Allocution
Jean-Claude Groshens (Président du Conseil supérieur des bibliothèques)
ADBDP > Association > Journées d'étude 1998 > Programme
Vous avez pu constater la place que cette idée a prise dans le rapport publié en juillet dernier - nous sommes passés à l'acte -, place d'autant plus développée que le Conseil a tenu à ce que ce rapport s'adresse, dans sa rédaction, non pas aux professionnels ou aux spécialistes mais au public (plus large qu'on ne l'imagine généralement) de tous ceux qui, à des titres divers, s'intéressent aux bibliothèques.
Outre la conviction qui était et reste la nôtre et que nous tenions à faire partager, nous voulions ainsi réagir contre le fait que les bibliothèques étaient, nous paraissaient être, trop souvent absentes du discours officiel lorsqu'il abordait ce thème de la société de l'information ; les médias, l'audiovisuel, l'éducation nationale, les administrations de toutes sortes, et bien entendu la poste y trouvaient leur place ; les bibliothèques, non ou dans tous les cas beaucoup moins.
Il y avait là une méconnaissance de l'évolution de nos bibliothèques qui me choquait, une méconnaissance du travail qui s'y faisait ou pouvait s'y faire et une méconnaissance du formidable outil qui existe et dont vous êtes les artisans, les détenteurs et les comptables au regard de la collectivité nationale.
Aussi bien ne puis-je que me réjouir que ce thème du CSB ait retenu l'attention de la profession et ait été ou soit approfondi par les uns et par les autres. Il me faut pourtant vous rappeler qu'en même temps que cette idée-force était soulignée dans la lettre de présentation au Premier ministre de ce rapport, une autre idée s'y adjoignait qui en était non pas le reflet mais le complément : la permanence de la responsabilité intellectuelle de la profession de bibliothécaire derrière les évolutions apparentes, responsabilité intellectuelle à laquelle nous avons également consacré de longs développements fondés sur une double conviction.
Le coeur du métier n'a pas changé même si les modalités de son exercice se sont modifiées au point de le faire éclater.
Quelque soit la multiplication apparente des métiers qui concourent à la vie des bibliothèques, la profession doit savoir les amalgamer si elle veut remplir correctement sa fonction.
C'est en ce sens que nous voudrions prolonger notre réflexion cette année.
En compulsant l'excellent document que vous avez élaboré et que je conserverai scrupuleusement tant il me paraît utile, je me faisais quelques remarques dont le résumé prend un caractère sommaire qui ne vous échappera pas plus qu'il ne m'a échappé. Vous me le pardonnerez, je l'espère.
A l'origine, Internet fut un moyen de communication destiné à mettre en relation les uns avec les autres des gens qui n'étaient pas représentatifs ou constitutifs du grand public.
A partir du moment où Internet est accessible de manière banale au sens étymologique du terme, et établit une relation directe entre n'importe quelle source d'information et le grand public, entre n'importe quel fournisseur d'information et n'importe quel utilisateur, il faut se poser la question de savoir si les médiateurs ne sont pas d'autant plus nécessaires qu'il y a plus d'informations disponibles. Ne faut-il pas reconnaître que plus il y a d'informations disponibles et plus les médiateurs sont nécessaires ?
à la fois pour identifier les sources pertinentes ;
à la fois pour faire comprendre l'organisation de l'information accessible ; comment obtenir un document si on n'en connaît pas l'existence ?
à la fois pour participer à la structuration de cette information.
Il y a, si j'en crois la presse, au jour d'aujourd'hui 960.000 abonnés au Net représentant 1,3 million d'utilisateurs. Ce n'est pas une raison pour se laisser prendre, les yeux fermés, au piège, au mirage de l'interactivité, de l'accès au savoir immense, de la libération de l'expression et de la démocratie directe alors que l'expérience prouve que les utilisateurs se contentent le plus souvent des quelques sites qu'ils connaissent, et alors que les risques sont là que le public soit livré à des informations « bidonnées », à des bavardages tendancieux ou à des discours promotionnels.
Un long chemin est à parcourir avant que le public du village global soit actif et sache ce qui l'intéresse. Je ne sais plus qui me faisait un jour remarquer, que ce qui intéresse ce public « généraliste » c'est souvent les cancans du village érigés en valeur universelle. Ne me faites pas dire ce que je ne dis pas :
il est sot et vain de s'opposer aux progrès techniques,
et il serait tout aussi sot de dire que les responsables des bibliothèques ont une sorte d'exclusivité dans le partage de la culture de l'écrit et dans le partage de l'information ; sot et fou, les intégrismes m'ont toujours fait horreur et ma culture m'incite à ne faire confiance qu'aux comportements hérétiques.
