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9 octobre 2000
ADBDP > Association > Journées d'étude 1999 > Anne-Marie Bertrand
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Les politiques d'acquisition en BDP |
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Même s'il est possible de définir la bibliothèque de plusieurs façons, il me semble approprié, aujourd'hui, dans ce cadre, de la définir comme un ensemble organisé de documents. Depuis trois ans, et la révélation publique (la dénonciation publique) des agissements du Front national, les acquisitions sont revenues au premier plan des préoccupations des bibliothécaires, notamment sous le biais de la légitimité des choix effectués. Après tout, si les positions des bibliothécaires sont défendables, ils doivent pouvoir les défendre, comme le souligne Jean-Luc Gautier-Gentès(1) : c'est-à-dire argumenter et s'appuyer non seulement sur une pratique professionnelle, mais sur une théorie de la bibliothèque et sur les valeurs qui les animent. La littérature professionnelle s'est ainsi enrichie depuis peu de publications diverses dans leurs objectifs mais qui alimentent, chacune à leur niveau, la réflexion collective réflexion à laquelle le président du Conseil supérieur des bibliothèques nous incite vigoureusement et qui appelle sans doute des incidentes en matière de formation. Je me réjouis donc qu'aujourd'hui l'ADBDP me donne l'occasion de participer à ce mouvement de réflexion et d'intervenir devant vous sur la question des collections des bibliothèques. Mon propos va porter sur un aspect seulement de cette vaste question : l'offre et la demande. C'est un aspect peu traité, mais qui est, peut-être, du moins je le pense, au cœur de ce qu'on appelle les politiques documentaires et que je résumerai par cette simple question : quelle est aujourd'hui la légitimité du bibliothécaire à choisir d'avoir tel ou tel document dans sa collection, c'est-à-dire aussi quelle est sa légitimité à choisir de ne pas avoir tel ou tel document. Pour traiter cette question, j'évoquerai d'abord les discours professionnels sur ce sujet de l'offre et de la demande, puis les différents types de demande exprimés (ou non) par les différents acteurs concernés, avant de m'interroger sur la place de la collection entre offre et demande(2). De la politique d'offre à la politique de la demande La bibliothèque, dit-on couramment, n'est plus la maison du livre : elle est devenue la maison, du lecteur(3). L'accueil, la médiation, la satisfaction du public sont devenus les maîtres mots de l'activité des établissements. Dans ce glissement qui s'est déroulé progressivement, quelle est aujourd'hui la place de la collection. Dans quelle mesure cette place a-t-elle changé ? Dans quelle mesure (pourquoi ? comment ?), la collection co-existe ou pré-existe-t-elle au(x) public(s) ? La question n'est pas simple et, la réponse se trouve quelque part entre les principes et la réalité. Pour y voir plus clair, je me suis reportée aux discours que la profession, que le groupe professionnel tiennent sur ce sujet Un peu d'histoire pour mesurer le chemin parcouru, avec trois épisodes : l'immédiat après-guerre, les années 1960 et 1970 et aujourd'hui. A la Libération, les responsables ministériels conçoivent le rôle des bibliothèques à la fois comme participant au redressement intellectuel du pays (rôle dévolu surtout aux bibliothèques savantes) et comme devant contribuer à éduquer le peuple, dans une grande proximité avec les mouvements d'éducation populaire. Voici le point de vue développé par Paul Poindron, responsable du service technique à la Direction des bibliothèques, en 1949 :
Point de vue développé en 1950 dans un registre messianique par Marcel Bouteron, premier responsable de la Direction des bibliothèques, qui met l'accent sur le rôle des bibliothèques centrales de prêt en ce domaine :
Les collections qui sont destinées à remplir cette mission sont, en bonne logique, étroitement encadrées : on stigmatise les " publications médiocres ou malsaines "(6) surtout, pour les enfants et pour les jeunes, et on encourage l'acquisition de livres formateurs. Voici par exemple, comment, en 1963 encore, Jean Bleton définit les trois rôles des bibliothèques municipales .
