ADBDP

Biblio.fr

Hervé Le Crosnier (Modérateur de biblio.fr)

ADBDP > Association > Journées d'étude 1998 > Programme


J'ai été conservateur dans une bibliothèque scientifique à l'Université, de 1984 à 1995. Depuis 1995, je suis devenu maître de conférence en informatique et par ailleurs, depuis 1993, je modère une liste de débats qui s'appelle "biblio.fr".

Quelque chose à lire et à écrire en français

L'idée de "biblio.fr" est née dans le bureau de Michel Melot, à l'époque Président du Conseil Supérieur des Bibliothèques. Nous étions un groupe d'une dizaine de personnes et nous partagions les réflexions suivantes : Internet arrive en France et nous sommes les premiers bibliothécaires un peu "connectés". Comment faire pour que les professionnels qui vont bientôt avoir accès à Internet aient quelque chose à lire, à écrire, en français ? Il faut vous rappeler qu'en 1993, il n'y avait rien en français. Rien égal vraiment rien ! Trois pages à lire,.de l'ordre du dérisoire. La première bataille à mener était de faire en sorte que les gens qui écrivent dans ce qui allait devenir "biblio.fr", le fassent en français, c'est-à-dire ne passent pas leur temps à redistribuer des messages anglais, fort intéressants par ailleurs, aux bibliothécaires français. Ce qui signifie que, dès le début, s'est posé le problème de l'information. Cela a été l'élément central.

Pourquoi faire une liste de diffusions ? Pour que les professionnels en arrivant sur Internet aient un outil de formation. A l'époque le web n'existait pas. Nous avions deux hypothèses : soit les documents étaient diffusés sur Internet en mode stock (on stockait des documents sur ce qu'on appelait un site FTP), soit on faisait une liste de débats pour que l'information circule. J'ai privilégié cette hypothèse de liste de débats car il me semble que, si on veut comprendre Internet, on doit en distinguer les 3 pôles.

Le 1er pôle est un pôle industriel. Effectivement il y a des tuyaux, des réseaux, des ordinateurs, des postes de travail, des serveurs. Tous ces éléments industriels plaisent bien aux élus parce que derrière, il y a des chiffres, des notes comptables, des investissements et c'est absolument nécessaire, mais ça ne suffit pas. Le grand danger qu'on vivait en 1993, et qui à mon avis existe toujours, c'est l'immense tuyau avec rien qui passe dedans, ou plutôt Coca-Cola, Mac Donald, Hollywood, le tout piloté par Microsoft.

Le 2ème pôle est le pôle documentaire . Il y a effectivement de nouveaux documents numériques qui émergent, qui se développent, et avec le web, cela est devenu visible. Avant le web, c'était aussi quelque chose de très important, parce que des scientifiques, des auteurs, des universitaires, des chercheurs, envoyaient des articles, soit dans des listes de diffusions (ils n'avaient pas peur d'envoyer 20 ou 30 pages sur courrier électronique), soit plaçaient ces documents dans des sites FTP. Les premiers journaux électroniques avant le web ont été faits sur des sites FTP. Donc il y avait des documents électroniques qui émergeaient et on pouvait sentir que ça allait se développer. Le web n'existait pas en tant que web, mais le protocole existait ; on en avait déjà les prémices, les premiers exemples de son devenir. Aujourd'hui on est toujours dans la même logique documentaire : les nouveaux documents numériques existent et ils sont devenus très nombreux.

La Bibliothèque Nationale indexe 7 millions de notices. Avez-vous une idée du nombre de pages qu'un serveur, qu'un indexeur de textes comme Alta Vista indexe ? ...150 millions de pages !.... Donc, on ne peut plus dire que ces documents n'existent pas. Par contre, on peut dire que ces documents sont en danger. Il n'y a pas de bibliothèque pour s'en occuper. Il n'y a rien qui préserve leur avenir et ils seront doublement en danger quand ils seront devenus payants, c'est-à-dire quand le public ne pourra plus y accéder. Il y a là un vrai problème de bibliothécaire : il y a des documents, des millions de documents qui sont en danger pour l'histoire et qui sont en danger pour l'accessibilité, l'accès démocratique à la connaissance.

Le 3ème pôle est le pôle communication. L'idée est de faire en sorte que les personnes qui se connectent sur l'Internet se connaissent, échangent, participent au débat, se donnent des astuces, des tuyaux et des services, posent des questions, obtiennent des réponses, donnent des informations et reçoivent des informations en flux, tous les jours, dans leur boîte aux lettres : annonces des nouveaux congrès, annonces des nouveaux sites, annonces de personnes qui ont des projets ; et puis découvrir les débats professionnels, des débats sur ce que peut être l'avenir de notre profession au moment d'un grand basculement !

