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9 octobre 2000
ADBDP > Association > Journées d'étude 1999 > Bruno Dartiguenave
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Les politiques d'acquisition en BDP |
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Les politiques documentaires sont au coeur du dispositif d'intervention des publiques pour développer la lecture. Paradoxalement, elles n'ont pas donné lieu, jusqu'à une période récente, à de véritables évaluations sur leur pertinence au regard de la demande sociale. Aujourd'hui, la réflexion sur les politiques documentaires devient un sujet de préoccupation en raison d'une double évolution :
Cette démarche d'introspection n'est pas aisée tant la définition d'une politique documentaire suscite des controverses passionnées. Orienter une politique documentaire c'est en effet affirmer son rôle de professionnel et susciter plus profondément un questionnement sur le sens de la culture. A l'occasion des journées d'étude de l'ADBDP, cet article n'a pas d'autre ambition que d'engager une réflexion sur notre pratique professionnelle à la lumière d'une évaluation évidemment très partielle. Plus que la recherche de recettes infaillibles qui voudraient "coller" au mieux à la réalité, nous voudrions plutôt mettre l'accent sur les multiples facettes d'une politique documentaire à la croisée d'interrogations essentielles sur le rôle et le devenir de notre profession. 1. L'opacité des politiques documentaires L'enquête réalisée par l'ADBDP illustre en premier lieu la difficulté de cerner les grandes caractéristiques des politiques documentaires des BDP. Ce constat ne s'explique pas uniquement par les imperfections inévitables d'un questionnaire réalisé par des bibliothécaires plus ou moins férus de méthodologie ni par les limites intrinsèques de ce type d'investigation. Le récolement des données comporte en effet de nombreuses lacunes. Ainsi, beaucoup de BDP n'ont pas chiffré le montant des dépenses annuelles d'acquisition ni évalué le nombre d'exemplaires achetés par type de documents ; ce constat suffirait à illustrer l'absence majoritaire d'une véritable politique documentaire formalisée (4 BDP seulement ont formalisé leur politique d'acquisition dans un texte écrit) caractérisée par la mise en place d'objectifs à réaliser, de moyens à déterminer et de résultats à évaluer.
2. Diffusion ou création culturelle : la valse hésitation Au-delà de l'opacité des politiques documentaires, nous pouvons déterminer quelques représentations, une "manière d'interpréter et de penser notre réalité quotidienne" qui forme une connaissance spontanée à partir de nos savoirs, informations et modèles de pensée. A plusieurs reprises les bibliothécaires ont réaffirmé dans la presse professionnelle leur attachement à la liberté de choix de leur politique documentaire dans les limites de la légalité républicaine et leur refus de la censure politique. Mais dans le même temps, certains d'entre nous pratique une "censure" intellectuelle (32 BDP ne répondent pas à toutes les demandes des lecteurs alors que 16 affirment y répondre systématiquement) sur des "titres trop sujets à polémique, les apologies du racisme et de la violence", des ouvrages jugés "nuls", "l'ésotérisme bas de gamme", les livres édités dans des "collections de mauvaise qualité", trop médiatisés, sujets aux modes et peu enclins à perdurer, ou qualifiés "d'inintéressants" avec une méfiance particulière envers les "produits commerciaux". Pourtant d'aucuns constatent une "inadéquation entre l'offre et la demande adulte" et l'absence "de concertation avec les bibliothèques du réseau", "un manque d'exploitation des statistiques de prêt pour mieux cibler les acquisitions en fonction du goût et de la demande des lecteurs". Il y a une volonté de "maintenir un fonds propre encyclopédique de la BDP" dont on sait bien qu'il contient "des ouvrages non empruntés ou à rotation lente", mais on ressent la difficulté qu'il a "de coller au plus juste des besoins des fonds des bibliothèques du réseau". Ce constat évoque "la tension entre la satisfaction d'exigences immédiates et la continuité d'une offre qui, parfois, se construit contre la demande" (Bertrand Calenge, Accueillir, orienter, informer : l'organisation des services aux publics dans les bibliothèques, Éd. du Cercle de la librairie, 1996). Mais cette inadéquation entre l'offre et la demande n'est pas la simple caractéristique d'un "marché" instable dont la régulation est difficile à obtenir. Au demeurant la référence implicite au modèle dominant du marché est en partie