accusations sont portées contre les bibliothèques, au nom de leurs thèses propres, par d'autres composantes de l'extrême gauche. .

En réaction, de nombreux bibliothécaires ont accoutumé de dire que les bibliothèques sont un des lieux où se noue, où se renforce, le " consensus " social; et que par conséquent, les " extrémismes " n'y ont pas leur place.

Comment est-ce que cela s'est passé  ?

Cette réaction est compréhensible. Ces bibliothécaires sont attachés à la démocratie. Or il leur paraît, à juste titre, que les extrémismes ne sont pas animés des meilleures intentions à son endroit. Et ils ont des raisons particulières de le penser, eux qui ont souvent fait les frais, récemment et moins récemment, des méthodes que les extrémismes emploient pour parvenir à leurs fins.

Pour autant, la conception de la bibliothèque que développent ces bibliothécaires face à l'extrémisme est-elle juste ? Les bibliothèques doivent-elles être un lieu " consensuel " ? Les " extrémismes " doivent-ils être exclus des collections ?

Si nous nous posons cette question, c'est parce que des municipalités extrémistes se sont comporté, à l'égard de leur bibliothèque, de la façon que nous avons rappelée. Mais ce comportement fait aussi que le moment choisi pour prendre position sur ce sujet est le pire possible. En effet, avancer l'idée que les extrémismes, fût-ce à des conditions et dans des limites bien précises, ont leur place dans les collections, c'est risquer de fournir des armes aux partis extrémistes, aux municipalités qui en relèvent, pour faire entrer leurs publications dans les bibliothèques, le cas échéant massivement (sous couleur d'attachement au pluralisme, c'est bien là ce qu'elles sont impatientes de faire). Mais aussi pour maltraiter les bibliothécaires qui, au nom de l'idée qu'ils se font de la démocratie et du service public, croient ou croiraient devoir s'opposer à leurs visées.

Faut-il, pour autant, s'abstenir de traiter cette question ? Il le faut d'autant moins que l'extrémisme ne nous a pas attendu pour malmener les bibliothécaires des villes qu'il gouverne et que, loin de capituler en rase campagne devant ses exigences, nous nous proposons de le contenir à sa juste place : la place, restreinte, que mérite son usage de la passion au détriment de la raison, de la haine au détriment de la recherche des moyens de vivre ensemble.

Un rappel préalable est indispensable. Extrême droite et extrême gauche, se situant tout naturellement dans une perspective politique, une perspective de conquête du pouvoir, partent du principe que les publications politiques (c'est-à-dire leurs publications, les publications militantes) ont obligatoirement leur place dans les bibliothèques municipales. Pour des raisons analogues - conquête du pouvoir pour ceux qui ne l'ont pas, maintien au pouvoir pour ceux qui l'ont -, les partis démocratiques ont également tendance à adhérer à ce principe. Or, il est rien moins qu'évident. S'il est difficile, s'il est inenvisageable d'exclure des bibliothèques toute publication politique, dans la mesure où, la politique s'y logeant nécessairement, cela reviendrait à ne pas acquérir de publications traitant des questions sociales et économiques, il est parfaitement soutenable d'en exclure les publications que je qualifie de militantes, c'est-à-dire les publications émanant, plus ou moins directement, des partis et présentant unilatéralement leurs thèses (6).

Les considérations qui suivent ne valent que dans le cas où il a été décidé de faire une place à ces publications.

Dans cette hypothèse, des raisons plaident pour que les extrémismes ne soient pas représentés dans les collections des bibliothèques. D'autres plaident pour qu'ils le soient. Certaines sont bien connues, d'autres sont plus rarement citées. Je les rappellerai successivement.

Contre la représentation des extrémismes dans les collections

1 - Offrir une tribune aux thèses extrémistes, n'est-ce pas favoriser leur propagation ?

C'est là un vrai motif de réflexion. Les thèses extrémistes sont-elles, en elles-mêmes, attirantes ? Leur donner la parole, est-ce leur valoir, à tout coup, des adhésions ?

Les extrémismes le pensent assurément, puisqu'ils demandent que leurs publications soient proposées au public dans les bibliothèques. Et il est vrai qu'ils ont de bonnes raisons de le penser. Leur stratégie, et une bonne partie de leur programme, ne consistent-elles pas à désigner des boucs émissaires ? Et chacun de nous, spécialement s'il est malheureux, quelle que soit la cause de ce malheur, n'est-il pas soulagé de voir assigner un visage à l'infortune qui l'accable, ne préfère-t-il pas voir désigner autrui, plutôt que soi, comme responsable de cette infortune ?

Outre la demande des extrémismes eux-mêmes, et l'analyse de leur stratégie, la sociologie des rumeurs, une sociologie qui s'est développée, ou du moins renouvelée, en même temps que se multipliait et s'accélérait la circulation des informations (7) - la sociologie des rumeurs, donc, est à même de nous délivrer d'utiles enseignements sur la séduction que les extrémismes sont susceptibles d'exercer. Que dit-elle en effet ? Par exemple, que plus un mensonge est gros, plus il a de chances d'être cru. Or les publications extrémistes, spécialement la presse, ne sont pas avares de gros mensonges.

Stratégie du bouc émissaire et mensonge ne sont pas ennemis, ils font au contraire bon ménage. Un des produits de leur combinaison est le fameux complot judéo-maçonnique, tel qu'ont prétendu l'attester, par exemple, les Protocoles des sages (8).

Cette interrogation sur le caractère attractif de l'extrémisme, deux éléments lui confèrent une gravité particulière. Le premier est l'Histoire. Les dangers que représentent les extrémismes ne sont pas un effet de l'imagination. Certains d'entre eux ont été au pouvoir; et, de l'application de leurs vues, d'innombrables êtres humains ont éprouvé les conséquences dans leur chair. Il est pour le moins difficile, depuis les chambres à gaz, de considérer l'antisémitisme, pour ceux qui s'y complaisent, comme un plaisir innocent, une sorte de péché véniel, pour ceux qu'il révulse, comme quelque chose de simplement odieux, comme une chose qui, si pénible qu'elle soit, ne mérite pas l'honneur qu'on s'y arrête. C'est même la raison pour laquelle l'extrême droite et l'extrême gauche antisémites (9) s'attachent à nier l' existence des chambres à gaz : l'extermination systématique des Juifs une fois réduite à l'état d'invention, l'antisémitisme, à défaut de trouver une légitimité, s'exonère de l'accusation d'avoir été le fourrier d'un génocide.

Le second élément qui leste d'une responsabilité spéciale l'interrogation sur le caractère attractif de l'extrémisme est la situation économique et sociale. En effet, la désignation de boucs émissaires, la promesse de lendemains qui chantent, discours qui s'adressent d'abord aux laissés-pour-compte de la prospérité, ont d'autant plus de chances de faire recette - et donc de porter au pouvoir ceux qui les prodiguent - que ces laissés-pour-compte le seront bel et bien et qu'ils seront plus nombreux.

2 - Les extrémismes s'en prennent à des individus ou à des groupes que leurs attaques sont susceptibles de blesser. C'est particulièrement vrai pour l'extrême droite, dont la presse, de façon plus ou moins feutrée selon les titres, les auteurs et les moments, ne se lasse pas de prendre à partie les Juifs, les francs-maçons, les immigrés, etc.

