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9 octobre 2000
ADBDP > Association > Journées d'étude 1999 > Catherine Canazzi
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Les politiques d'acquisition en BDP |
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D'abord peut-être préciser le contexte de mon intervention. Ensuite, au-delà du simple témoignage quelle a été la nature de la problématique à laquelle j'ai été confrontée ? Existait-il à proprement parler une déontologie de la profession à laquelle se référer ? Et si oui, quels sont les principes qui m'ont permis de rattacher mes actes ou mes prises de position à une déontologie professionnelle ?
1. Rappel des faits J'ai été responsable de la Bibliothèque municipale d'Orange jusqu'en mars 1996, date à laquelle j'ai obtenu une mutation pour la Bibliothèque départementale du Vaucluse dont je suis depuis directrice. J'interviens donc dans ces journées à la fois comme directrice de B.D.P. et comme ancienne directrice de la Bibliothèque d'Orange où j'ai été confrontée à de graves difficultés professionnelles depuis le changement municipal de 1995 qui a vu l'émergence à Orange d'une municipalité Front national. Pour faire bref et ne pas m'étendre sur un contexte politique dont la presse nationale, internationale, grand public et professionnelle s'est fait largement l'écho, il me semble que ce qui s'est passé à la Bibliothèque d'Orange a vu la résurgence de pratiques de censure qui ont certes déjà existé mais dont nombre de professionnels avaient cru qu'elles ne réapparaîtraient pas, compte tenu d'une part du développement spectaculaire de la lecture publique ces vingt ou trente dernières années, d'autre part de la professionnalisation accrue du métier même si le nouveau cadre de la fonction publique territoriale et ses modalités de recrutement peuvent aujourd'hui nous inquiéter pour le futur. Donc à Orange, en juin 1995, un maire qui appartient au Front national, tente d'inféoder la politique d'acquisition de la bibliothèque à l'idéologie de la nouvelle équipe municipale en place. Cela se traduit par l'introduction massive de centaines d'ouvrages se rattachant de près ou de loin à ce que l'on pourrait qualifier de littérature d'extrême droite et parallèlement à une main mise sur le processus d'acquisition, la liste des ouvrages proposés à l'acquisition par les professionnels en place étant systématiquement passée au crible et biffée, sans autre forme de commentaires. Ainsi, des élus ou plus exactement le cabinet politique du Maire se substituent complètement aux professionnels, les privent de tout pouvoir d'expertise ou de jugement sur la constitution des collections et les accusent par ailleurs de ne pas avoir veillé au pluralisme des collections en voulant pour preuve les sous-représentation quantitative de l'idéologie d'extrême droite. En moins de deux ans, on assiste à la Bibliothèque d'Orange à ce que le Front national appelle un " rééquilibrage des collections ", merveilleuse périphrase qui postule que le fonds de la bibliothèque est déséquilibré, autrement dit qu'il n'offre pas quantitativement suffisamment d'ouvrages représentatifs de l'idéologie d'extrême-droite. Entreprise qui, aux yeux de la Mairie, trouve sa légitimité dans le départ du conservateur, moi-même, seule personne habilitée statutairement à constituer des collections. Dans la pratique, à Orange comme dans beaucoup d'autres bibliothèques municipales, la politique d'acquisition, est en grande partie déléguée aux responsables de secteurs (jeunesse, adultes) et ce d'autant qu'il s'agit, dans le cadre de la mise en service d'un nouvel équipement, de procéder à des opérations de désherbage, de tri, d'actualisation des collections et de création de nouveaux fonds, en l'occurrence, musique et vidéo. Les professionnels en place se voient donc privés de toute possibilité de gérer une politique d'acquisition. Quels sont les critères de refus des ouvrages proposés à l'achat ? Pour mémoire ainsi que cité dans le Rapport d'Inspection de Denis Pallier :
Quelle est parallèlement la teneur des achats engagés ?