inopérante pour caractériser une activité culturelle comme la lecture qui n'est pas purement utilitaire, qui "sert à tout : aux activités les plus techniques comme aux plus symboliques, aux bricolages les plus petits de l'existence quotidienne comme aux choix les plus récurrents d'une vie..." (Jean-Claude Passeron). Si, par exemple, le best-seller programmé s'inscrit bien dans une logique économique qui suppose une panoplie d'ingrédients (études de marché, important budget publicitaire, large déclinaison possible du livre selon les supports de vente, suivi maîtrisé des médias, etc.) destinés à lancer un produit, il n'en est pas de même pour le "best-seller inattendu" (selon la terminologie de Pierre Nora). Ce dernier se définit en effet comme une échappé hors de l'espace sociologique prévu du livre et constitue, de fait, un phénomène qui ne relève plus exclusivement des lois du marché. Nous sommes ici en présence de formes renouvelées du fantastique et du fantasmatique qui efface les frontières bien nettes entre la "haute littérature" et la production courante. Cette manipulation ludique d'un répertoire imaginaire peut laisser perplexe tant elle échappe à tous les balisages. De fait, la prise la conscience d'un décalage entre une offre culturelle et la demande sociale est mal ressentie car cette distorsion contrevient aux principes déontologiques d'une profession soucieuse de légitimité sociale et qui est surtout profondément attachée à l'idéal de démocratisation culturelle (voir les actes du colloque de Poitiers de 1992 : La bibliothèque dans la Cité, BPI, 1993). Ce paradoxe nous semble surtout exprimer le hiatus entre une conception unitaire, élitiste et "légitimiste", de la culture héritée d'André Malraux et une approche plus différentialiste caractérisée par la reconnaissance de la multiplicité des cultures développée notamment par Jack Lang. Il ne s'agit pas ici d'opposer deux projets de politique culturelle mais plutôt de mettre au jour deux conceptions de la culture. Pour la première, la démocratisation culturelle se fait en s'appuyant sur l'offre culturelle de qualité (les grandes oeuvres artistiques de l'humanité, le "trésor des pensées et des idées humaines"). Perçue comme une expérience quasi-mystique (la Révélation esthétique), cette vision rêve d'un oecuménisme culturel qui par ce contact brasserait les catégories sociales. Son corpus repose sur l'encyclopédisme, la hiérarchie des valeurs artistiques et la pérennité des oeuvres. Pour la seconde, le mot culture puisse ses racines dans l'anthropologie britannique comme expression de l'ensemble des comportements et des modes de vie. Privilégiant la création plutôt que la diffusion culturelle, cette approche tente de faire le lien entre l'apport des créateurs et les pratiques effectives de la population. Son corpus repose sur la spécialisation thématique (culture régionale, ouvrière, immigrée, etc.), la relativisation de la hiérarchie des valeurs artistiques et l'évanescence des créations artistiques (l'acte créateur s'épuise dans son effectuation). La notion de développement culturel (initiée par Jean-Jacques Duhamel) tend à concilier ces deux approches dans un double mouvement :
Dans cette même optique, les politiques culturelles mises en place dans les années 80 sont invitées à contribuer à la régénération du lien social ; elles élaborent ainsi des dispositifs expérimentaux d'aménagement culturel du territoire qui visent, notamment en milieu rural, à une re dynamisation des identités culturelles locales. Il n'est donc guère surprenant de constater que ce sont souvent les BDP engagées le plus en avant dans cette démarche d'aménagement culturel du territoire qui ont formalisé davantage leur politique documentaire ou qui l'inscrivent dans leurs priorités d'action. A une logique purement distributive, elles substituent des plans concertés d'acquisition avec les bibliothèques de leur réseau dans une démarche partenariale. Il leur faut donc trouver un subtil équilibre entre l'exigence d'une diffusion culturelle par essence encyclopédique et l'adaptation aux besoins locaux en développant des thématiques spécialisées (par type de public, de support, de genres documentaires ou de domaines d'acquisition). Les objectifs attendus d'une politique d'acquisition formalisée (qui est définie comme une priorité par 27 BDP) ne sont pas tant alors de viser une "constitution utopique d'un fonds encyclopédique" que de jouer un rôle de complément des bibliothèques desservies, d'adapter l'offre à la demande des usagers car "les bibliothèques ont des besoins différents selon