Ce projet était un peu l'objectif de "biblio.fr". Je crois que, 5 ans plus tard, pour ceux qui sont sur la liste, cet objectif est à peu près rempli. J'aurais pour ma part quelques réticences : je pense que l'on pourrait faire mieux dans les domaines de la documentation et de la formation. Les utilisateurs ont une certaine tendance à trop se contenter du modèle question-réponse. C'est une typologie très importante d'avoir quelqu'un qui connaît et vous donne une réponse : c'est quand même la meilleure recherche documentaire que l'on puisse jamais faire. Un grand nombre de questions ne relève pas en fait d'une recherche de documents mais relève d'un appel à l'aide, d'une astuce, d'un appel personnel : "je suis perdu devant l'immensité des questions qui me sont posées et je voudrais connaître quelqu'un qui a vécu la même chose". Ceci est très intéressant, mais ça ne peut pas suffire à faire vivre une profession, à faire vivre une communauté virtuelle. Je crois qu'il faut aussi aller plus loin dans les réflexions sur la profession et peut-être même les interrogations sur son mode de fonctionnement actuel. Réfléchir au futur et s'interroger sur le présent.

La parole horizontale

Il y a eu récemment sur "biblio.fr" un débat sur cette question-là concernant la BNF avec une excellente contribution de Dominique Lahary. Vous avez vu que la Bibliothèque Nationale était en grève et cette annonce est parue sur "biblio.fr". De façon très étonnante, cette annonce a été relayée par quelqu'un de San Francisco qui a fait un très long article sur cette grève, ses raisons, ses fonctionnements, etc., et en anglais (puisque c'est la seule exception régulière). Ce débat a permis aux gens de s'apercevoir que les institutions comme la BNF. interdisaient à leurs membres de s'exprimer sur une liste comme "biblio.fr". Je dois dire, parce que je suis un peu au courant des choses, que ce ne sont pas les seuls. L'INIST pratique de même, et puis il y a des endroits où ce n'est pas dit officiellement, mais il se passe la même chose. Certains bibliothécaires de la Bibliothèque Universitaire d'Orsay ont eu des problèmes avec leur directrice parce qu'ils avaient osé expliquer, au jour le jour, l'installation du logiciel Pen Micro. C'était en plus très intéressant pour ceux qui ont pu suivre ce débat : il s'agit d'une personne qui installe un logiciel et qui explique comment ça marche, quels sont les problèmes rencontrés, mais aussi quels en sont les avantages. Cet avis était très pondéré et, bien évidemment, cette initiative n'a pas plu. Pourquoi ? c'est une bonne question !... Pourquoi aujourd'hui dans une profession comme la nôtre, qui est quand même très hiérarchisée, il faut le reconnaître (ce n'est pas à des directeurs que je vais apprendre quelque chose de ce point de vue-là), pourquoi cette parole horizontale gêne ? Et bien, parce qu'au fond, jamais une parole n'a été polémique. Ce qui gêne le plus, c'est la parole horizontale.

Je connais des bibliothèques où on explique que les conservateurs ont le droit de s'abonner à "biblio.fr" mais pas les bibliothécaires-adjoints. Il y a là une première question à se poser, et c'est une question d'autant plus importante qu'elle correspond à la nouvelle lecture qu'imposent les documents numériques. On ne va plus avoir une lecture qui va passer par le canal strict d'éditeur-diffuseur. On ne sera plus obligé de passer sous la férule de TF1 ou d'Hachette. On aura aussi d'autres modes horizontaux de circulation de l'information et je dirais même, de redistribution de l'information, ce qui me semble un élément essentiel de la démocratie.

L'idée est que, lorsque je reçois une information, j'ai le droit et parfois même le devoir de la redonner à d'autres dans des cercles restreints. Par exemple, je suis enseignant : je dois pouvoir redonner l'information que je reçois à mes étudiants. Avec "biblio.fr", je modère un groupe de débats qui est, somme toute, restreint : 3000 personnes. Je dois pouvoir redonner l'information. Et demain, si vous organisez un groupe de débats associé avec votre BDP, avec tous les volontaires ou tous les responsables des dépôts BDP, vous devez pouvoir redistribuer de l'information. Jusqu'à présent, c'est un droit qui, avec les documents imprimés, nous a été autorisé : une fois que j'ai acheté un livre, je peux le donner, je peux le prêter, faire un cadeau ; j'ai des droits sur ce livre qui n'enfreignent jamais le droit de l'auteur. Donc aujourd'hui , le fait qu'il y ait un basculement vers une lecture horizontale nous pose aussi des problèmes de responsabilité des groupes, des communautés, et c'est en ce sens qu'une liste de diffusion nous permet d'évaluer toutes ces questions-là. Cela nous permet donc d'avancer des idées, de réfléchir chacun dans notre coin, et surtout de réfléchir chaque jour qui passe : tous les matins, chaque abonné reçoit son courrier et ce n'est pas la même chose que de lire une revue professionnelle tous les trois mois. Ce n'est pas du tout la même chose !
A l'origine du projet, il y a un aspect formation sur lequel je veux insister et j'aimerais, à l'avenir, pouvoir le renforcer.


ADBDP : Association des Directeurs de Bibliothèques Départementales de Prêt