La situation dans certaines universités américaines est là pour le montrer : la défense des droits des communautés, de leur dignité, de leur apport propre à la civilisation, est elle aussi susceptible de verser dans l'invective et l'intimidation (10). Mais ce n'est pas là ce dont nous parlons. Ce dont il s'agit avec la presse extrémiste, surtout la presse d'extrême droite, ce n'est pas du droit des communautés, ou tout simplement des citoyens, à occuper dans la cité la place qu'ils estiment devoir leur revenir, mais de leur droit à ne pas être injuriés, niés dans leur être même, particulièrement dans un espace public, la bibliothèque, qui leur appartient autant qu'à toutes les autres communautés, à tous les autres citoyens, notamment ceux qui se croient autorisés à les couvrir de boue.

Telles sont les raisons qui militent pour que les extrémismes ne soient pas représentés dans les collections. Elles sont sérieuses, troublantes.

D'autres raisons n'en plaident pas moins pour que les extrémismes soient représentés dans les collections. Elles se laissent ordonner selon deux séries. La première série de raisons peut se résumer de la sorte : la représentation des extrémismes dans les collections des bibliothèques est susceptible de tourner au désavantage de ces extrémismes. La deuxième série de raisons peut se résumer ainsi : l'absence des thèses extrémistes parmi les collections des bibliothèques est susceptible de tourner au désavantage de la démocratie.

Pour la représentation des extrémismes dans les collections

Première série de raisons (la représentation des extrémismes dans les collections est susceptible de tourner au désavantage de ces extrémismes).

1- Il ne faut pas sous-estimer la séduction que les thèses extrémistes sont susceptibles d'exercer sur le public. Nous l'avons déjà souligné : cherchant à persuader tout un chacun qu'il est une victime, maltraité injustement et fondé à exiger réparation, soufflant sur les braises de la haine qui sommeille au fond des coeurs, combien sont-elles plus attirantes, ces thèses, que la démocratie, qui explique, démontre, qui s'adresse, en un mot, non à l'instinct, mais à la raison. Mais il ne faut pas non plus sous-estimer l'effet répulsif des thèses extrémistes. Est-ce nourrir des illusions ? Je ne suis pas éloigné de penser que si certains des électeurs de l'extrême droite savaient ce que contient la presse de l'extrême droite, s'ils avaient la révélation de ce que cachent les propos policés que ses dirigeants tiennent quand ils s'adressent à tous les Français, horrifiés, ils cesseraient de lui apporter leurs suffrages. Les politologues ne nous expliquent-ils pas que, tout en votant pour l'extrême droite, la plupart de ses électeurs n'adhèrent pas aux plus radicales de ses thèses ?

2 - Au delà de la répulsion que les thèses extrémistes sont susceptibles d'inspirer, pour les combattre, c'est-à-dire pour débusquer les mensonges sur lesquels elles prennent appui, pour mettre à nu la déficience des raisonnements tenus, pour dégager les véritables conséquences qu'aurait leur mise en oeuvre, en un mot pour les réfuter, il faut les avoir sous la main.

Cet argument est irrécusable. En même temps, il n'est pas tout à fait convaincant dans le cas des bibliothèques. En premier lieu, cet usage pédagogique des publications extrémistes suppose la présence de pédagogues. Or, pour diverses raisons, il ne s'en trouvera pas partout. En second lieu, pour se livrer à cet usage pédagogique des publications extrémistes, il peut être utile, mais il n'est pas indispensable de produire ces publications. Des études critiques des partis extrémistes, relevées, le cas échéant, d'extraits de leurs publications, fera aussi bien l'affaire. Et même mieux, puisque ces études, de par leur nature critique, ne risquent pas (ou risquent infiniment moins) de gagner le public aux thèses extrémistes comme pourrait le faire un contact direct avec ces thèses.

Deuxième série de raisons : l'absence des thèses extrémistes parmi les collections des bibliothèques est susceptible de tourner au désavantage de la démocratie.

1 - La première de cette série de raisons n'est pas décisive. Exclure des bibliothèques toute représentation des idées des partis extrêmes, c'est leur fournir un argument de plus pour, d'une part, dénoncer le conformisme des bibliothèques, d'autre part et corollairement, se poser en victimes, selon une stratégie qu'ils affectionnent.

Si j'ai dit que ce n'était pas là une raison décisive de donner la parole à ces partis extrêmes dans les bibliothèques, c'est parce que leurs larmes n'émeuvent personne; nous savons bien que ces prétendues victimes ne rêvent que d'être des bourreaux. Mais peut-être ai-je tort : le discours par lequel les partis extrêmes s'autodésignent comme des victimes convainc vraisemblablement ceux de leurs suffragants qui se ressentent eux-mêmes comme des victimes et votent en leur faveur pour cette raison. Si cette hypothèse est juste, exclure des collections des bibliothèques les partis extrêmes aboutit à renforcer leurs électeurs dans l'idée que ces partis sont persécutés et n'en ont que plus besoin d'être soutenus.

2 - La deuxième raison est proche de la première. Elle aussi nous est enseignée par les sociologues : refuser d'assurer la représentation publique d'une idée, fût-ce parce qu'elle est manifestement fausse, ancrera dans leur conviction ceux qui croient qu'elle est vraie et qu'un " complot " s'emploie à l'occulter. Voire, conduira les indifférents ou les sceptiques à se demander si, en fin de compte, du feu ne serait pas à l'origine de la fumée. Un exemple bien connu est celui du négationnisme. Les négationnistes ne manquent pas de désigner, dans la loi qui leur interdit d'exposer leurs assertions impunément, une preuve de l'existence de la conspiration qui, selon eux, est à l'origine de l'invention selon laquelle les nazis auraient entrepris d'exterminer systématiquement les Juifs, une preuve qu'on veut étouffer leur voix non parce qu'ils mentent mais, au contraire, parce qu'ils disent vrai (11). Et ce discours victimaire, qui fait injure aux vraies victimes, trouble jusqu'à des honnêtes gens.

Il serait d'ailleurs bien surprenant qu'il ne les trouble pas. Ces " honnêtes gens " ne reçoivent-ils pas régulièrement leur lot de " révélations ", n'apprennent-ils pas régulièrement que tels intérêts financiers sont à l'origine de telle décision administrative ou politique, la malhonnêteté de quelques dirigeants et les médias, qui, sciemment ou non, l'amplifient, ne les ancrent-ils pas dans la conviction qu'il y a un " dessous des cartes ", une " vérité cachée " qui explique la situation et qu'on s'emploie à leur dissimuler ?

3 - Il ne faut pas confondre consensus social et consensus intellectuel. Le consensus social n'est pas - ou du moins ne doit pas être - subordonné au consensus intellectuel. Un excès de consensus intellectuel est même susceptible de nuire à la cohésion sociale.

Définissons le consensus intellectuel comme le fait de partager les mêmes idées. Définissons le consensus social comme le fait de coexister pacifiquement dans la même société, en dépit d'idées différentes, des élections libres, à l'exclusion de toute violence, constituant la seule voie admise pour modifier l'organisation de cette société.