leur taille et leur public". Les BDP souhaitent ainsi tenir compte davantage "des demandes de lecteurs, des caractéristiques du fonds, des multiples animations qui remettent en cause la politique d'animation". Cette évolution n'est pas sans modifier le travail de la BDP avec l'ensemble du réseau d'autant que "la densité de la production éditoriale oblige à une coopération plus développée entre professionnels". Il est ainsi demandé "à chacun des participants de mettre en place une politique d'acquisition plus affinée ; les réunions d'échanges et d'élaboration de cette politique se font avec l'accompagnement des bibliothécaires du réseau et notamment les responsables intercommunaux." Ces réunions de concertation supposent une bonne implication des personnels de la BDP pour "permettre le contrôle collectif des propositions de chacun" avec la mise en place "d'une politique de formation (du personnel d'abord, du réseau ensuite) mûrement réfléchie..." Certains insistent en effet pour que cette évolution soit l'occasion d'une remise en cause "des territoires professionnels" qui sont un frein à la "transparence" et veulent éviter "un risque de personnalisation". Il n'est pas sûr cependant que l'affirmation de la nécessité d'une coordination transversale, d'une meilleure formation des personnels et d'une remise en cause de la subjectivité des choix garantissent une optimisation de la politique documentaire. Il nous semble en effet que la définition d'une politique documentaire ne peut reposer exclusivement sur la recherche d'une rationalité instrumentale à savoir la formalisation d'une activité repérée, rationnelle, logique, mettant en oeuvre des moyens pour atteindre des fins. Elle occulterait dès lors une question essentielle : la place et le rôle de la lecture dans une société. 3. Pour une approche anthropologique de la lecture S'il faut se féliciter d'une évolution vers une formalisation des politiques d'acquisition plus soucieuses de répondre aux besoins des usagers, il nous semble cependant nécessaire de se garder d'une illusion, celle de penser que cette démarche peut aboutir à un ajustement parfait entre l'offre et la demande documentaire. Au reste cette évolution n'est pas souhaitée de manière aussi tranchée ; l'un d'entre nous souligne ainsi, sans craindre le paradoxe, que les points faibles d'une politique d'acquisition empirique, pragmatique et peu formalisée sont aussi ses points forts... Pour certains, les statistiques servent de repérage mais il ne s'agit pas de laisser "embrigader" par les statistiques, les acquisitions restant le fruit des analyses et des suggestions des bibliothécaires. Nous pouvons également supposer que les professionnels perçoivent les bénévoles comme des filtres face à l'émergence de la "demande sociale" et qu'ils estiment les professionnels plus aptes, de par leurs compétences, à mener une politique documentaire équilibrée. Derrière notre souci de répondre à la demande, se profile en effet la volonté (ou le regret) plus ou moins implicite de garder un rôle de prescripteur culturel. Ainsi, d'aucuns estiment "qu'il faut maintenir des acquisitions qui restent des demandes très minoritaires dans le réseau mais indispensables". Mais il nous semble surtout qu'une formalisation excessive peut occulter la dimension polymorphe de la lecture. Comme tout acte individuel et social, celle-ci se caractérise en effet par la prégnance de l'affect et de la passion qui rendent illusoires la recherche de la transparence dans les relations humaines et dans le rapport des hommes aux choses ; tous nos actes ne peuvent en effet être déchiffrables et explicables. A fortiori pour un acte comme la lecture qui met en scène la rencontre entre les lecteurs et des " livres qui parlent comme des hommes" (Claude Roy). La lecture n'est pas en effet seulement un impératif social, un enrichissement spirituel ou une ouverture au monde. Elle favorise aussi l'expression d'un imaginaire pulsionnel, profondément ancré dans l'inconscient, qui donne un sens à nos passions, un exutoire à nos craintes, un éclairage sur notre destin. Le succès du roman repose en grande partie sur la participation et l'identification du lecteur aux personnages "sympathiques" créés par un auteur. Les malheurs imaginaires de ces êtres d'invention lui font verser des larmes, l'amour triomphe des préjugés, le banquier se marie avec la dactylo... "Là rien qui soit sans grandeur ou sans éclat, là où les derniers sont les premiers et tous les appelés sont des élus" (Roger Caillois, Approches de l'imaginaire, Gallimard, 1990). N'oublions pas que la