Je veux simplement dire que la responsabilité intellectuelle qui a toujours été la vôtre ne s'efface pas devant l'emprise croissante de la technique et sa nécessaire maîtrise ; nous restons dans l'antique dialectique des finalités et des modalités.
Pour bien cerner cette évolution, nous avons l'intention de poursuivre notre réflexion « sur le coeur du métier » par une série de micro-enquêtes qui nous semblent un préalable indispensable à tout débat sérieux. L'Inspection générale et les deux directions d'administration ont bien voulu s'associer à notre réflexion ; elles porteront aussi bien sur l'organisation du travail et les fonctions qu'elle révèle que sur l'accueil des personnes extérieures aux corps traditionnels ou encore sur les méthodes d'évaluation des établissements ; votre association sera sollicitée pour ce qui concerne le secteur spécifique des BDP.
Spécifique : revenons un instant aux raisons qui ont présidé à la création de ce qu'étaient alors les BCP. Elles ont été créées pour abolir les distances entre le livre et la lecture, distances géographiques, distances sociales, distances culturelles ; elles ont été créées pour répondre à un besoin nourricier élémentaire : la preuve, l'ordonnance du 2 novembre 1945 ne leur donne-t-elle pas pour mission d'assurer le ravitaillement en livres des territoires à desservir, territoires alors éloignés de tout équipement facilement accessible.
Les territoires ont changé depuis cinquante ans, ils n'ont pourtant rien de virtuel et ce n'est pas parce que la France profonde n'est plus que rurale qu'elle n'existe pas, les territoires ont changé, les bibliothèques municipales se sont multipliées et les réseaux de communication électroniques ignorent les distances. Mais déjà en 1945 lorsqu'on parlait de ravitaillement on savait bien que l'important c'était le livre et non pas la camionnette qui l'emportait vers le lecteur.
Nous avons l'habitude de nous émerveiller devant l'aptitude des jeunes enfants à manipuler l'outil électronique, l'habileté diabolique qui est la leur. Certes. Mais en même temps, j'observe que les évaluations nationales conduites en CE1 et en sixième font apparaître un pourcentage élevé d'enfants en grande difficulté avec l'écrit et la lecture. Je ne veux pas avancer de chiffre car les statistiques ou les enquêtes que j'ai consultées peuvent faire l'objet de diverses lectures et de diverses interprétations et je me méfie des conclusions trop apparentes souvent inspirées de je ne sais quelles stratégies pédagogiques. Mais je sais d'expérience, dans un canton de l'Est qui est le mien, que les professeurs des écoles spécialisés dans les problèmes de lecture l'évaluent à plus de 20 %. Alors ! que l'existence d'analphabètes de l'écran ne nous fasse pas oublier ce pourcentage d'illettrés qui selon toute probabilité ne diminue pas en collège contrairement à ce qu'on pourrait imaginer. Triste bilan en cette fin de millénaire.
Je reste convaincu comme je l'ai toujours été qu'après avoir été un élément moteur dans le développement des bibliothèques municipales, vous avez à inventer le moyen d'être un élément moteur dans l'accès à la lecture dans les écoles et collèges. Mieux que d'autres et depuis plus longtemps que d'autres, vous avez cultivé l'art difficile de partager avec vos partenaires vos compétences professionnelles, l'art de faire participer autrui à l'exercice de vos compétences professionnelles, d'être des animateurs en matière d'échange de compétences. Cette tradition vous a peut-être mieux mis à l'abri des replis corporatistes. Vous êtres un ferment d'ouverture vers d'autres horizons, d'autres cultures, d'autres hommes. Ces nouvelles technologies seront un allié de plus pour remplir votre rôle aussi en direction d'élèves qui peuvent trouver auprès de vos établissements une motivation que l'appareil scolaire ne sait pas toujours leur offrir.
C'est dans cet esprit que le CSB va tenter de faire un état des lieux sur le thème de la lecture dans les établissements scolaires, sur les relations entre bibliothèques publiques et bibliothèques scolaires, là ou elles existent. La recomposition du paysage administratif vous met, dans le cadre départemental, en position de jouer un rôle déterminant.
Je n'insisterai pas sur les atouts des nouveaux moyens de diffusion de l'information pour des établissements qui, depuis leur origine, s'efforcent de faire vivre un réseau : mise en réseau des catalogues, courrier électronique, communication presque en temps réel avec tous les animateurs et les acteurs du réseau départemental. Il est urgent que ces nouveaux instruments se banalisent dans vos établissements, vous offrent l'occasion de vous remettre en question le cas échéant et contribuent à leur donner une image innovante. Nul doute que ces journées y contribuent.
ADBDP : Association des Directeurs de Bibliothèques Départementales de Prêt