Les bibliothèques peuvent se voir demander d'assurer deux types de consensus social. Tout d'abord, un consensus social local. Chacun, à la bibliothèque, est tenu de coexister pacifiquement avec ses voisins. Or, qu'on ne lise pas les mêmes livres ni qu'on n'en pense pas la même chose (consensus intellectuel) n'est en rien, ne doit en rien être la condition de cette coexistence pacifique. Il suffira de rappeler au public que quiconque agresse autrui à la bibliothèque soit en lui faisant reproche de ce qu'il est et de ce qu'il pense, soit en clamant ses propres opinions, n'y a pas sa place (12). Et le cas échéant, d'expulser qui ne respecterait pas cette règle.

Il peut être également demandé à la bibliothèque de fortifier le consensus social en général, le consensus social dans l'ensemble de la société dont elle fait partie. Or, ici encore, cette fortification ne passe pas par l'unanimité des opinions - autrement dit, par le consensus intellectuel.

A la lumière de l'histoire ancienne et récente, on pourrait même soutenir que, loin de renforcer le consensus social, l'excès de consensus intellectuel constitue un facteur de rupture de ce consensus. Ainsi, si, à droite de la droite bonapartiste (RPR), une droite plus autoritaire s'est développée, c'est en particulier parce que cette droite bonapartiste, en se ralliant notamment, sauf exceptions, à la perspective d'une intégration politique accrue dans l'Union européenne, s'est trouvée de fait déportée sur sa gauche et par là confondue avec la droite orléaniste (UDF). De même, si, aux dernières élections régionales (mars 1998), on a vu l'extrême gauche accéder aux conseils régionaux, c'est parce qu'il a paru à certains électeurs du parti communiste que ce parti, en gouvernant avec le parti socialiste, ne s'en différenciait plus.

Il importera donc moins à la démocratie, pour assurer sa pérennité, d'exiger que tous les citoyens soient d'accord, que de veiller au respect du principe selon lequel leurs désaccords ne doivent pas revêtir des formes coercitives ni même agressives. La pluralité des opinions, autrement dit le débat, incluant les extrémismes, constituera même, dans une certaine mesure, une garantie contre la tentation d'adhérer dans l'isoloir ou dans la rue à ces extrémismes (13). (Pour peu, naturellement, que la démocratie, par ses arguments et par ses actes, sans oublier ce que Montesquieu appellerait sa vertu, sache se montrer plus persuasive qu'eux.)

Les bibliothèques ont un rôle à jouer pour rendre ce débat possible. Elles le feront en offrant aux usagers des collections plurielles (14) (réparant, à cet égard, les carences de la plupart des chaînes télévisées, d'autant plus fâcheuses qu'elles touchent un vaste public); en leur imposant sur place les règles d'une coexistence pacifique; et en les incitant par cet exemple à respecter les mêmes règles dans la société tout entière.

4 - La démocratie a tendance à s'endormir sur ses lauriers. A passer par pertes et profits les carences, voire les échecs, qui accompagnent ses réussites. Par exemple, les dégâts sociaux que provoque un libéralisme par ailleurs générateur de plus de bien-être matériel que le communisme tel qu'il a été mis en oeuvre jusqu'à présent. Ou le sentiment de vulnérabilité et d'abandon que peut engendrer, chez des Français dits de souche (c'est-à-dire des Français qui se pensent comme tels), une présence d'immigrés perçue comme excessive dans leur quartier. Ou les menaces que fait courir à la conscience civique, donc à la liberté, le fonctionnement actuel de la télévision.

Ces carences, ces échecs, les extrémismes les dénoncent. Parfois plus haut et plus clair que les partis démocratiques, qui, en étant pour partie responsables, et étant tenus d'y porter remède sans savoir comment ou désirer y mettre le prix, ont tendance à les considérer comme une fatalité, l'inévitable revers de la médaille.

Tous les constats faits, de la sorte, par les partis extrémistes, ne sont pas justes. S'ils les font, c'est qu'ils nourrissent des arrière-pensées (ravir le pouvoir à ceux qui le détiennent et auxquels la responsabilité de la situation constatée est imputée à crime). Les solutions qu'ils proposent sont, c'est selon, légères ou odieuses, ou les deux.

On n'en déduira pas que certains de leurs constats ne sont pas exacts (15). Des constats dont, par conséquent, la démocratie est à même de tirer profit. Qui, à la fois, l'obligeront à regarder en face les déficiences qu'elle préférerait oublier, et l'inciteront à y remédier plus vite et plus durablement.

Pour être tout à fait complet, j'avouerai un certain malaise, s'agissant de la circulation des idées, devant cette notion d'extrémisme, au nom de laquelle peuvent être repoussées bien des idées hétérodoxes, fussent-elles salutaires.

J'ai hésité à rappeler cette évidence. En effet, je n'ignore pas qu'elle est susceptible d'être utilisée à leur profit tant par l'extrême droite que par l'extrême gauche. Elles auraient tort. En m'attachant à préserver les droits d'une pensée hétérodoxe, en appelant l'attention sur les dangers que présente la notion d'extrémisme, en ce qu'elle postule un milieu idéal, un centre parfait et donc intangible, je pense aux représentants du Tiers refusant de quitter la salle des menus plaisirs tels que les voyait le marquis de Dreux-Brézé; à ceux des républicains qui se contentaient de défendre la légalité, à l'exclusion de tout totalitarisme, tels que ne les en décrivaient pas moins les franquistes durant la guerre civile espagnole; à De Gaulle tel que le dépeignait Vichy. Autrement dit, à des individus ou à des groupes qui s'attachaient à instaurer, à développer ou à restaurer la liberté, l'égalité et la fraternité, au lieu que " nos " extrémismes les récusent. (Et ceux qui ne récusent qu'un ou deux des trois termes de la devise de la République ne s'excluent pas moins de la démocratie que ceux qui la rejettent tout entière : c'est l'alliance et l'équilibre des trois qui font la démocratie.)

Je pense aussi, toutes proportions gardées, à l'écologie dite radicale, encore perçue, selon ceux qui la représentent et ceux qui la perçoivent, comme un extrémisme, mais globalement moins qu'autrefois (16). Preuve s'il en était besoin que la définition de l'extrémisme varie selon les lieux, les moments et les hommes.

Retenons de ce rappel à la fois nécessaire et périlleux, compte tenu du contexte politique, non pas l'idée que tel ou tel des extrémismes actuels pourrait bien avoir raison; mais la nécessité d'une défiance à l'égard des idées trop consensuelles, d'une attention aux voies inédites. A la condition qu'il s'agisse non d'aggraver le sort des hommes - quels qu'ils soient -, mais de l' améliorer.

Synthèse

D'un côté, l'utilité, croyons-nous avoir montré, pour la démocratie elle-même, de laisser les extrémismes s'exprimer parmi les collections des bibliothèques. De l'autre, la séduction qu'exerce la haine; et le droit de tout un chacun à ne pas en faire les frais.