Une place de choix est faite aux Ŕditions Nationales ; mais en fait, toutes les maisons d'éditions peu ou prou liées à l'extrême droite sont là. Et dans ce magma, sont représentés tous les courants du Front national :
Pour la jeunesse, sont privilégiés les achats chez Elor, avec la collection " Les jeux de l'aventure " et chez Fleurus, la série " Prince Eric " qui fit les beaux jours, il y a trente ans de la collection " signe de piste " signée Serge Dalens, pseudonyme d'Yves de Verdilhac, magistrat et dirigeant du Front national. La Bibliothèque verte connaît en outre un regain d'intérêt sans précédent mais pas toutes les séries ; bannie la série " L'instit ", qui illustre plutôt des valeurs de tolérance et de justice, en un mot ce qui est taxée de " mondialiste ". Par contre la série " Langelot ", signée Lieutenant X qui n'est rien d'autre que le pseudonyme de Vladimir Wolkoff. Les Editions du Triomphe, qui se consacrent à la série BD du " Clan de Bordesoule ", des collaborateurs de Présent, Francis Bergeron et Alain Sanders. On trouve encore les éditions Vents du nord, Godefroy de Bouillon, Les Vilains Hardis, les Editions François Brigneau, Facta, Faits et Documents, Le porte glaive, Les Presses Bretonnes, Libres opinions, les Editions Henry Coston, le Labyrinthe, la Thibaudière, Albatros ou Guy Trédaniel. J'arrête là mais la liste n'est pas exhaustive. Bien sûr, toutes les figures du FN sont là : Le Pen, Mégret, Gollnish, Bernard Anthony, Jean Madiran, Yves le Gallou, Alain de Benoist et Jacques Bompard lui-même. Mais assez curieusement, alors que le Maire d'Orange prône à tout crin le régionalisme provençal, on achète beaucoup d'ouvrages sur la Vendée et son histoire, sur les pays scandinaves avec des contes, des récits, des ouvrages de divination, de magie noire etc... Bien évidemment aussi, beaucoup d'acquisitions sur l'Allemagne, sur la période de la guerre de 39-45, et en ce qui concerne la collaboration, des oeuvres d'anciens collaborateurs, voire d'anciens SS ou de leurs disciples. Ceci n'est que pour vous donner un aperçu de ce que je qualifie de littérature d'extrême droite, je pense que vous aurez compris qu'il ne s'agissait pas d'introduire Mein Kampf, que nous avions déjà, ou les oeuvres de Louis Ferdinand Céline, qui indépendamment de toute conviction politique est sans nul doute l'un des plus grands écrivains de ce siècle ou dans un autre registre Les contes de la rue Broca, classique de la littérature jeunesse de Pierre Gripari dont on connaît également les sympathies. 2. Les termes de la problématique Première chose : pour ces nouveaux élus, la bibliothèque publique, doit être le reflet de l'idéologie de l'équipe municipale en place. C'est ainsi que les cadres de la Mairie se sont fait dire qu'ils avaient " collaboré " avec les socialistes, et que désormais ils collaboreraient avec les élus du Front national, qu'ils le veuillent on non ; je ne peux pas croire que le terme de collaboration n'ait pas été employé à dessein. Le projet politique est clair ; pas d'ambiguïté sur les objectifs à atteindre. S'ils ne savent sans doute pas bien ce qu'est une bibliothèque de lecture publique, le poids réel ou symbolique de cet équipement ne leur a pas échappé et ce d'autant que l'on est alors en train de construire une nouvelle médiathèque qu'ils auront en charge d'inaugurer et de faire fonctionner. En juin 1995, le projet de nouvel équipement n'est pas terminé mais suffisamment avancé pour ne pas être abandonné ; il va donc falloir façonner cet outil et en faire selon les propres termes d'un des responsables de la bibliothèque une vitrine du parti. Deuxième chose : pour ces nouveaux élus, le prisme politique est extrêmement réduit : tout ce qui est à gauche du F.N. est de gauche ! Qui plus est, même s'il y aurait beaucoup à dire sur l'establishment tel qu'ils le définissent, il est clair que tous ceux qui ne sont pas avec eux sont contre eux. Dès lors est déclarée une guerre ouverte, d'une part avec tous ceux qui n'affichent pas leur solidarité avec eux, d'autre part avec l'encadrement de la Mairie en place censé contrevenir à leurs desseins. Tout est bon pour provoquer démission, délation, déstabilisation de ce qu'ils considèrent comme un petit establishment local. Le maître mot est " diviser pour mieux régner ", alors on mute les gens, on les déplace d'un poste à