Dans les années 1960, l'évolution du modèle de bibliothèque a pour origine le souci de lutter contre une conception de la bibliothèque qui reste duale : les salles de consultation et d'étude d'un côté, à l'étage noble, et de l'autre la salle de prêt (encore souvent appelée la bibliothèque populaire, " la popu ") au rez-de-chaussée, symboliquement cachée sous l'escalier. La lecture publique est alors une "concession" de la bibliothèque municipale pour reprendre l'expression de Michel Bouvy. Le nouveau modèle de bibliothèque publique veut, au contraire, casser cette organisation hiérarchisée - hiérarchisation des objectifs, des publics et des collections et donner toute sa place à la lecture publique. La bibliothèque publique, dit encore Michel Bouvy, " est à la fois bibliothèque de distraction et bibliothèque d'étude ". En termes d'objectifs, apparaît alors le souci de prendre en compte les besoins de la population. Alice Garrigoux, dans le rapport La Lecture publique en France, en 1972, le dit explicitement :
En termes de collection, la définition de la bibliothèque publique est implicite : l'idée sous-jacente est qu'on doit sortir d'une politique élitiste, mais, pour autant, les axes directeurs d'une politique d'acquisition ne sont pas définis. Qu'en disent les textes d'application, c'est-à-dire les manuels de formation ?
L'idée est que le libre accès et, plus généralement, l'organisation de l'accès aux collections, doivent susciter la curiosité, élargir le champ culturel investi par les usagers, leur permettre de découvrir autre chose que ce qu'ils connaissent. La politique d'offre est là pour susciter la demande, pour l'enrichir et la diversifier. La dernière édition du Métier de bibliothécaire(8) donne encore toute sa place à une diversité des propositions et à leur gratuité :
Enfin, je prendrai une dernière illustration, la présentation de la politique documentaire de la bibliothèque de Bobigny :
La politique d'offre est clairement assumée : la bibliothèque, dit encore Dominique Tabah, ne doit pas " seulement être chargée de répondre à la demande la plus manifeste ou la plus immédiate "(9) Dans la vulgate professionnelle, même s'il y a des nuances dans l'expression, les collections sont conçues comme devant répondre à la demande, mais aussi la dépasser, aller plus loin, ouvrir autres portes et d'autres curiosités, le bibliothécaire a pour tâche de promouvoir des livres, des disques, des films de qualité - avec toutes les incertitudes qui s'attachent à cette formule. On reste, finalement, assez proche de l'idée d'assomption liée à l'éducation populaire : la fréquentation de la bibliothèque est supposée favoriser une évolution des pratiques culturelles, vers plus de qualité, de diversité et d'intensité. La bibliothèque permet de lire plus et de lire mieux : le discours professionnel, l'imaginaire professionnel sont sous-entendus par l'idée de parcours, du disque vers le livre, du livre facile vers le livre difficile. Le bibliothécaire se voit ainsi comme un pédagogue, un " professeur de lectures ", même si on n est plus dans le registre des " bonnes lectures ", des lectures conseillées voire imposées la collection doit provoquer chez le lecteur un nouvel appétit, une nouvelle envie de lire. L'offre provoque la demande : de ce point de vue, la politique de lecture rejoint la norme commune des politiques culturelles - où le répertoire théâtral, la collection muséale sont proposés en fonction d'impératifs esthétiques, en fonction de la création et non d'une hypothétique demande. L'offre préexiste à la demande et le bibliothécaire est un prescripteur et un médiateur de cette offre. Dans les années 1980, sans se substituer à cette conception pédagogique mais en s'y ajoutant (si bien que les deux conceptions coexistent aujourd'hui), une nouvelle approche voit le jour : les "nouveaux publics ". Gérald Grunberg :