Le seul moyen de tenir compte à la fois de ces deux paramètres est d'établir une distinction entre un extrémisme de la pensée et un extrémisme de la haine, de permettre au premier de s'exprimer et de récuser le second, l'abstention devant, selon moi, l'emporter, quand les mêmes écrits véhiculent l'un et l'autre.

J'entends par extrémisme de la pensée, par exemple, un essai proposant de rétablir la monarchie en France, un ouvrage exposant quelle vie heureuse serait la nôtre si nous étions débarrassés de l'Etat. J'entends par extrémisme de la haine des livres qui, pour atteindre les fins précitées, appelleraient au meurtre; les publications qui s'en prennent à des personnes ou à des groupes, notamment en raison de leur appartenance ethnique et religieuse, une large part de la presse d'extrême droite, y compris celle qu'on voudrait nous convaincre d'admettre dans les bibliothèques en nous vantant sa talentueuse alacrité, répondant à cette définition.

2. Le consensus de la tyrannie

Une médiathèque est la vitrine culturelle d'une municipalité dans sa quotidienneté. Elle est le lieu privilégié où peut s'exercer une influence idéologique en profondeur; ne sous-estimons pas cet outil de reconquête des esprits ! (E. Stetten, directeur de la bibliothèque municipale d'Orange, rapport d'activité, août 1997 (17)).

Maints exemples historiques, le comportement des actuelles municipalités d'extrême droite à l'égard des bibliothèques municipales qu'elles contrôlent, le montrent : à la tyrannie, réelle ou supposée, du consensus démocratique " mou ", les extrémismes se proposent de substituer un autre absolutisme, le leur, le consensus de leur tyrannie propre (18).

A Orange, à Marignane et à Vitrolles, cette tyrannie prend une forme dure : celle de l'acquisition de publications favorables à l'extrême droite. Elle peut aussi, selon les cas, y prendre des formes plus discrètes.

Politique et idéologie - Encyclopédisme et pluralisme

Il y a deux façons de faire de la politique avec les collections des bibliothèques.

La première est d'acquérir des publications politiques, qu'il s'agisse de publications militantes, où les partis marchent à visage découvert, ou de publications que l'on peut qualifier d'idéologiques, c'est-à-dire où les attitudes et les idées valorisées correspondent aux thèses d'un courant politique et servent ses intérêts, mais sans le dire ouvertement.

La seconde est de privilégier tel genre au détriment de tel autre. Il est loisible à toutes les bibliothèques municipales d'acquérir des traités de jardinage. Il est même probable qu'elles le doivent. Mais acquérir plusieurs traités de jardinage en rayant parallèlement des bons de commande un ouvrage sur les différentes écoles historiques (19), c'est sortir du savoir-faire du bibliothécaire pour entrer dans le domaine de la stratégie politique. C'est, d'une part, inciter le public à entretenir son jardin au lieu de s'intéresser à l'Histoire qui s'est faite et se fait, d'autre part, tendre à dissimuler que l'histoire n'est pas un donné, dont la révérence s'impose aux peuples, mais une fabrication qui répond à des présupposés et qui, comme telle, peut être priée d'expliciter ces présupposés.

Toute bibliothèque municipale a vocation à l'encyclopédisme. J'ai proposé ailleurs de définir le pluralisme comme la qualité de cet encyclopédisme. Le pluralisme consiste à traiter de façon non pas univoque mais plurielle tous les sujets que l'encyclopédisme s'assigne d'embrasser. Il découle des paragraphes qui précèdent - et j'ai eu tort de ne pas le souligner plus tôt - que si le pluralisme détermine la qualité de l'encyclopédisme, un véritable encyclopédisme, un encyclopédisme véritablement encyclopédique, est, de son côté, une des composantes du pluralisme.

Lire les classiques

La consigne est donnée par les municipalités d'extrême droite aux bibliothèques des villes qu'elles gouvernent, d'acquérir prioritairement les " classiques ". Il y a à cela deux raisons. La première est que, d'une manière générale, l'extrême droite ne fait aucune confiance au présent. Elle le vit comme un âge de bronze, une période de décadence. Dans le passé seulement, siège de l'âge d'or perdu, résident les valeurs sûres. Il en est ainsi pour la littérature ou les arts comme pour la morale(20).

Ah ! Seigneur Sganarelle, tout est renversé aujourd'hui, et le monde est tombé dans une corruption générale; une licence épouvantable règne partout; et les magistrats, qui sont établis pour maintenir l'ordre dans cet État, devraient rougir de honte, en souffrant un scandale aussi intolérable [...] (21)

La seconde raison nous est révélée par les interdits qui accompagnent cette consigne d'acquérir surtout les classiques. Ces interdits frappent les " nouveautés ", accusées d'être promises à une obsolescence rapide. Entendons les publications qui parlent de notre temps : de l'actualité politique, religieuse, économique, sociale.

Si, en ordonnant d'acquérir préférentiellement les classiques, les municipalités d'extrême droite croient donc de bonne foi pourvoir le public en ouvrages de qualité, elles se proposent aussi de le cantonner à ses songes, d'avoir les mains libres, de présider seule au présent(22).

Électeurs, plutôt que ces livres si irritants, qui sont autant de pavés dans la mare lisse de l'ordre que nous entendons faire régner, lisez les classiques.

Bien entendu, en l'occurrence, les électeurs seront encouragés à suivre ce conseil. Une des chances de la démocratie, c'est que l'extrême droite est divisée (ce que nous nommons extrême droite est un conglomérat de courants plus ou moins antagonistes). Une autre, c'est que le gros de ses troupes est simple. Il faut l'être pour ne pas voir que les classiques, presque tous, s'ils sont dignes de l'être, n'endorment pas l'esprit mais le réveillent. Y jettent ce doute, cette inquiétude, cette lucidité qui sont ce que les dictatures détestent le plus au monde (23).

Les municipalités d'extrême droite en ont-elles malgré tout le soupçon, elles qui, en même temps que les " classiques ", et en plus grande quantité, font acheter de ces ouvrages pratiques qui ne vous emplissent pas la tête d'idées extravagantes, qui vous occupent les mains, qui font de votre jardin ou de votre atelier un petit havre qui se suffit ?

III. Propositions

Limites

Si, selon ma définition du pluralisme, il n'est ni souhaitable ni possible que la parole soit totalement refusée aux extrémismes dans les bibliothèques, pour peu que ce soit dans les limites que j'ai tracées, en outre, il n'est pas tolérable qu'ils prétendent la garder de façon exclusive ou selon une proportion immodérée.

J'entends par conservation exclusive de la parole l'éviction, d'une part, de tout ou partie des divers courants de la pensée démocratique, d'autre part, des autres extrémismes. La précision n'est pas indifférente, ces deux types d'élimination ayant été mis en pratique par une municipalité " extrémiste " (Marignane). En premier lieu, tout en ordonnant l'acquisition de publications conformes à son idéologie, cette municipalité rayait des bons de commande que lui présentait la bibliothèque des titres censés perpétuer une ou des idéologies contraires (permissivité morale, tiers-mondisme, etc.). En second lieu, tout en imposant à la bibliothèque une surreprésentation de la presse d'extrême droite, elle s'abstenait d'y faire représenter la presse de l'extrême gauche. Par là, elle tentait de faire accroire qu'elle était la seule solution de substitution au bloc droite-gauche. Elle s'efforçait également de dissimuler qu'elle était un extrémisme, dont le pendant à gauche n'était pas le bloc droite-gauche, mais l'extrême gauche.

