Synthèse
Dominique Arot (Secrétaire général du Conseil Supérieur des Bibliothèques)
ADBDP > Association > Journées d'étude 1998 > Programme
Il me semble quune synthèse, parmi de nombreuses exigences, doit évaluer la pertinence et lactualité du sujet traité ; elle doit aussi tirer quelques conclusions et esquisser des perspectives, ce qui est le moins que lon puisse faire dans un lieu dénommé " Futuroscope ".
La lecture de la presse ne constitue pas le plus mauvais moyen pour mesurer cette pertinence et cette actualité dun thème. Par exemple, le quotidien Libération consacrait son supplément multimédia du 13 novembre, Dominique Lahary y a fait allusion hier, à la place et au rôle des nouvelles technologies de linformation et de la communication dans le monde rural, en sappuyant sur lexemple des " Inforoutes " de lArdèche présentées devant vous jeudi après-midi par Maurice Weiss. Je vous lis quelques lignes de larticle : " A Alboussière, 730 habitants, Monsieur Geoffroy, octogénaire courbé, pousse la porte de lauberge, avec un carton plein de truites pêchées par ses soins : " Mon bon Monsieur, lInternet, jai pas le temps " !
Maintenant, quelques lignes, dans Télérama, édition du 11 novembre, et cette déclaration dun syndicaliste : " Je milite dans un monde où personne nouvre jamais un livre ". Voici, sous forme de ce bref sondage, non seulement la confirmation de lurgence et de la pertinence de votre réflexion durant ces trois journées, mais aussi lillustration de quelques propos tenus par les intervenants : la distance entre le discours et la réalité, le décalage entre offre et demande, les risques conjoints de lanalphabétisme de lécran et de lillettrisme, pour reprendre les termes de Jean-Claude Groshens.
Oui, le thème retenu pour vos journées correspond bien à un besoin et une actualité véritables, et il faut porter au crédit de votre association de lavoir retenu, et davoir tenté de le traiter, en ne négligeant aucun aspect, tant théorique que pratique (les démonstrations dAlain Caraco et Dominique Lahary et les divers ateliers y ont contribué), en y associant des intervenants dhorizons très divers.
Pour ma part, en faisant le bilan de ce qui sétait dit, tant à la tribune que dans la salle, avec un public nombreux et studieux, jai regroupé une première série de remarques autour du thème du temps.
Votre ancienne et nouvelle présidente, Martine Blanchard, la rappelé demblée, il vous faut faire preuve en la matière de volontarisme. Les uns ont parlé durgence, les autres daccélération. Alain Caraco comptabilisait 33 bibliothèques départementales connectées au réseau. Dans un exposé fait il y a un peu plus dun an devant le Conseil supérieur des bibliothèques, le même Alain Caraco en dénombrait 4 dont 2 réellement actives. Jean-Yves Chamard rappelait que le nombre des connexions en France augmentait de 15% par mois. Cest ce même thème du rapport au temps que suggérait le titre de lintervention, hélas seulement virtuelle, de Jean-Paul Baquiast, " le retard français ". Et cest cette même approche temporelle quont tentée Olivier Demilly et François Reiner, en interrogeant lavenir des supports de lécrit, avenir éclairé par le passé, puisquon a alors évoqué les copistes et les codex médiévaux.
Au fond, la première leçon quil vous faut retirer de ces exposés prend la forme dun paradoxe : vous devez être volontaristes, avancer sans attendre, combler vos retards (toutes les BDP sont loin davoir atteint le même niveau de développement, par exemple dans le domaine de linformatisation et de la diversité des supports proposés au public) et dans le même temps faire preuve de patience, car il vous faut créer des outils, des services, des infrastructures, anticiper comme la bien dit Dominique Lahary, dans la logique du " juste à temps " chère à François Reiner, tout en éveillant patiemment la curiosité et lappétit de vos publics. Il vous faut, en empruntant ce titre à Pierre Sansot, faire " bon usage de la lenteur ".