L'idée que ce " non-public " ne fréquente pas la bibliothèque parce que les services mais aussi les collections ne lui sont pas adaptées fait son chemin. En même temps, ou presque, apparaît une version édulcorée du service public qui en fait un " service au public " : c'est-à-dire que la satisfaction du public, et donc la politique de la demande, deviennent des axes de légitimité des services publics. Répondre à la demande a des incidences fortes en matière de politiques d'acquisition : les demandes exprimées ou supposées sont désormais affichées comme des critères de choix. La légitimité de la politique d'offre est mise en doute. Deux démarches adoptent ces doutes : d'une part, la rationalisation des choix (une démarche gestionnaire) et d'autre part, une politique raisonnée de la demande (la démarche marketing). Le premier cas, la démarche gestionnaire, est illustré par les travaux de Bertrand Calenge dans ses deux ouvrages dont le premier, Les Politiques d'acquisitions, est plus radical, moins nuancé que le second. Bertrand Calenge y considère la connaissance des demandes du public comme un des éléments de rationalisation des acquisitions. Il analyse, par ailleurs, l'offre comme " l'anticipation raisonnée d'une demande "(11). On peut également souligner le choix qu'il fait de " réfléchir à la collection globale d'une Bibliothèque " plutôt qu' " en termes de documents singuliers " : étonnante approche, puisqu'une collection est pourtant bel et bien composée de documents singuliers et, pour la question qui nous occupe ici, approche qui évacue la question de la légitimité de chaque demande singulière - en témoigne le fait que refuser une demande n'est pas une hypothèse envisagée dans cet ouvrage. La réflexion porte sur " quoi acheter " et nullement sur " quoi ne pas acheter ", question pourtant intéressante et d'actualité. L'autre approche est celle du marketing. Thierry Giappiconi parle, lui, d' " adéquation des collections " et de " pertinence des services " :
Répondre aux besoins, répondre à la demande, être " en adéquation "avec la population, être utile, voici la nouvelle légitimité de la collection: le document, dit encore Bertrand Calenge, " devra toujours prouver sa validité par un usage " ; " un document de bibliothèque doit être utile à un public "(13). Dans une certaine mesure, une importante mesure, la constitution de la collection est ainsi déléguée aux usagers - même s'il ne faut pas forcer le trait en la matière. Sans caricaturer, on peut au moins dire qu'en termes de légitimité, la politique de la demande a pris le dessus sur la politique d'offre : est aujourd'hui considérée comme légitime la collection qui est en adéquation avec la population, non la collection qui est construite, patiemment, lentement, ou au contraire avec audace, par les bibliothécaires, et qui tire sa richesse et son intérêt d'elle-même, de sa cohérence et de sa qualité. De la demande aux demandes L'acquisition, si elle est " l'anticipation raisonnée d'une demande ", est soumise à ces demandes. Les questions qui se posent alors sont, d'une part, la connaissance de ces demandes et, d'autre part, la réponse qui leur est apportée. Divers acteurs participent à ce processus.D'abord, les tutelles : les élus locaux (ou les présidents d'université) ont, évidemment, leur idée sur ce que doit être une collection de bibliothèque. " Évidemment " ? Rien n'est moins sûr. Il me semble que plutôt qu'une idée précise, ils ont le sentiment que la collection est là d'une part pour répondre aux demandes et d'autre part pour ne pas faire de vagues(14). Dans le premier cas, parce que la satisfaction des usagers est un important critère d'évaluation. Et dans le deuxième cas, parce que rien n'est pire qu'un usager d'un service public qui se plaigne de ce service et qui, spécifiquement ici, proteste contre la présence de bandes dessinées qu'il juge pornographiques, d'ouvrages séditieux ou de romans susceptibles de corrompre notre belle Jeunesse. Placés devant le choix d'avoir ou non dans la bibliothèque les Versets sataniques, combien d'élus ont choisi, en connaissance de cause, d'approuver cette acquisition ? La collection de la bibliothèque court le risque, à les suivre, de s'édulcorer sérieusement et de tendre vers un conformisme consensuel. Deuxième élément, les demandes des usagers. On sait empiriquement que l'expression de ces demandes est souvent redondante avec des décisions d'acquisition prises par les bibliothécaires. On sait aussi que ces demandes portent principalement sur des titres médiatisés (les " livres dont