J'entends par usage de la parole selon une proportion immodérée une représentation des extrémismes supérieure notamment à leur influence nationale réelle, à la qualité de leurs réflexions et propositions, à leur poids dans le mouvement des idées.

Cet usage totalitaire de la parole, les démocrates peuvent veiller (doivent, selon moi, veiller) à ce qu'il soit juridiquement impossible. Il n'est pas inutile de le rappeler : ils doivent aussi et d'abord veiller à ce que le discours démocratique soit plus convaincant que le discours totalitaire. Cette responsabilité dépasse évidemment les bibliothèques. C'est celle de tous les démocrates. A commencer par ceux qu'on qualifie d' " élites " et qui, en acceptant ou en revendiquant ce nom, se créent des devoirs particuliers envers la communauté nationale.

Hérédité et parenté des bibliothèques

Les bibliothèques comme lieux consensuels : comme les lieux d'un consensus portant non seulement sur les règles minimales de la vie en commun (se côtoyer sans s'agresser, en dépit des différences et des désaccords, voire se parler) mais sur l'essentiel des objectifs à atteindre et des moyens d'y parvenir. Cette conception, très largement, sinon unanimement, partagée, est probablement à mettre en rapport avec une surévaluation de la fonction ludique des bibliothèques. Si celles-ci ont avant tout pour mission de distraire, de faire rêver, autrement dit, de procurer du plaisir, tout ce qui trouble l' esprit n'y a pas sa place.

Il était plus que nécessaire, indispensable, de mettre l'accent sur cette dimension ludique des bibliothèques quand elle était récusée au profit exclusif de leur fonction réflexive. Si on ne l'avait pas fait, les genres réputés populaires (bande dessinée, roman policier, etc.) attendraient encore, sur le seuil, que, à l'intérieur, les ouvrages d'érudition acceptent de leur céder un peu de place sur les rayons.

A conception hégémonique, réaction excessive. Sans refaire des bibliothèques des temples, tout en continuant, même, d'en ouvrir les portes et les fenêtres, il faut aujourd'hui rétablir l'équilibre. Cousine de Disneyworld et de la télévision, la bibliothèque est aussi l'héritière de l'Humanisme, du libertinage érudit du XVIIe siècle, des Lumières. Il lui faut assumer, tout à la fois, cette parenté et cet héritage.

Une proposition vouée à l'échec

La question de savoir si les publications favorables aux partis extrêmes ont leur place dans les bibliothèques est dans une large mesure oiseuse. En effet, dès lors que ces partis en auront la possibilité, c'est-à-dire dès lors qu'ils détiendront le pouvoir municipal, ils désireront faire entrer des publications favorables à leur idéologie dans les bibliothèques. Et dès lors qu'ils auront autorité sur le personnel, dès lors que le budget sera entre leurs mains, il y a fort à parier qu'ils y parviendront. Au moins dans une certaine mesure.

Les municipalités Front national l'ont fait. Les municipalités communistes le faisaient et, semble-t-il, le font encore parfois. Une municipalité d'extrême gauche (j'ignore s'il y en a) ne s'en priverait pas.

Au demeurant, ce désir d'orienter les collections en faveur de leur idéologie, il n'y a pas lieu de ne l'attribuer qu'aux partis extrêmes. Une municipalité RPR trouvera toujours qu'il n'y a pas, à la bibliothèque, de relation assez exhaustive des faits et gestes du général de Gaulle ni d'édition assez complète de ses oeuvres; une municipalité centriste, d'histoires assez dévotes de la construction européenne ni de biographies assez hagiographiques des Pères fondateurs de la Communauté; une municipalité socialiste, d'ouvrages mettant assez en valeur ceux de ses dirigeants que le parti tient toujours, à l'image de la mémoire collective, pour recommandables (Jean Jaurès, Léon Blum, Pierre Mendès-France), de préférence à ceux dont il préfère oublier le règne totalement ou partiellement (Guy Mollet, François Mitterrand).

Le problème n'est donc pas de déterminer s'il est opportun ou non d'empêcher les partis d'infléchir les politiques d'acquisition à leur profit. Mais de prévoir des mécanismes de sauvegarde du pluralisme des opinions quand ils le font.

Un premier serait de parer à toute surreprésentation de quelque courant que ce soit; remettons à un autre lieu la définition des critères permettant de déterminer qu'il y a surreprésentation; ces critères ne sont pas introuvables.

Un second mécanisme consisterait à définir la bibliothèque comme un contre-pouvoir - autrement dit, à restaurer ou à développer cette fonction critique dont je déplorais qu'elle ait été minorée au profit du loisir entendu comme jeu, comme rêverie.

Par contre-pouvoir, on ne veut évidemment pas dire que chaque bibliothèque doit se constituer en foyer d'opposition à la municipalité qui se trouve être en place. Si les bibliothèques adoptaient ce type de comportement, elles seraient partiales. Avec les moyens qui sont les leurs, acquisitions et animations, elles répondraient en termes partisans à la politique partisane de l'hôtel de ville.

Les pouvoirs auxquels la bibliothèque serait appelée, selon la définition proposée, à faire contrepoids, sont tous les pouvoirs. Autrement dit, tous les partis, toutes les autorités. Tous les dispensateurs d'idées reçues, de vérités révélées.

En termes d'acquisitions, cela signifie que les bibliothèques seraient tenues d'accueillir des publications relevant de toutes les idéologies, les unes répondant implicitement ou explicitement aux autres. Mais à ce pluralisme passif, à ce pluralisme par défaut, il est possible d'ajouter un pluralisme actif, en acquérant, quand il en existe, des réfutations circonstanciées.

Si la bibliothèque, selon cette conception, serait appelée à faire une place, conforme à leur représentativité et à leur pertinence, c'est-à-dire réduite, aux critiques que les partis extrêmes portent contre le fonctionnement actuel de la République, réciproquement, l'acquisition des publications favorables à ces partis devrait nécessairement s'accompagner de l'acquisition de publications qui leurs sont contraires.

C'est au nom de l'indépendance de jugement, de la liberté de penser, de l'esprit critique en somme, que les extrémismes accusent les bibliothèques de pratiquer des acquisitions conformistes et demandent qu'une place soit ménagée à leurs publications dans les collections. Mais inversement, là où ils détiennent le pouvoir et, le cas échéant, en abusent, la définition des bibliothèques comme des espaces critiques à l'égard de tout et de tous permettrait de s'opposer à leurs menées et d'y défendre la liberté de penser.

La bibliothèque comme contre-pouvoir. Que ceux que cette proposition ne convainc pas se rassurent. Son adoption suppose que non seulement les partis extrêmes, mais tous les partis au pouvoir dans les villes, acceptent l'idée que dans un bâtiment municipal une sorte de zone franche de l'esprit tienne à la disposition du public des publications qui, certes, frondent leurs adversaires, mais aussi eux-mêmes. C'est dire combien les chances qu'a cette définition de la bibliothèque d'être officialisée sont minces.

