A propos du droit de prêt
Réflexions émises sur Biblio-fr le 29 mars 1999 par Françoise Danset (Directrice de la BDP du Val-d'Oise) et publiées ici avec son accord
ADBDP > Association > Non au droit de prêt !
Le Salon du livre vient de fermer ses portes, et force est de constater quil a donné lieu à de nombreuses déclarations sur les bibliothèques. La bibliothèque publique vue sous un angle nouveau, qui ne devrait pas manquer dattirer lattention de nos tutelles : sous la bibliothèque, le filon. Quelque chose comme lor du Pérou.
Cest dommage de partir à la conquête de ce trésor supposé en utilisant tant darguments spécieux, auxquels le bibliothècaire de base est tout de même tenté de répondre :
Non, Monsieur le président du SNE, le droit de prêt nexiste pas dans tous les pays du monde, pour rester en Europe, il existe effectivement dans cinq pays : en Allemagne, au Royaume-Uni, aux Pays Bas, en Suède, au Danemark, ainsi quen Norvège et en Suisse, qui ne sont pas membres de la CEE. A lexception de la Suisse, il est partout financé par les Etats, et la plupart du temps réservé aux seuls auteurs. Selon les pays, il rapporte entre 100 MF et 40 MF.
Attardons-nous sur le cas de lAngleterre, où la gratuité de la lecture publique est garantie par la loi. Le droit de prêt préexistait à la Directive européenne, calculé sur la base de 0,20 F par prêt, payé par lEtat et réparti aux seuls auteurs selon des sondages de prêts réalisés dans quelques bilbliothèques. Le revenu par auteur est plafonné à 60 000 F. On sait que les bilbliothèques anglaises prêtent beaucoup plus que les bibliothèques françaises, et lon sait quelles ont connu des baisses de crédits spectaculaires dans ces dernières années. Il ne semble pas que les éditeurs anglais sen soient particulièrement réjouis.
Cest le cas de figure sans doute le plus satisfaisant pour les auteurs, curieusement non retenu comme modèle dans les desireta des auteurs et des éditeurs français, qui souhaitent un droit qui rapporte vraiment, on évoque un tarif de 5 F ; ou dun Euro par prêt, pour un rapport de 300 à 400 MF, sans doute de quoi vider les bibliothèques, ou assècher les budgets dacquisition si on choisit de ne pas faire payer le lecteur. Rappelons que la France et elle-seule est déja dotée dun dispositif daide à lédition, le CNL qui reçoit et répartit environ 110 MF, cest déja plus que le produit du droit de prêt le plus élevé, celui du Danemark.
Non, Monsieur le Président du SNE, il ny a actuellement aucun droit de prêt sur les disques, certains éditeurs de vidéogrammes demandent une majoration du prix dachat, il ny a pas de règlementation sur les CDRom. Par contre, il existe déja une taxe sur les cassettes vierges.
Non, Monsieur le Rédacteur en chef de Livres-Hebdo, il nest pas très utile de casser les effets, effectivement très inquiétants, dun article sur lévolution de lédition et du marché du livre américain, en introduisant une note en petits caractères, mais lisible, qui rappelle aimablement les effets pervers du prêt gratuit dans les bibliothèques françaises, avec toujours ce même inénarable exemple, dun ouvrage prêté 444 fois dans une bibliothèque universitaire, tandis que léditeur se meure. Faut-il redire quun ouvrage est en miettes après 40 prêts, faut-il aussi redire que les ouvrages sont généralement prêtés pour trois semaines, lannée de ce prêt mémorable aurait eu 1323 semaines ? Cet exemple est simplement stupide.
Par ailleurs oserions-nous dire que nous prions ardemment Madame Chandernagor et Monsieur Chateaureynaud, puisquils se sont exprimés sur les préjudices quils ont à supporter, dutiliser leur droit de faire interdire le prêt de leurs livres en bibliothèque, que nous attendons même avec curiosité, que cette interdiction prenne la forme dune action commune, bien que le droit dauteur soit un droit de la personne.
Non, Monsieur le Critique
(littéraire) du journal Libération, les bibliothécaires
ne sont pas obsédés par largent, et cest justement
ce
qui leur est reproché : on entre et on sort dune bibliothèque
sans ouvrir son porte-monnaie. Dans un monde radicalement coupé en deux
: celui de largent et celui de lassistance humanitaire, les biblothèques
refusent de choisir leur camp. Elles refusent de faire la séparation
entre un service documentaire pour ceux qui peuvent payer, et un service social
pour ceux qui ne le peuvent pas. Elles utilisent largent de tous pour
laccès de tous à linformation et à la culture,
la même information et la même culture.
Enfin pour faire un acte
positif, et parce que cependant cela nous affecte de devoir nous sentir à
ce point responsables du déclin de
lédition française, nous avons avec quelques collègues
décidé de ne pas faire lacquisition des ouvrages suivants
: La putain de la République et Monica . Ainsi les auteurs
et les éditeurs de ces deux ouvrages nauront-ils pas à subir
le préjudice de lecture pirate en bibliothèque et pourront-ils
percevoir pleinement les revenus de leur propriété littéraire
et artistique. Il sera dailleurs conseillé à nos lecteurs
dacheter ces ouvrages et de les garder soigneusement dans leur bibliothèque
personnelle, puisque nous aurons renoncé à conserver dans nos
fonds ces précieux témoignages de lhistoire sociale de cette
fin de siècle. Nous renoncerions sans doute à dautres titres,
si nous étions convaincus dassurer ainsi le salut de la création
littéraire et de lédition.
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