on parle ") qui sont souvent des nouveautés. On sait aussi qu'un certain conformisme guide les usagers, qui sont dans l'effet de reconnaissance plus que dans la soif de connaissance : il y a les monomaniaques de Mary Higgins Clark ou de la Deuxième Guerre mondiale, mais il y a aussi ceux qui préfèrent lire le nouveau roman d'un auteur qu'ils connaissent plutôt que de découvrir un nouvel auteur, qui préfèrent lire une nouvelle (une nième) biographie de Lady Di, qui préfèrent lire le livre rassurant d'un filon à la mode (après les livres Troisième République et sabots, aujourd'hui les livres minimalistes)... La difficulté de choisir parmi une production pléthorique réduit considérablement la curiosité et la gratuité des choix. On peut aussi souligner, comme le fait l'étude menée par Michèle Petit et son équipe(15) que les jeunes ne se sentent pas autorisés à demander l'achat d'ouvrages et que, au demeurant, leurs lectures (non prescrites) sont peu variées et plutôt conformistes. Il ne me semble pas excessif de supposer que ces deux caractéristiques (ne pas faire de demande, avoir un " univers livresque limité ", comme dit Michèle Petit) sont partagées par les populations culturellement défavorisées, quel que soit leur âge. Troisième élément, l'opinion des non-usagers. D'une enquête menée en 1997 sur " l'expérience et l'image des bibliothèques municipales "(16), on apprend (ou plutôt on a confirmation) que les non-usagers ont leur idée sur les collections des bibliothèques. En particulier, ils les soupçonnent de ne pas détenir les livres qu'ils préfèrent lire, et en particulier des livres pratiques ou des romans policiers. Mais la composition des collections n'est qu'un des éléments explicatifs de la non-fréquentation d'une bibliothèque, l'élément principal et de loin étant le rapport à la lecture : les non-usagers, pour la plupart, ne fréquentent pas les bibliothèques parce qu'ils n'aiment pas lire, ou pas beaucoup, enfin pas assez pour fréquenter une bibliothèque. Enfin dernier élément, l'anticipation de la demande par les bibliothécaires. Ici, les valeurs sur lesquelles ils s'appuient peuvent s'apparenter d'une part au rôle culturel des bibliothèques, dont la citation de Dominique Tabah est une illustration frappante, et d'autre part à ce que j'appellerais la démocratie d'opinion. Dans le premier cas, les bibliothécaires achètent en fonction de l'idée qu'ils se font de la collection. Dans le deuxième, ils achètent en fonction de l'idée qu'ils pensent que les usagers se font d'une bonne collection de bibliothèque. Les traces écrites manquent, outre les textes que j'ai cités plus haut, pour apprécier les pratiques réelles. Cependant, un indice récent, et peu encourageant à mon sens, peut être trouvé dans la position adoptée par le Conseil national de l'ABF à propos du droit de prêt(17). Une des hypothèses évoquées par l'ABF est le paiement d'un droit de prêter lié à l'achat du livre, ce que l'ABF appelle une " redevance sur la vente de livres ". Quelles seraient les conséquences de cette éventuelle " redevance " ? Je cite :
En somme, la diminution éventuelle des budgets d'acquisition fragiliserait un peu plus la politique d'offre mais laisserait prospérer la politique de la demande. Illustration, là encore, de cette querelle de légitimité : ou, plus précisément, illustration du fait que, pour les bibliothécaires, la demande est plus légitime que l'offre - telle semble du moins être la position de l'ABF. Parce que, après tout, nulle fatalité à ce que la bibliothèque arbitre en faveur des " ouvrages de rotation rapide " plutôt que des " fonds de bibliothèque " - si ce n'est la soumission à une démarche audimatique qui considère, comme plus légitime l'achat d'un roman qui va être beaucoup emprunté que l'achat d'un roman de qualité, qui sera important mais qui ne connaîtra peut-être pas un succès immédiat(18). Ici j'emploie à dessein le terme " audimatique ", tant je trouve que ce débat est proche de celui qui porte sur les programmes de la télévision. Dans les deux cas, d'ailleurs, on oppose qualité et succès comme si le succès ne couronnait que la médiocrité et la facilité et surtout comme si tout le monde appréciait et attendait la même chose... La