De la censure

Les bibliothécaires doivent sans cesse s'astreindre à établir une distinction entre les idées qui leur déplaisent, mais qu'ils sont fondés à admettre dans les collections (voire dont ils sont tenus d'assurer la représentation), et les idées qui justifient qu'ils n'acquièrent pas les publications qui les véhiculent.

Certaines réactions suscitées par l'ouvrage de M. Roger Garaudy, Les Mythes fondateurs de la politique israélienne, sont emblématiques de cette absence de distinction. Et des excès où l'indignation non seulement légitime mais salutaire suscitée chez des bibliothécaires par certains écrits est susceptible, par réaction, de les porter.

L'ouvrage de M. Garaudy n'est nullement condamnable, comme le soutiennent certains, dans son principe. Il y a des mythes fondateurs à l'origine de toutes les politiques, de toutes les nations. C'est une démarche anthropologique et historique classique que de tenter de les mettre en relief, et de montrer à quels besoins, à quelles visées, leur création et leur exploitation répondent. Il est donc parfaitement légitime de penser que la politique israélienne s'appuie sur des " mythes fondateurs ". Que cela nous plaise ou non, il est également légitime de porter un jugement défavorable sur tel ou tel aspect, ou telle ou telle période, de la politique israélienne, comme sur la politique de quelque État que ce soit. Les Israéliens ne s'en privent pas, ni, à l'extérieur d'Israël, les communautés juives, les défenseurs les plus insoupçonnables de l'existence de cet État.

Ce qui est inadmissible n'est donc pas que M. Garaudy se propose d'identifier des mythes à la base de la politique israélienne. C'est qu'il range parmi ces " mythes ", c'est-à-dire qu'il taxe d'invention, le fait que le régime hitlérien ait pris la décision d'exterminer le peuple juif et ait mis ce programme à exécution.

Voilà ce qui justifiait, avant que M. Garaudy ne soit sanctionné par la justice, que les bibliothécaires s'abstiennent d'acquérir son livre. Voilà ce qui lui a d'ailleurs valu d'être assigné en justice. Et condamné (24).

Un débat récent, consacré aux rapports des bibliothèques avec la politique, fournit un autre exemple de traduction néfaste d'une indignation généreuse. Scandalisé par les thèses négationnistes, un auditeur s'est écrié qu'il convenait d'empêcher de paraître les publications qui les véhiculent. Se rendait-il compte que, pour empêcher certains écrits de paraître, il conviendrait de les lire tous avant leur impression ou leur mise en vente ? Se rendait-il compte qu'il proposait de rétablir la censure préalable en France ?

Laisser paraître des publications odieuses, c'est le risque que comporte la liberté de penser et de faire connaître sa pensée. Bien entendu, les bibliothécaires ne sont pas pour autant tenus d'acquérir ces publications.

Service public

De ce point de vue, le principe peut être défendu d'une distinction entre la libre circulation des idées et la libre circulation des idées telles que la bibliothèque, en tant que service public, a pour mission de l'assurer. Il est loisible à tout un chacun de mettre fin à ses jours. Pour autant, on n'attend pas d'un hôpital qu'il assure un service public d'assistance technique à l'autodestruction volontaire. De même, une bibliothèque municipale n'a pas pour mission de véhiculer, pour reprendre une expression que j'ai déjà employée, " les instincts les plus bas, le contraire de la pensée, la haine à l'état pur ".

La difficulté est que, au nom de cette philosophie du service public, qui n'est autre qu'une morale, peuvent être exclues bien des publications qui n'ont pas à l'être. On est toujours l'extrémiste de quelqu'un, le pornographe de quelqu'un. Pour cette raison, il est probablement impossible de définir une politique d'acquisition de la bibliothèque comme service public qui recevrait l'assentiment de tous. D'un certain point de vue, cela vaut mieux : ainsi qu'il a été dit précédemment, l'excès de consensus fait le jeu des extrémismes.

Puisqu'il ne saurait y avoir, en matière d'acquisitions, une seule politique d'exclusions, la seule façon de ne pas tromper le public est que chaque bibliothèque l'informe des exclusions qu'elle a décidé de pratiquer. Il sera alors loisible au public soit de protester et de tenter d'obtenir une révision de cette politique, soit de rechercher dans un autre établissement ou de se procurer par ses propres moyens les publications dont on lui a expliqué qu'on ne les acquerrait pas. Ce faisant, on a eu l'honnêteté de lui en rappeler l'existence.


Notes

(1) Ce texte paraît parallèlement dans les mélanges offerts à Pierre Lelièvre (presses de ENSSIB et éditions Somogy), pour lesquels il a été originellement terminé en mai 1998.

(2) Inspection de la bibliothèque municipale d'Orange par Denis Pallier, mai 1996; inspection de la bibliothèque municipale de Marignane par Denis Pallier et Jean-Luc Gautier-Gentès, avril 1997. Les rapports de ces deux inspections ont été rendus publics par décision des ministres de la Culture destinataires. Cet article bénéficie en outre de l'analyse des interventions de la municipalité Front national de Vitrolles sur les acquisitions de la bibliothèque de cette ville.

(3) " Lettre à une jeune bibliothécaire sur le pluralisme des collections ", Esprit, février 1998, pp. 21-39; " Vocation encyclopédique des bibliothèques et pluralisme ", Bulletin d'informations de l'Association des bibliothécaires français, n° 178, 1er trimestre 1998, pp. 64-67. Si les circonstances ont voulu que ces deux articles et celui qui paraît aujourd'hui soient rédigés successivement, ils sont complémentaires; pour porter un jugement sur les thèses proposées, on voudra bien ne pas les considérer séparément.

(4) Voir le document " Bibliothèques ou conformothèques ? Le règne du prêt-à-penser dans les bibliothèques municipales ", distribué le 7 novembre 1996, à l'occasion d'un " point presse " et sous le timbre du groupe Front national du Conseil régional d'Ile-de-France, par M. Jean-Yves Le Gallou, secrétaire national aux élus. Les conclusions de l'enquête sont, à l'image des modalités de sa réalisation, contestables. Pour sa part, le syndicat national autonome des bibliothèques, sans mettre en cause la validité des constatations faites par l'inspection générale des bibliothèques à Orange, dénonce la part faite à l'idéologie communiste dans les bibliothèques des villes gouvernées par le parti communiste et met en avant, comme critère d'acquisition, la qualité dans le respect de la loi (Jean Lachamp, " Bibliothèques : la pensée unique à l'assaut du pluralisme ", Nouvelles de S.N.A.B. , 1997, n° 1, mai-juin 1997, pp. 1-3).