lecture reste encore une pratique culture minoritaire et que la prédominance du monde de l'image (bandes dessinées, jeux vidéos, cinéma, etc.) est réelle. Le cinéma partage en effet avec le roman cette faculté de projeter le lecteur ou le spectateur "hors de soi" dans "une attitude fantastique, magique, qui permet de ruser et de biaiser l'injonction de l'identité qui nous fait être ceci ou cela, ouvrier, intellectuel, homme, femme, ..." (Michel Maffesoli, La conquête du présent, Presses Universitaires de France, 1979). Il nous faut mettre ici l'accent sur la puissance de l'image comme "acte constitutif radical et simultané du réel et de l'imaginaire" (Edgar Morin), l'exubérance de l'apparence, la nécessité du double jeu qui permettent de résister aux "impositions mortifères" et au tragique de l'existence. Aussi, la lecture n'est-elle pas uniquement silencieuse. Elle est le prétexte à des échanges informels et à des conversations qui dépassent largement le cadre d'analyses littéraires. Nous pouvons également souligner l'importance de toutes les manifestations qui accompagnent la vie d'une bibliothèque sans les réduire à une intention purement fonctionnelle : les fêtes du livres, les animations, les inaugurations... En effet, "ce qui précède la lecture et amène la vie de l'esprit, c'est la parole, la conversation. C'est ce qui créé la vie sociale". (Jean Hébrard). Mais ces échanges ne visent pas nécessairement à une meilleure compréhension du monde dans une logique du "devoir être" (l'enrichissement spirituel, la sédimentation des connaissances, le développement de l'esprit critique). Ils disent aussi "l'être ensemble", l'accentuation de la vie présente l'attachement au territoire. Ainsi, "il est frappant de constater qu'à côté de la presse nationale ou d'une presse engagée, ce soit la presse locale qui soit la plus prisée. Il n'est pas certain que celle-ci doive son succès à la "délibité" de la masse. Ce que l'on retrouve dans cette presse, ce sont les menus faits constitutifs de la trame sociale et locale. Elle traduit la solidarité de base de l'homme sans qualité, elle dit la vie des quartiers, des villages, la vie associative et les faits divers avec leur part de rêve et de fascination, et c'est cela qui en fin de compte importe le plus". (Michel Maffesoli, La Conquête du présent). Attachés à nos principes déontologiques, nous sommes souvent tentés de ramener les responsables de bibliothèques locales à une conception plus restrictive de la lecture qui ne tolérerait l'animation que dans la mesure où elle justifie les missions et le rôle de l'institution, celui de faire lire. Mais la lecture n'est pas une valeur en soi ; comme toute les autres pratiques culturelles, et à des degrés divers, elle "n'a de sens que si elle échappe à l'espace social qui la porte..." (Jean Hébrard), si elle conduit un groupe social à se reconnaître pour un instant dans une communauté "émotionnelle". Cette prédisposition du lecteur à intégrer un "important corpus de contes, d'anecdotes, d'histoires" nourri par un imaginaire fictionnel permet, entre autres, l'émergence d'une "poétique de la vie quotidienne" ne pouvant se réduire à une typologie d'attitudes ou de comportements que nous pourrions circonscrire. Elle nous invite en revanche à revendiquer plus de subjectivité dans notre approche de la politique documentaire. A condition que "la multiplication des subjectivités" ne soit pas perçue comme la "source d'une certaine objectivité" mais plutôt comme la manifestation du rapport plus ample et plus fondamental que le lecteur entretien avec la littérature ou les documentaires considérés sous l'angle de leur expression mythique. Une telle optique nous invite à reconsidérer nos modèles de références et nos critères de sélection pour constituer une politique documentaire :
Une telle démarche nous invite à remettre profondément en cause nos habitudes de travail et suppose :
Ces orientations peuvent sembler utopiques tant elles nécessitent du temps dans la mise en oeuvre d'une politique documentaire dégagée de l'urgence et du travail quotidien. Elles peuvent également inquiéter des bibliothécaires déroutés par de nouvelles pratiques professionnelles qui remettent partiellement en cause leur rôle de prescripteur culturel. Mais les modèles formalisés des politiques documentaires peuvent nous aider dans cette nouvelle démarche, à condition toutefois d'accepter l'idée que le lecteur, être individuel et social, interprète toujours le donné culturel en fonction de son irréductible altérité. |
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