l'autre, on humilie les uns, on flatte les autres, on promeut les médiocres, on discrédite systématiquement faits et gestes de l'encadrement. Bref, illusoire ô combien, le faible rempart que l'on tente d'opposer en revendiquant le professionnalisme de nos pratiques, le sens du service public, le refus de mettre à la portée de tout un chacun des oeuvres qui sont des incitations à la haine, à la violence, des oeuvres révisionnistes, des oeuvres de propagande, des pamphlets, des brûlots qui loin de servir l'analyse et le sens critique attisent et nourrissent une idéologie profondément anti républicaine etc... Troisième chose : aucune autre solution pour les professionnels en place que de se démettre ou de se soumettre. C'est d'ailleurs ce qui s'est passé puisque les professionnels en place sont tous partis. Ne sont restés que des agents de catégorie C pour la plupart dispersés dans d'autres services après notre départ. Un profond désarroi s'est emparé de chacun d'entre nous devant la faiblesse de l'appareil législatif en place mais aussi devant le constat que toute référence à un quelconque code déontologique était vaine car à aucun moment la discussion n'a pu être portée sur ce terrain là, au contraire, leur stratégie de communication visant à nier tout professionnalisme, à n'en pas reconnaître la moindre nécessité et à se substituer purement et simplement aux professionnels en place. D'ailleurs à ce propos fort intéressante fut la demande du Maire à mon encontre de bien vouloir lui préciser quels étaient les termes du code déontologique auquel je me référais pour m'opposer à l'introduction dans la bibliothèque d'un certain nombre d'ouvrages. Je me suis laissée dire qu'il ne m'autorisait pas à juger ni de la qualité littéraire ni de l'intérêt documentaire des ouvrages introduits, mon rôle devant se borner à exécuter ce que le Maire en personne exigeait de moi. En fait, il existe bien une déontologie professionnelle, en grande partie liée à l'histoire de nos bibliothèques et à l'évolution de leurs missions au cours de leur histoire. Qu'elles soient bibliothèques d'érudits, bibliothèques nées de la Révolution française, bibliothèques populaires, bibliothèques de lecture publique aujourd'hui, elles restent profondément marquées par cette histoire. Le Manifeste de l'Unesco ou la Charte des bibliothèques ne fournissent pas à proprement parler de cadre législatif ou réglementaire ; ils portent néanmoins en eux les valeurs qui fondent mon attachement à ce métier, et les motivations premières qui m'ont sans doute amenée à souhaiter exercer une responsabilité au sein des bibliothèques. Je préférerais néanmoins parler, en ce qui me concerne d'une clause de conscience, qui de la colère à l'effroi, m'ont amenée à me démettre de mes fonctions, considérant d'une part que je ne voulais prendre aucune part à cette entreprise de conversion des esprits et de propagande, d'autre part qu'il fallait alerter et dénoncer le processus mis en oeuvre à Orange, car il constituait une menace pour l'exercice de la citoyenneté et la vie démocratique en général. 3. Morale de l'histoire Je n'ai de leçon de morale à donner à personne, soyez rassurés. De même, je me garderais bien de jeter la pierre à ceux qui ont choisi de se taire et d'attendre, que ça passe... Une stratégie guerrière s'est mise en place à Orange peu propice par ses excès à faire avancer la réflexion et à faire mûrir les esprits. Le temps a un peu passé ; on ne parle plus trop de la Bibliothèque d'Orange ; depuis peu, une documentaliste de collège a été recrutée et fait office de directrice. Il n'y a plus aucun professionnel des bibliothèques sur place mais le public ne semble pas s'en alarmer outre mesure. La vie continue, immuable, me semble-t-il. La bibliothèque a déménagé ; elle est dans de beaux locaux, spacieux et confortables. Les collections sont restées en l'état ou presque. Pas d'épuration manifeste, histoire sans doute de ne pas donner le bâton pour se faire battre, pas d'actualisation des collections, non plus. Le pluralisme revendiqué n'aura été qu'un alibi pour faire rentrer en force à la bibliothèque d'Orange des ouvrages par ailleurs bannis. Encore faut-il s'entendre sur cette notion puisque beaucoup d'entre eux ne sont nullement tombés sous le coup de la censure officielle ; d'autres par contre, sans doute les plus