(5) Frank Thiriot, " La Chemise brune et la pantoufle ", Le Monde libertaire, n° 1104, 11-17 décembre 1997, p. 2. F. Thiriot risque une explication sociologique de la politique d'acquisition " consensuelle " que pratiqueraient les bibliothécaires et de leur désarroi devant le comportement des municipalités Front national : " Le plus souvent issu de la classe moyenne salariée, après des études sans histoire et un examen rigoureux, le bibliothécaire, tout imprégné de son idée de service public et de sa vision consensuelle - rose et verte - d'une société où les conflits de classe (le salaire net) doivent rester polis, se trouve fort dépourvu quand vient la bise fasciste. Cette impréparation est personnelle (origine sociale), politique (esprit consensuel), physique (dispersion géographique) et professionnelle (les bibliothécaires sont des fonctionnaires, soumis aux élus). "

(6) Un sondage effectué par la SOFRES, à l'occasion de la 7e journée du livre politique, fait état d'un nombre de lecteurs croissant pour ce type d'ouvrages. Ces résultats, dont je ne prends connaissance qu'à travers une dépêche de l'AFP (2 avril 1998), restent à analyser et à interpréter. S'ils se confirment, ils rendent difficile une abstention des bibliothèques en la matière. Mais, précisément, la définition du livre politique retenue pour le sondage est, à juste titre, large, puisqu'elle fait toute leur place aux questions économiques et sociales, et les sujets les plus étroitement politiques sont ceux qui intéressent le moins les lecteurs. En écho au sondage, le caractère incertain des frontières de la catégorie du " livre politique " est mis en évidence dans un article de Daniel Garcia. Celui-ci, témoignages d'éditeur à l'appui, montre que les " livres politiques " qui font recette sont souvent des ouvrages qui relèvent de l'histoire rétrospective ou immédiate ("  Les livres politiques en panne de sens ? ", Livres hebdo, n° 287, 3 avril 1998, p. 38.)

(7) Voir notamment les travaux de Véronique Campion-Vincent : Légendes urbaines. Rumeurs d'aujourd'hui, Paris, Editions Payot, coll. " Documents Payot ", 1992 (avec Jean-Bruno Renard); La Légende des vols d'organe, Paris, Les Belles Lettres, 1997.

(8) Sur ce sujet, voir notamment les deux volumes parus sous la direction de Pierre-André Taguieff, Les Protocoles des sages de Sion. Faux et usages d'un faux, Paris, Berg international, 1992.

(9) La précision n'est pas inutile. Une fraction de l'extrême droite n'est pas antisémite. Une fraction de l'extrême gauche l'est, qui, selon les cas, épouse la cause des nations arabes et des Palestiniens contre Israël, englobe les Juifs dans la même détestation que toutes les religions et tous les cléricalismes, ou, selon une tradition ancienne à gauche, rejetée par le parti socialiste depuis l'affaire Dreyfus, et qui se retrouve, autrement pérenne, ample et virulente, à l'extrême droite, lie les Juifs à la " ploutocratie ". Il est de même simpliste de confondre, comme je le fais pour la clarté de l'exposé, antisémitisme et négationnisme. Une partie de l'extrême droite antisémite ne croit pas devoir ou pouvoir nier que le régime nazi ait entrepris d'exterminer systématiquement le peuple juif.

(10) Voir notamment sur cette question Dinesh D'souza, L'Education contre les libertés. Politiques de la race et du sexe sur les campus américains, Paris, Gallimard, 1993 (traduction d'un ouvrage américain paru en 1991); Denis Lacorne, La Crise de l'identité américaine. Du melting-pot au multiculturalisme, Paris, Fayard, 1997; Charles Taylor et al. , Multiculturalisme. Différence et démocratie, Paris, Flammarion, coll. " Champs ", 1997 (traduction publiée pour la première fois en 1994 d'un ouvrage américain paru en 1992). On évitera de tomber dans le piège consistant, d'une part, à penser que toutes les universités américaines versent dans l'excès, et le font sans que s'élèvent des objections, d'autre part, à opposer au multiculturalisme la réussite d'un modèle français d' " intégration républicaine " dont nous savons qu'il est pour une large part mythique.

(11) Les risques que présente la législation antinégationniste (loi dite Gayssot du 13 juillet 1990, ajoutant un article 24bis à la loi du 29 juillet 1881) sont notamment soulignés, conformément à l'opinion de la plupart des historiens, par Jean-Noël Jeanneney, Le passé dans le prétoire. L'historien, le juge et le journaliste, Paris, Editions du Seuil, 1998, pp. 46-50. Le respect de cette législation ne s'en impose pas moins aux bibliothèques.

(12) A partir de quel stade agresse-t-on autrui ? Cette extériorisation muette de ses idées que constitue le port d'un insigne politique ou religieux peut-elle être légitimement considérée comme une agression, si elle a lieu dans un espace public, par ceux qui, dans le même espace, n'adhèrent pas à ces idées ? A partir de quel moment trouble-t-on la neutralité, offense-t-on la " laïcité " ? En théorie, le débat qui s'est élevé relativement au port du voile islamique, et plus généralement d'insignes religieux, à l'école, pourrait également se tenir à propos de la bibliothèque s'il est vrai qu'il s'agit d'un espace public de même type.

(13) Dans son ouvrage La Fièvre hexagonale. Les grandes crises politiques de 1871 à 1968 (Paris, Editions du Seuil, nouv. éd. rev. et augm., 1995, avant-propos), Michel Winock écrit : " La cause est entendue : le consensus n'est pas un mot français. S'il tend à le devenir, c'est depuis peu "; et, à la lueur des événements qui forment l'objet de son livre, il oppose au consensus la discorde. Et s'il était un autre terme à l'alternative, le débat ? Le même Michel Winock écrit d'ailleurs plus loin : " Il se pourrait que les Français soient entrés dans l'ère démocratique, autrement dit qu'ils acceptent de confronter leurs différences selon une règle commune ". C'est donner du vivre-ensemble en démocratie une définition moins lénifiante. Une définition applicable à la bibliothèque.

(14) Cette question est abordée par M. Silvio Marchetti dans ce qui est une des meilleures réflexions sur la question du pluralisme dans les bibliothèques : " il faut se rappeler que les idées extrémistes trouvent une de leurs sources dans la puissance des conformismes et des censures. [...] De ce point de vue, de nombreuses bibliothèques ont longtemps pratiqué la règle de l'inodore et de l'incolore, en matière idéologique [...]. Laisser s'exprimer les opinions qu'on croit fausses, c'est aussi améliorer les arguments qui fondent telle ou telle vérité. " (Transversales, n° 60, juillet 1997, pp. 33-39). Cette citation ne rend pas compte de la richesse et de l'équilibre de l'article de M. Marchetti, qui tente de dégager une voie moyenne entre, d'une part, l'excès de conformisme idéologique, d'autre part, la complaisance à l'égard d'idées manifestement fausses ou moralement intolérables.