comparaison me semble valable parce que, d'une certaine façon, on attend des bibliothèques publiques le même volontarisme dans la programmation, la même prise de risque que celle qu'on attend des chaînes de services public - avec, souvent, la même déception. D'un côté, à la télévision, les jeux, les séries américaines, les émissions people, l'information mise en scène, c'est-à-dire le même traitement par l'émotion, la proximité et la spectacularisation, sur les chaînes privées comme sur les chaînes publiques ; de l'autre, dans les bibliothèques, les livres de parapsychologie, les pseudo mémoires de Monica Lewinski, les pseudo romans de Philippe Delerm, c'est-à-dire le même irrationnel, la même bêtise au front bas, le même conformisme, dans le circuit commercial comme dans le circuit public. Des deux côtés, la même absence d'ambition, la même soumission à ce qu'on suppose être la demande. La collection entre l'offre et la demande Le tableau que je dresse ici est volontairement noir et beaucoup de bibliothèques, je le sais, luttent contre ces tendances : je force le trait pour montrer où nous mène cette politique de la demande et, vous l'aurez compris, pour encourager les bibliothécaires à affirmer davantage leur rôle dans le processus de sélection des acquisitions. Car la question des politiques d'acquisition est étroitement liée à la définition du métier de bibliothécaire - comme l'a souligné encore récemment le Conseil Supérieur des Bibliothèques. Si le bibliothécaire est un technicien, un ingénieur documentaire et s'il travaille sur l'information, alors la politique de la demande est tout à fait justifiée : le bibliothécaire est là pour rendre au mieux le service de fourniture qu'on attend de lui. Si, au contraire, on pense que le bibliothécaire est un scientifique, un intellectuel et qu'il travaille dans un registre culturel et éducatif, alors la politique de l'offre est parfaitement justifiée : le bibliothécaire est là pour rendre possible des ouvertures, des découvertes, des décloisonnements, des émancipations... Citons, en guise d'illustration, la vision d'Hadrien, un jeune usager, qui s'exprime dans l'ouvrage de Michèle Petit : " Une bibliothèque, c'est toujours un lieu où on puisse flâner. Si c'est compartimenté c'est foutu... C'est vraiment un lieu où on doit pouvoir aimer s'attarder, un lieu de perdition alors que la bibliothèque est considérée surtout comme un lieu d'efficacité. " Ou cette vision du couturier Christian Lacroix : " Ouvrir un nouveau livre, c'est comme mettre un habit neuf, ouvrir le couvercle d'une boîte à mystères initiatique, pousser une porte sur l'inconnu. Une bibliothèque est plus vivante qu'un musée, plus intelligente qu'un ordinateur. Ce sont des villes, ni antiques, ni futuristes mais de toujours, dont il faut arpenter les recoins, déchiffrer les frontispices, escalader les gradins(19) " Au demeurant, la frontière entre gratuité et utilité n'est pas aussi radicale : tout le monde s'accorde pour penser qu'il est nécessaire que l'usager trouve le document ou l'information qu'il cherche. Mais, au-delà de ce service de base, on voit bien, me semble-t-il, que deux conceptions de la collection s'affrontent : une conception immédiate et une conception téléologique, l'une fondant sa légitimité sur l'utilité d'aujourd'hui, l'autre sir une échéance plus lointaine. Ces deux conceptions de la collection définissent ainsi non seulement deux conceptions du métier de bibliothécaire mais aussi, ce qui est complémentaire, deux conceptions du rapport de la bibliothèque et du temps. Encore un autre élément, pour compliquer un peu plus l'analyse. L'accès à Internet dans les bibliothèques peut être considéré comme une solution à ce débat : si tout est accessible à distance, la question de la collection change de nature. La collection sur place n'est alors qu'une partie d'une collection virtuelle et illimitée, les contours de la collection n'existent plus, donc la question de la sélection des acquisitions perd de son acuité. Ce raisonnement semble aujourd'hui largement partagé - j'en veux pour indice que, d'après une enquête menée en Languedoc Roussillon, les plus petites bibliothèques, celles des communes entre 2500 et 10.000 