Pour demeurer dans cette réflexion sur le temps, si vous devez faire preuve de patience, vous devez accepter aussi, et cest sans doute une révolution dans nos métiers, de vivre définitivement dans une forme de provisoire : normes, matériels, logiciels, pratiques, et même principes juridiques comme la bien montré lexposé de Françoise Danset. Dans un avenir sans doute beaucoup plus proche que nous ne pouvons limaginer, François Reiner la parfaitement souligné, vos micro-ordinateurs et Internet auront rejoint le gramophone et le fardier de Cugnot au Musée des sciences et techniques.
Après le temps, ma seconde série de remarques portera naturellement sur lespace, mais jaurais pu tout aussi bien employer les termes de " distance " ou de " territoire ". Les interventions des élus, de Jean-Yves Chamard et Jean-Pierre Weiss, ont, je crois, éloquemment montré que le bon échelon dimpulsion des initiatives est léchelon local (initiatives dont Marie-Christine Pascal vient de tirer le bilan) et que cest à cet échelon-là que vous devez être les interprètes (jemprunte lexpression à Jean-Yves Chamard) des besoins de vos réseaux. Toute stratégie qui oublierait les données fondamentales de la déconcentration et de la décentralisation serait vouée à léchec, ce qui nenlève rien bien sûr au rôle indispensable de régulation et dincitation de lEtat.
Pour rester dans le registre spatial, Olivier Demilly, et André Ansroul à partir dun exemple concret, ont bien montré les mécanismes de mondialisation et de resserrement de la diffusion des produits électroniques, mais aussi linteraction entre le local, un cédérom lu ici et maintenant, et le distant, les mises à jour sur le réseau. Cest de ce même champ métaphorique de lespace que participent les observations de plusieurs intervenants sur lautoroute qui ne suscite rien sur son trajet et quil ne faut pas confondre bien sûr avec le but vers lequel elle mène.
Il me semble quainsi ces journées ont contribué à mieux identifier lespace propre des bibliothèques face à lindividualisme de masse : recréer un espace et de la communauté entre lindividu enfermé en lui-même et le monde auquel il se croit relié sans intermédiaire. Hervé Le Crosnier a employé les termes de " crédibilité " et " dhumanité ". Yves-Armel Martin a parlé des bibliothèques comme de lieux de partage.
Brigitte Braillon, avec laquelle je partage lamicale complicité des premières heures de la Bibliothèque publique dinformation, me disait hier soir au détour dun couloir : " Tu vois, Dominique, elles font peau neuve les BDP " ! Je crois, en effet, que les BDP se trouvent à un virage (encore une image dans lespace), à la conjonction de bouleversements technologiques et dune redéfinition de leur territoire.
Après ces quelques remarques synthétiques sur les thèmes du temps et de lespace, maintenant quelques perspectives : les BDP nont pas vocation au confort, elles sont depuis leur origine des institutions culturelles et éducatives de mission. Elle sont, pour reprendre la belle expression de Jean Gattegno, " des bibliothèques déquilibre ". Par leur souplesse, et les nouveaux moyens de communication sont pour elles de formidables atouts, elles peuvent investir de nouveaux territoires et répondre aux urgences de linégalité et de lexclusion, jouer pleinement leur rôle de service public.
Elles sont, mais faut-il le rappeler, des services départementaux de la lecture, insérées à part entière dans les politiques culturelles, éducatives, économiques et sociales de leur département. Alors, ne vous abritez pas derrière des circulaires et pensez plus en termes de missions et de fonctions que de statuts : vos nouveaux chantiers sappellent en vrac le périurbain, lespace rural en pleine évolution, la lecture des jeunes, légalité daccès de tous à tous les médias, la constitution de contenus en ligne, la formation des adultes, le développement économique, et toutes les missions que vous inventez déjà au fil des situations et du temps.
Pour conclure, je pense être fondé à me faire votre interprète pour dire, et jadopte les termes de lintervention dintroduction de Martine Blanchard, que ces journées auront contribué à " lever des blocages " et quelles auront été " suffisamment frustrantes " pour donner à chacun lenvie dapprofondir ces sujets, de passer à la pratique et de faire en sorte que vos bibliothèques mettent du sens et de lhumanité dans cet univers de signes dans lequel nous vivons.
ADBDP : Association des Directeurs de Bibliothèques Départementales de Prêt