(15) Il serait possible de dresser une liste d'idées " consensuelles " qui sont attaquées, au nom de leur idéologie, par les extrémismes, mais aussi par d'authentiques démocrates au nom d'une conception bien entendue de la liberté, de l'égalité ou de la fraternité. Quelques exemples suffiront. Pour des raisons évidentes, l'assignation en justice d'anciens collaborateurs indispose l'extrême droite. Mais il se trouve aussi des démocrates pour appeler l'attention sur les dangers que recèle un désir de se rappeler et de commémorer confinant à l'obsession, ou encore sur les risques que fait courir et à la justice, et à l'Histoire, la confusion de leurs rôles respectifs (voir notamment T. Todorov, Les Abus de la mémoire, Paris, Arléa, 1995; H. Rousso, La Hantise du passé, Paris, Textuel, 1998; J.-N. Jeanneney, op. cit.). Moqué par l'extrême droite comme une marque de faiblesse à l'égard de peuples hostiles, vilipendé par l'extrême gauche comme une des ruses employées par le libéralisme occidental pour maintenir sa domination sur les continents pauvres (selon un thème ancien, la charité pour éviter de faire droit à la justice), les limites de l'humanitaire sont aussi exprimées par quelques-uns de ceux qui ont le plus donné de leur personne à son service (voir notamment R. Braumann, Humanitaire : le dilemme, Paris, Textuel, 1996). Le communautarisme, récusé par une large part, sinon la totalité, de l'extrême droite et de l'extrême gauche, au nom d'une conception unanimiste de la nation et du peuple, l'est aussi, au nom de l'   " intégration républicaine ", c'est-à-dire, au fond, de l'égalité et de la fraternité, par la majorité des démocrates. Il se trouve enfin de bons républicains pour dénoncer, quoiqu'à d'autres fins, avec l'extrême gauche, les dégâts sociaux du libéralisme-roi, avec l'extrême droite, l'inadaptation du substitut offert par l'Union européenne, en son état actuel, à un sentiment national persistant, avec l'une et l'autre, le fonctionnement clanique de la télévision (voir notamment P. Bourdieu, Sur la télévision et Contre-feux, Paris, Liber-Raisons d'agir, 1996 et 1998; E. Todd, L'Illusion économique. Essai sur la stagnation des sociétés développées Paris, Gallimard, 1998).

(16) L'évocation de l'écologie à propos des extrémismes est d'autant moins déplacée que les liens d'une partie de ses représentants actuels avec l'extrême gauche sont connus. Et que, nonobstant ces liens, on s'est par ailleurs interrogé, à tort ou à raison, sur la proximité des préoccupations écologiques avec la place que l'éloge de la nature et le souci de sa protection tiennent dans diverses idéologies d'extrême droite. Voir notamment Luc Ferry, Le nouvel ordre écologique, Paris, Grasset, 1992.

(17) M. E. Stetten est le directeur recruté par la municipalité Front national après le départ de Mme Catherine Canazzi. Les expressions soulignées par des italiques le sont par lui.

(18) En ce qui concerne les exemples historiques, on se reportera notamment avec profit au témoignage d'Erika et Klaus Mann, Fuir pour vivre, la culture allemande en exil, paru pour la première fois en 1938 et dont une traduction française a été publiée en 1997 (Editions Autrement). Outre les passages sur la haine portée par les nazis aux " monstres d'intelligence ", " esprits démoralisateurs " et autres " bolchevistes culturels " (p. 218), à la nouveauté (pp. 282, 289-290), à Freud (p. 167-170), lire le témoignage d'un bibliothécaire sur la " littérature de bas étage ", qui " ennuie le public ", qu'on lui impose d'acquérir et de prêter (pp. 133-135) : les couleurs du totalitarisme ne sont pas nécessairement tranchées (noir ou rouge), il est parfois couleur de muraille. Par cette référence au régime hitlérien, je n'entends ni assimiler tout à fait l'extrême droite française actuelle au nazisme, ni la dédouaner de cette assimilation (Freud, par exemple, fait partie des auteurs rayés par la municipalité de Marignane sur les bons de commande de la bibliothèque). Il va de soi par ailleurs que le choix d'un exemple dans l'Allemagne hitlérienne ne vaut pas approbation des pratiques analogues des régimes communistes, pas plus que de quelque comportement similaire que ce soit.

(19) Cas de figure observé par l'inspection générale des bibliothèques à Marignane.

(20) Qu'est-ce qu'un " classique " ? Un ouvrage dont la qualité fait l'objet d'un consensus - en fait, un ouvrage désigné comme " classique ", selon une succession et des proportions variables, par l'université, l'école, l'édition et les médias (ce qui ne signifie pas qu'il ne mérite pas ce statut). Relevons par conséquent une certaine contradiction entre, d'une part, la consigne d'acquérir prioritairement les " classiques ", et d'autre part la thèse selon laquelle la société est dominée par un conformisme intellectuel. Il est vrai que les classiques selon l'extrême droite ne sont sans doute pas tous les mêmes que ceux qui sont généralement considérés comme tels.

(21) Le " docteur aristotélicien " Pancrace dans Le Mariage forcé de Molière, scène IV.

(22) Si l'extrême droite se sert du passé pour justifier son accession et son maintien au pouvoir, à l'autre bout du totalitarisme, l'extrême gauche se sert, elle, comme on sait, de l'avenir. La première promet le retour de l'âge d'or; la seconde, son avènement.

(23) Dans le cas d'un antisémite forcené, Céline, H. Godard a montré que si dans ses pamphlets il accable les Juifs des injures les plus ordurières, dans ses romans, il juxtapose des traits positifs aux traits négatifs qu'il prête à ses personnages juifs. On ne saurait mieux dire qu'un " classique " a sa logique propre, où entre de la sympathie, qui subvertit jusqu'aux préjugés de son auteur : " Rien n'interdit de penser que l'art, dont la finalité est toujours en définitive d'exalter un pouvoir de l'homme, même quand il prend pour sujet sa déréliction, sa déchéance ou le mal qu'il a choisi, se reconnaît incapable de le faire avec une négation de l'humanité. " (Céline scandale, 2e éd. augm., Paris, Gallimard," Folio ", 1998, p. 133)

(24) " Loin de se borner ", a exposé la 17e chambre du tribunal correctionnel de Paris dans son jugement rendu le 27 février 1998, " comme il l'affirme, à une critique de nature politique ou idéologique du sionisme et des agissements de l'Etat d'Israël -critique parfaitement licite au regard des textes qui régissent la liberté d'expression -, loin de limiter son propos à l'exposé objectif d'une polémique quant à l'existence des chambres à gaz nazies et de réclamer seulement, comme il le prétend, un " débat public et scientifique " sur cet événement historique, Roger Garaudy s'est livré à une contestation virulente et systématique de l'existence même des crimes contre l'humanité commis contre la communauté juive ". Relaxé du délit de provocation à la discrimination, la haine ou la violence raciales, M. Garaudy a été condamné en outre pour diffamation raciale. (Source : Le Monde, 1er-2 mars 1998.) - Quant à l'opportunité d'acquérir ou non un ouvrage tel que celui de M. Garaudy, il convient d'ajouter ceci. Supposons que cet ouvrage ne contienne aucune des pages qui ont valu à son auteur d'être condamné, mais seulement un réquisitoire contre la politique israélienne. Son acquisition serait du coup licite. Elle manquerait toutefois, bien entendu, au pluralisme, si le point de vue de M. Garaudy était le seul point de vue sur le sujet représenté dans les collections, si l'on n'y trouvait pas aussi des ouvrages favorables à Israël. Tous mes propos tendent à le souligner : la légitimité de la présence d'une publication dans une bibliothèque publique ne s'apprécie pas seulement en fonction du contenu de cette publication, pris isolément, mais de l'ensemble des fonds et de la politique d'acquisition.

 

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