habitants, s'équipent en multimédia(20) : il me semble qu'on peut faire le lien entre la (modeste) taille de la collection et l'envie de s'ouvrir sur l'extérieur, de compléter ses propres fonds par l'accès à un ailleurs plus riche. Mais ce raisonnement, s'il est largement partagé, doit aussi être battu en brèche : pour reprendre l'expression de Michel Fingerhut, " le titre d'un livre n'est pas le livre " et il y a aujourd'hui, sur la toile, plus de catalogues que de textes intégraux - et les textes intégraux sont, pour des raisons essentiellement juridiques, " des livres de plus de soixante-dix ans d'âge, disséminés à travers le monde, parfois comprenant de grossières erreurs de numérisation ", selon la description de Michel Fingerhut, qui ajoute : " On ne peut même pas appeler cela une collection - ni par le manque de cohérence, d'exhaustivité et de réunion (en un "lieu"), ni par sa pérennité ou son accessibilité égale à tous, comme le sont les livres de bibliothèques publiques, par exemple(21) " La cohérence, la pérennité, l'égalité d'accès : ces trois grands principes de la collection publique(22) sont-ils mieux pris en compte, mieux respectés par la politique d'offre ou par la politique de la demande ? Pour les deux premiers principes, la cohérence et la pérennité, c'est d'évidence la construction raisonnée d'une collection qui peut les assurer plutôt que des réactions dispersées à des demandes éphémères. Pour l'égalité d'accès, la réponse est peut-être à nuancer : d'une part, on peut s'accorder pour dire qu'une collection semblera plus accessible si elle est plus proche des préoccupations immédiates des usagers d'autre part, l'accessibilité est la résultante d'une médiation construite par des bibliothécaires qualifiés entre des documents connus, choisis et organisés et des usagers. La co-présence d'une collection et d'usagers ne suffit pas à susciter leur rencontre. Il faut sans doute revenir ici, et ce point me servira de conclusion, sur la responsabilité intellectuelle du bibliothécaire et, spécifiquement, du bibliothécaire comme " collectionneur ", c'est-à-dire comme sujet créateur d'une collection. Dominique Arot, à propos du colloque de Chambéry " Passion(s) et collections ", écrit ainsi :
Un projet intellectuel qui marie passion et collections, déontologie et démocratie, cohérence et pérennité, ambition et séduction, voici précisément qui nous ramène aux exigences des politiques publiques en matière culturelle. Depuis sa création, le ministère chargé des affaires culturelles persévère dans cette entreprise paradoxale : tenter d'atteindre à la fois l'excellence artistique et la démocratisation culturelle. C'est-à-dire marier le projet culturel et le projet politique, l'ambition culturelle et l'ambition politique. Si, aujourd'hui, les bibliothécaires entreprennent cette réflexion sur leurs propres collections, cela signifie non seulement qu'ils ont besoin d'étayer leur légitimité mais aussi qu'à leur tour ils sont confrontés à cette ambition paradoxale. Paradoxe qu'on peut traduire par cette simple mais terrible question : pour gagner de nouveaux publics, ne faut-il pas renoncer (au moins dans une certaine mesure) à notre projet culturel ? De mon point de vue, il faut assumer ce paradoxe et ne pas renoncer. Car renoncer au projet culturel, c'est aussi renoncer au projet politique de démocratisation : en se contentant de répondre à la demande, on ne démocratise pas, on enferme - dans du déjà connu, déjà vu, déjà lu, déjà pensé, dans le prêt à penser de la pensée unique et du politiquement correct. C'est seulement ainsi que la légitimité d'une politique d'offre pourra être refondée en la replaçant au cœur d'un projet culturel et d'un projet politique. Notes
(1)
" Réflexions exploratoires sur le métier de directeur de bibliothèque " Bulletin des Bibliothèques de France, 1999, n°4
(2)
La méconnaissance que nous avons aujourd'hui des collections de bibliothèque m'amène à traiter des discours plutôt que des politiques effectivement mises en œuvre
(3)
" Le souci des lecteurs prend le pas sur le souci des livres ", écrivent Anne-Marie Chartier et Jean Hébrard, dans Discours sur la lecture, BPI, 1989
(4)
Bibliothèques et éducation populaire " (26-04-49).