dangereux, empruntent des circuits d'édition et de diffusion tout à fait occultes que cette entreprise de rééquilibrage aura permis de révéler. Mon propos aujourd'hui est de servir de prélude aux débats qui vont fort logiquement s'ouvrir sur la nécessaire formalisation de nos politiques d'acquisitions, sur l'urgence à mieux former les professionnels des bibliothèques à ce qui reste au coeur de leurs missions, la constitution des collections. Je suis pour une lisibilité accrue de nos actions en terme de service public offert à la population ; je suis pour un vrai dialogue avec les élus envers lesquels je considère que nous avons des devoirs. Mais confrontée à une expérience tout à fait hors du commun, j'en conviens, je voudrais dire que je suis pour l'affirmation d'un déontologie qui revendique ses choix et ses non-choix, au nom d'une clause de conscience qui ne peut accepter dans l'enceinte d'une bibliothèque publique des ouvrages qui sont des incitations à la haine raciale ou des brûlots politiques. Je mesure pour autant la difficulté à édicter des règles en la matière ; j'ai vécu l'expérience orangeoise comme quelque chose de très douloureux mais aussi quelque chose qui me renvoyait à des questionnements certes politiques mais aussi éminemment intimes. Pourquoi ai-je choisi de faire ce métier ? De quel pouvoir disposons-nous sur les esprits pour qu'il nous soit ainsi envié et dérobé ? Quel est le rôle d'une bibliothèque dans une société démocratique ou prétendue telle ? Une collection doit-elle être consensuelle ? Autant de questions pour lesquelles je n'ai pas de réponse toute faite et c'est aussi dans ce cadre là que je souhaiterais donc que le débat soit abordé : je ne voudrais pas que nous nous abritions derrière des plans de développement de collections qui occulteraient ce débat fondamental : des expériences comme celles d'Orange doivent nous renvoyer à un questionnement >sur le pouvoir dont nous usons dès lors que nous présidons à des choix. Ayons des politiques d'acquisitions responsables et assumons les, revendiquons un professionnalisme de bon aloi non pour constituer un rempart à mon sens illusoire contre le totalitarisme mais pour mieux faire connaître les enjeux qui s'attachent au développement d'un équipement de lecture publique. J'ai envie de dire que ce qui s'est passé à Orange aurait pu se passer n'importe où ailleurs sinon que là aussi nous héritions d'un contexte lourd :
Autrement dit, ce n'est pas un hasard, si dans un tel contexte, empreint d'archaïsme et de refus, au sens premier du terme, de la modernité, une municipalité Front national a vu le jour et a jeté à bas le premier projet culturel de la ville, un projet taxé de mégalomanie (en fait un projet strictement normatif), un projet dans lequel tous les éléments de modernité ont été scrupuleusement gommés, un projet qui dotait la ville d'un véritable instrument de politique culturelle : plus de fonds vidéo au nom d'une concurrence déloyale avec les commerces locaux, plus de fonds musicaux, la musique étant par nature cosmopolite, aucune actualisation des collections (le fonds des ouvrages de référence est à cet égard édifiant), un simple déménagement de la bibliothèque dans un équipement désormais baptisé Médiathèque Amédée de Pontbriand, du nom d'un érudit de l'histoire locale, pourfendeur au demeurant du protestantisme. En ce qui me concerne, la page orangeoise est définitivement tournée ; mais mes nouvelles responsabilités au sein de l'administration du Département de Vaucluse me confrontent presque quotidiennement à des réalités sociologiques et politiques qui pourraient bien nourrir d'autres dérives ou perversions. L'histoire ne s'arrêtera pas à Orange ; nous devons mesurer combien ce débat est d'importance et combien il touche aux fondements même de notre métier. Telle est en effet la réalité de terrain à laquelle j'ai été confrontée et mon témoignage n'est là que pour fournir aux débats un ancrage propre à ne jamais perdre de vue que théorie et pratiques sont indissociables, a fortiori dans un métier qui revendique chaque jour un peu plus de technicité, développe incontestablement des savoir-faire nouveaux et nécessaires mais au détriment parfois peut-être d'une mise en perspective historique et critique des enjeux fondamentaux de notre profession. |
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