(5)
Marcel Bouteron, " Le rôle du bibliothécaire ", L'Éducation nationale, déc. 1950.
(6)
Bulletin d'information de la Direction des Bibliothèques, nov. 1954.
(7)
Annie Béthery, Abrégé de la classification décimale de Dewey, Cercle de la Librairie, 1982
(8)
Cercle de la Librairie, 1996
(9)
" Le rôle social et culturel des bibliothèques vu de Bobigny ", Bulletin des bibliothèques de France, 1997, no1.
(10)
Intervention au colloque d'Hénin-Beaumont, Lecture et bibliothèques publiques, ORCEP, 1982, p. 153
(11)
Les Politiques d'acquisition, Cercle de la Librairie, 1994
(12)
Management des bibliothèques, Cercle de la Librairie, 1997
(13)
Conduire une politique documentaire, Cercle de la Librairie, 1999, C'est lui qui souligne.
(14)
Je parle ici de la grande majorité des élus, et non de ceux du Front national dont les agissements seront rappelés demain par Catherine Canazzi.
(15)
De la bibliothèque au droit de cité : parcours de jeunes, BPI, 1997. " La plupart des jeunes rencontrés n'avaient jamais eu l'idée qu'ils auraient pu faire auprès des bibliothécaires des suggestions d'achat, par exemple quand ils cherchaient dans les rayons des livres un peu différents qu'ils ne trouvaient pas. Certains précisaient même que, selon eux, ces achats étaient fonction de la "demande" sans penser que la demande, c'était eux. "
(16)
A paraître prochainement à la BPI. " Je lis trop peu pour que ça en vaille la peine " recueille 51  ;% des suffrages, alors que "Je ne suis pas sûr d'y trouver les livres que j'aime " en recueille 30  ;%.
(17)
Bulletin d'informations de l'ABF , no183, 1999.
(18)
On se souvient peut-être que, toujours à propos du droit de prêt, Jérôme Lindon suggérait aux bibliothécaires de choisir plus judicieusement leurs achats, notamment en renonçant à acheter des livres qui ne seraient pas empruntés, des " livres inutiles puisque sans lecteurs " (" Droit de prêt et droit légitime ", Livres-Hebdo, 29-0 1-99). Curieux front renversé...
(19)
Dans Histoires de lecture , Centre national du livre, 1999
(20)
Livres-Hebdo, 27-08-99.
(21)
" Le titre d'un livre n'est pas le livre ", Livres-Hebdo, 27-08-99.
(22)
" L'exhaustivité " ne concerne pas les bibliothèques publiques, quant à la " réunion ", elle est pour nous composée de la juxtaposition de collections dispersées sur le territoire - autre débat
(23)
" Politiques documentaires et politiques de collections ", Bulletin des Bibliothèques de France, 1999, n°2.
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